Les Ensablés - Les Chroniques du Lac : "Civilisation" (prix Goncourt 1918) de Georges Duhamel (1884-1966)

Les ensablés - 01.05.2016

Livre - Guichard-Roche - Duhamel - civilisation


21 Février 2016, les chaînes de télévision ont largement célébré le centenaire de la Bataille de Verdun. C'est ainsi, qu'un soir, je suivais de bout en bout - fait rarissime- une émission consacrée à cette horrible boucherie qui allait durer jusqu'en Décembre de la même année. Et là, en voix off, j'entendais soudain les témoignages terribles de Georges Duhamel alors chirurgien sur le front. Duhamel, mon fidèle complice auquel j'ai déjà consacré deux articles: Scènes de la vie future et Le Voyage à Moscou .  Duhamel dont je suis en train de lire "La Chronique des Pasquier", avec quelques pauses infidèles au cours de cette saga de 1350 pages. Je décidais d'emblée de lire  "Civilisation", prix Goncourt 1918, qui allait établir la notoriété de Duhamel comme écrivain.

 

Par Elisabeth Guichard-Roche
 

 


Le premier conflit mondial a décimé plusieurs générations d'hommes comme l'attestent  les longues listes de noms  des monuments aux morts de nos villages. Il n'a pas épargné les écrivains : Peguy, Fournier, De la Ville Mirmont, Pergaud (cf article...) figurent parmi les  quelques 500 morts au champs d'honneur. Les rescapés quant à eux sont revenus du front profondément marqués par ce qu'il ont vu et vécu. Ils nous ont laissé en héritage une littérature abondante que ce soit sous forme de Mémoires (Alain, Galtier Boissière cf article, Genevoix ..) ou de romans (Barbusse, Giono , Dorgeles cf article..).


Civilisation est à la croisée des deux genres. Duhamel se place en narrateur, tantôt brancardier, fabriquant de cercueil ou blessé lui-même. Il utilise  sa propre expérience de chirurgien sur le front pour nous décrire  les épreuves d'hommes grièvement voire mortellement blessés.  Les quinze chapitres se succèdent comme autant de tableaux rendant hommage à des hommes simples dont la vie est durablement brisée. Comme le mentionnait la critique du Temps: La laideur et l'atrocité de la guerre éclatent à chaque page, avec la tendresse et la vénération pour les victimes innocentes.


Le lecteur découvre Revaud dont la chambre accueille exclusivement "des cas rares", des blessés face auxquels la chirurgie est impuissante. L'inactivité forcée  de ces hommes cloués au lit transforme les jours en une longue et vaine attente: La journée, comme la viande du repas, ne passait qu'à condition d'être coupée en une infinité de petits morceaux.


Un peu plus loin,  Duhamel nous fait partager sa convalescence au château de S*** , en compagnie du lieutenant Dauche pour lequel il se prend d'amitié. Derrière une vie en apparence insouciante, rythmée par les promenades, l'horreur et la mort réapparaissent brutalement via la mise en garde d'un médecin sur l'état du lieutenant: On commence à bien connaître ces blessures. Votre camarade ignore et doit ignorer la gravité de son état. Il ne sait même pas que le projectile dont il fut frappé n'a pu être extrait. Quelques temps plus tard, alors qu'il se croit guéri, le lieutenant succombe d'une terrible et soudaine crise: Son corps était agité d'une tremblement hideux, inhumain, comme on en voit aux animaux de boucherie qui ont reçu le coup de maillet.


On fait la connaissance de Rechoussat. Paralysé par un éclat d'obus dans le dos, ses camarades improvisent une soirée de Noël où lampions, rois mages, cigares, champagne et bonbons viennent le divertir de sa lente agonie. Le lecteur croise aussi les multiples blessés de la côte 80: Menu et sa plaie au bras droit, le lieutenant Gambier et tous les autres: Je vous ai connu Rebic, Louba, Ratier, Freyssinet, Calmel, Touche et tant d'autres que je ne dois pas nommer pour ne pas appeler le pays tout entier.

Des présences féminines émaillent le récit comme autant de diversions et d'émotions. La beauté de la Dame en vert s'imprime durablement dans le souvenir des blessés: Elle faisait plutôt penser à ces fées, à ces images splendides que l'on voit sur les grands calendriers en couleur et au-dessous desquelles le peintre a écrit " la Rêverie", ou "la Mélancolie" ou encore "la Poésie". Mme Briant illumine le quotidien des mutilés de l'hôpital Saint-Mandé en les aidant à manger.  La  vieille paysanne qui cultive sa vigne, incarne la cruauté du conflit qui lui a tué deux fils et estropié le troisième. Enfin, la patience et la présence quotidienne de  Mme Ponceau admise par les médecins auprès de son mari agonisant,  parviennent à le sauver  et amènent  un rare moment de bonheur dans ces récits bien sombres.

Si le ton de l'ouvrage est grave, Duhamel nous fait cependant partager quelques traits d'humour. Ainsi, lors de son stage à la gare régulatrice de X***: Ce qu'il y a de merveilleux dans une grande gare, c'est qu'un ordre suprême, impérieux, celui qui règle la furie des masses en mouvement, peut se présenter avec toutes les apparences du dédale et de l'incohérence. Nous nous mîmes à cheminer le long d'interminables rames de wagons. Elles semblaient oubliées là depuis le début de la guerre; on eût dit du matériel hors d'usage, aux moyeux ankylosés, aux articulations dévorées de rouille. Qui ne s'est fait un jour pareille réflexion en roulant à l'approche d'une grande gare?


Le récit du Cuirassier Cuvelier est également savoureux. Duhamel officie à la morgue triant les cadavres, lorsqu'un jour arrive un corps sans fiche. Il prévient son supérieur qui déclare: Je vois que vous avez huit cadavres, ici... Sept! Sept seulement! Vous ne devez avoir que sept cadavres. Vous êtes un cochon. Qui est-ce qui vous l'a donné ce mort là? Je n'en veux pas. Il n'est pas sur le compte. S'ensuit une minutieuse enquête pour tenter d'identifier le mort. Pensant qu'il s'agit du Cuirassier Cuvelier, une ultime tournée des pavillons des blessés permet d'éviter la méprise: Cuvelier répond à son nom, dans le pavillon des "évacuables"! Catastrophe! Vous avez vu des bateaux arrêtés au milieu d'une rivière et gênant toute la circulation? Eh bien, le cadavre inconnu donnait cette impression. Il était échoué par le travers de notre besogne et menaçait de tout troubler.
 

Duhamel conclut par une réflexion personnelle sur l'état du monde où se mêlent désarroi et espérance : Le monde me semblait confus, incohérent et malheureux; et j'estime qu'il est réellement ainsi.... La civilisation, la vraie, j'y pense souvent. C'est, dans mon esprit, comme un cœur de voix harmonieuses chantant un hymne, c'est une statue de marbre sur une colline desséchée... La civilisation n'est pas dans cet objet [un autoclave], pas plus que dans les pinces brillantes dont se servait le chirurgien. La civilisation n'est pas dans toute cette pacotille terrible; et, si elle n'est pas dans le cœur de l'homme, eh bien, elle n'est nulle part.

Duhamel a publié Civilisation sous le pseudonyme de Denis Thévenin. Les critiques sont élogieuses et le livre rencontre rapidement un vif succès. Candidat au Goncourt avec Koenigsmark de Pierre Benoît (article ici), les silences du colonel Bramble d'André Maurois et Simon le Pathétique de Jean Giraudoux, Civilisation l'emporte par six voix contre quatre à Pierre Benoît. A la fin du conflit, Duhamel renonce définitivement à son métier de médecin pour se vouer à la littérature.


En Août 1940, Civilisation est immédiatement interdit et mis sur la liste Bernhard. Peu après, l'ensemble de l'œuvre du Duhamel est inscrite sur la liste Otto. A la Libération, Duhamel fait partie du Comité National des Ecrivains dont il démissionne en 1946, désapprouvant les excès de l'épuration.

 

Si vous êtes intéressé par les écrivains de la Grande Guerre, je vous conseille également la lecture d'un court ouvrage d'Ariane Charton "petit éloge de l'héroïsme".