Les Ensables - Les Chroniques du Lac : "La statue voilée" de Camille Marbo (1883-1969)

Les ensablés - 13.09.2015

Livre - Guichard-Roche - Marbo - Statue


Vous souvenez- vous du récent article d'Hervé Bel consacré à "Nêne" d'Ernest Perrochon? Sa lecture a doublement suscité ma curiosité. D'abord bien sûr, et j'en remercie Hervé, la découverte d'un récit passionnant dont je me suis régalé. Ensuite, une digression  posée telle un défi: " en 1913,  "les creux de maisons" (autre roman d'Ernest Perrochon) concourt au prix " la vie heureuse" (ancêtre du Femina) aux côtés de Mauriac. Ils sont tous deux éliminés. C'est Camille Marbo pour son roman "la statue voilée" qui l'emporte. Marbo? Un de ces jours il faudra voir qui était cette femme". 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

 

Camille Marbo, ce nom me disait quelque chose... quelques rapides recherches et me revenait le souvenir d'un vieux fascicule, aperçu à l'adolescence, peut-être en Aveyron... Après quelques semaines, j'étais en possession du Graal...Mais aussitôt désappointée:  le format type magazine de 70 pages,  la première et la dernière de couverture dignes d'un roman photo, le titre des chapitres évoquant un ouvrage pour "Dames patronnesses" ou un roman de gare... Je vous laisse juge: - la Mère - L ´Idole attendue - les Robes claires - L'Elue - La Confidente - La Dame à la Rose - L'Amie - La Princesse mendiante - L'Absente Dans quelle entreprise m'étais-je embarquée? Sans la monotonie d'un voyage ferroviaire pour rejoindre mon lieu de vacances et la curiosité de regarder la troisième de couverture, j'aurais sûrement abdiqué. Et là, surprise... en parcourant la liste d'auteurs publiés dans la même collection, je vois Duhamel et Durtain mes fidèles amis, Colette, Mauriac, Guy de Maupassant au milieu de quelques auteurs ensablés. Je découvre que ce fascicule in-8°, imprimé sur deux colonnes, dont rien ne fait penser à un livre, date de 1941. J'imagine, au départ d'Austerlitz, la pénurie de papier, les contraintes d'édition... ( de fait, c'est une collection lancée par Flammarion en 1914 et arrêtée en 1941) et je me plonge dans la lecture avec un mélange de curiosité et d'appréhension. Le style est facile bien qu'un un peu daté et ampoulé.

 

La structure du récit est très ordonnée, probablement  trop, chacune des neuf parties étant subdivisée en brefs sous-chapitres. Le personnage central, Henri Lefrène, devient vite attachant tout en apparaissant,  dès les premières pages, excessif, sentimental,  et tourmenté: "Henri ne se trouvait pas heureux. A Bar-le-Duc, il ne s'était pas aperçu qu'il différait des autres enfants. A Paris, il souffrait de se trouver un être à part. On se moquait de lui, de sa "figure de demoiselle", de sa timidité". La vie familiale est sombre presque sordide: décès du père, déménagement à Paris sur les promesses  d'un oncle magouilleur et dépensier, petits boulots de la mère pour subvenir aux besoins. Henri est un élève studieux, un fils aimant et attentionné, très exclusif :"Henri la considéra avec une religieuse pitié. Une ferveur s'empara de lui; il fut homme, un instant, par le désir de dévouement filial qui palpitait en lui". L'amitié avec Gustave Roussin vient égayer l'atmosphère et ouvre l'horizon d'Henri: discussions d'adolescents, ballades, découverte des musées et de Wagner,  études communes à l'Ecole de Physique et de Chimie... S'ils sont très proches l'un de l'autre, leur conception de la femme diffère radicalement. Roussin badine avec une blanchisseuse,  ce qu'Henri juge totalement incompréhensible et déplacé: " Henri disait qu'on ne doit avoir dans sa vie qu'un amour unique, qu'on doit,  pour lui, se garder intact. Il imaginait qu'en présence de la Femme Prédestinée, on éprouvait une frisson avertisseur et sacré". C'est  précisément la quête quasi mystique de "La Femme Idéale" qui est décrite dans ce roman, alternant passages enflammés, moments de désespoir, rêves inaccessibles, confessions insolites, longues introspections ...

 

Le récit est rythmé par une succession de liaisons plus ou moins longues et passionnées: premier amour en la personne de Mme Albin - l'Idole attendue- ; courte liaison avec Anita; folle passion pour Clara -la Dame à la Rose-; coup de foudre pour Charlotte -la Princesse mendiante-  et surtout une relation étroite et durable avec Madeleine, la Confidente. Par trois fois, Henri a la certitude d'avoir rencontré la Femme prédestinée: "Henri tourna les yeux vers la porte et fut subjugué par Celle qui entrait. Autour d'elle tout disparut", "Voici que mon idéal s'est incarné de nouveau, voici que le rêve et l'espoir ont traversé la route. J'ai l'intuition forte qu'Elle est celle que j'attendais". A deux reprises, Henri ne peut réaliser  ses projets de vie commune, les deux femmes ne l'aimant pas suffisamment pour lui sacrifier leur confort ou leur milieu social. Il épouse la troisième, Charlotte, de quinze ans sa cadette. Il découvre vite l'ennui: "Malgré lui, il pensait: "je n'ai rien à lui dire, rien. Sera-ce ainsi toute ma vie?".  Concomitamment, Henri perd Madeleine, la fidèle compagne,  trop éprise de lui pour supporter de rester à Paris à ses côtés. L'inquiétude liée à la distance, l'intérêt croissant qu'il porte à ses lettres régulières, la lascivité et l'oisiveté de Charlotte lui font soudain prendre conscience de son erreur: "Il revit son regard, qui devenait si beau quand y passait son amour. J'ai été aimé comme cela, moi, et j'ai laissé échapper cet amour". "Il est malheureusement trop tard, Madeleine vient de s'éteindre aux États-Unis. Henri est effondré: "Madeleine était morte si loin, toute seule, tendant ses bras vers Henri dont elle n'avait même pas reçu le premier, le seul cri de grand amour... Elle était morte avec son chagrin dans la poitrine, le chagrin d'avoir donné son cœur à quelqu'un qui n'en n'avait pas voulu...". N'attendez pas d'érotisme ni de sensualité ! Le récit est prude et empreint d'une morale bourgeoise marquée par son époque: l'oncle magouilleur s'éteint seul et ruiné mais Henri reste à son chevet plusieurs jours; Madeleine se réfugie auprès de son ex mari lui pardonnant sa vie dissolue et l'accompagnant dans ses dernières heures; Charlotte est d'une rare beauté mais oisive et dépensière; Henri pense au suicide mais la pensée qu'il a un enfant le détourne de passer à l'acte... De même, sa quête sentimentale n'empêche  pas  Henri de mener une carrière de chimiste assez brillante, de demeurer prévenant et attentionné envers sa mère, de rester l'ami fidèle de Roussin et de son épouse Thérèse. Le récit  des différentes liaisons est chaste et souvent désuet: Mme Albin appelle Henri son "page", Clara donne de secrets rendez-vous nocturnes à Henri, Charlotte dépérit à la pensée qu'Henri ne la demande point en mariage, Madeleine pousse l'abnégation jusqu'à demander elle-même Clara en mariage par amour pour Henri. Au fil des pages, une certaine lassitude s'installe. On frôle l'essoufflement au cours de la liaison de trois ans entre Henri et Madeleine, pourtant de loin la plus profonde et la plus sincère. La rencontre avec Charlotte, telle une apparition quasi divine dans les serres d'une maison à Marly,  relance le récit mais diminue peu à peu la sympathie à l'égard d'Henri pour finir sur un profond sentiment de gâchis. On est bien loin de la "vie heureuse" ! Je vais lire sans plus tarder " les creux de maisons" d'E. Perrochon et " l'enfant charge de chaînes" de F. Mauriac.

 

Camille Marbo, pseudonyme de Marguerite Borel, est née en 1883. Fille du mathématicien Paul Appell, elle épouse en 1901 Émile Borel mathématicien et homme politique. En 1906, tous deux créent la "Revue du mois" dans laquelle elle rédige les critiques littéraires et diverses chroniques. "La Statue voilée" est son second ouvrage, publié en 1913 et lauréat du Prix de "la vie heureuse". Camille Marbo a écrit une quarantaine d'ouvrages parmi lesquels des romans pour jeunes filles pendant l'Occupation ( Violette et son cœur, l'oiseau captif...) puis des récits où le Rouergue est  très présent ( l'idole offensée, la tour carrée en 1950, mon amour d'où viens tu? en 1966...). Marguerite Borel prit part à la vie politique de Saint-Afrique, ville d'Aveyron, dont elle fut adjointe au maire de 1947 à 1954. Camille Marbo fut aussi présidente de la Société des gens de lettres  ainsi que du jury Femina. Elle est morte en 1969.