Les Ensablés "Les Dames de velours" de Jacques Spitz (1896-1963)

Les ensablés - 10.01.2016

Livre - Ouellet - Spitz - Gallimard


Il y a quelques années encore, la librairie Gallimard du boulevard Raspail gardait dans une pièce arrière, non accessible aux clients, de vieux romans oubliés. À quelques reprises on me permit d’y jeter un œil. Un jour, un employé me désigna une pile de livres au sol : « On vient de recevoir des Jacques Spitz », me dit-il. Je ne connaissais pas ce nom. Je soutirai un livre de la pile, au hasard. C’était Le Voyage muet, que je donnai bientôt à lire à un assistant de recherche (Patrick Guay), qui finit par consacrer toute une thèse de doctorat à cet écrivain. Il y a parfois de ces conjonctures étonnantes. Mon seul regret : ne pas avoir tout acheté.

 

Par François Ouellet

 

Écrivain atypique des éditions Gallimard, Jacques Spitz a fait paraître quelques récits entre 1926 et 1933, puis s’est imposé, entre 1935 et 1946, par la publication de romans de science-fiction qu’il a nourris de sa formation d’ingénieur et qui lui survivent tant bien que mal. Il est en tout cas considéré comme une des grandes figures des littératures de l’imaginaire avant 1950. Quant aux récits dit littéraires, La Croisière indécise (1926), Le Vent du monde (1928), La Mise en plis (1928), Le Voyage muet (1930) et Les Dames de velours (1933), ils forment un continent entièrement submergé, et dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont d’une originalité certaine.

 

 

 

Pourquoi ne lit-on plus Spitz ? À vrai dire, il n’est pas sûr qu’il ait déjà été beaucoup lu. D’abord, ses textes souffrent d’une sorte d’indécision générique. Ce n’est évidemment pas un défaut en soi, mais c’est une faiblesse institutionnelle. Le critique et le lecteur aiment les ouvrages génériquement bien identifiés. Spitz s’en moquait. Sa haine du roman réaliste et psychologique, son goût pour l’abstraction et la philosophie, une certaine admiration pour le symbolisme et le surréalisme expliquent qu’il ait choisi d’explorer de nouvelles formes. Spitz aime expérimenter. Ses textes littéraires sont dans le meilleur des cas des essais fictionnalisés. Il a parlé lui-même d’« essais romancés » pour les caractériser. Mais « romancés », c’est beaucoup dire. Autre raison de son oubli : Spitz n’a cure des chapelles littéraires et des jeux de coulisses. Être lu et reconnu lui importe, mais pas au prix d’y sacrifier sa tranquillité d’esprit et de travail. Il est trop singulier et solitaire, cynique et misanthrope pour être vraiment porté sur les compromis.

 

Dans ses romans qui n’en sont pas, il ne se passe donc presque rien. La Croisière indécise regroupe quelques personnages sur un yacht. Le héros, Fiacre, est à peu près incapable de quelque décision que ce soit ; une image récurrente le définit : le serpent qui se mord la queue. À la fin, à la faveur d’une tempête qui déferle sur le mer, les personnages se désintègrent tous sauf Fiacre : celui-ci explique que, par faiblesse, il a voulu établir des rapports avec les autres, mais que l’expérience ayant échoué, il reprend maintenant possession de lui-même. Le Vent du monde se présente comme un « anti-roman », et les aventures d’Ictère à travers le monde servent d’abord à parodier le genre romanesque, comme jadis Diderot dans Jacques le fataliste. Le Voyage muet est une sorte de récit de voyage, par ailleurs texte existentialiste avant la lettre, où le narrateur déambule dans des villes, entrant dans des églises et allant au bordel, en quête d’une forme d’absolu. Ces récits sont très abstraits, les réflexions y sont plus fréquentes que les événements véritables. Cela pourrait être du Valéry vaguement romancé. Les Dames de velours, reconduit cette manière, mais dans un cadre pourtant plus concret et où, de mon point de vue, l’émotion l’emporte sur l’abstraction. Et c’est vraiment très beau.

 

Spitz écrivait dans Le Voyage muet : « Si je considère ma personne pour y trouver un trait un peu net, je ne parviens à noter comme certain que mon goût pour les femmes ». Cette confidence lui aura dicté l’écriture des Dames de velours. Comme les précédents, ce titre-ci n’est pas un roman dans le sens habituel du terme, pas plus aujourd’hui que dans les années 1930, même si à l’époque la « crise du roman » avait permis de renouveler profondément le genre et donné lieu à des audaces qui brouillaient les repères. Pierre Descaves, dans un compte rendu publié dans l’hebdomadaire L’Européen, parlait de poèmes en prose pour qualifier Les Dames de velours. On pourrait penser aussi à des sortes de nouvelles, un peu comme dans le cas de Mes Amis, d’Emmanuel Bove. Après tout, le narrateur de Spitz nous présente l’une après l’autre des femmes aimées, comme le personnage de Bove nous présente ses soi-disant « amis ». Ces femmes aimées, peut-être parce qu’elles laissent chez lui le souvenir d’un échec, le narrateur pourrait tout aussi bien les avoir rêvées, concédant à la fin : « J’ai tout dit, et j’ai beaucoup menti. Tout fut bien plus banal, plus plat, et même plus triste encore… Il n’importe ; seules comptent les espérances mises en jeu, et, d’elles, j’ai donné témoignage. L’amour ne tient pas dans les avantages toujours dérisoires qu’on en retire, mais dans l’exaltation où vous jette la certitude d’une présence. » Il y a là quelque grande vérité, et c’est pourquoi l’écriture et les réflexions que génère la rêverie sont ici admirables.

 

Le narrateur, qui se prénomme Jacques, a trente-quatre ans. Encore jeune, il ne semble plus attendre grand-chose de la vie, il est déjà enterré dans ses souvenirs. Spitz loge ici à l’enseigne de Proust : « Certaines voies de notre sensibilité attendent longtemps, et parfois vainement, que nous nous y engagions. Lorsque, enfin, nous les faisons nôtres, elles ne sont point désertes. Beaucoup d’images, sans que nous le soupçonnions, nous y attendaient déjà. Ce sont celles de choses qui vinrent dans notre vie avant le temps où nous eussions été capables d’en reconnaître le prix. Nous n’en prîmes, alors, qu’une vue fugitive et rapide. Mais quand l’heure est venue d’être faible, on se rapproche avec une compréhension plus fine de ces ombres qui sortent des prisons de la mémoire. On se trouve plus près d’elles qu’on ne le fut jamais aux instants où elles étaient vivantes… Ainsi, je vais recueillant des souvenirs, et je les vois avec surprise envahir ma pensée, comme ces boules informes de papier froissé qui, jetée dans l’eau d’un vase, s’épanouissent en fleur naïvement colorées. »

 

Mais l’imaginaire de Spitz ne déploie pas toute une société, n’emprunte ni la voie de chez Swann ni celle de Guermantes. Il est fait de fulgurances, de brèves illuminations, de rêves fugaces, où la beauté et le désir tiennent dans la magie du moment. Vestiges d’amours incomplets. On est ici plus proche du Baudelaire d’« À une passante » et du surréalisme du Paysan de Paris et de Nadja. Dans le célèbre récit d’André Breton, le nom russe de Nadja signifie le commencement du mot espérance ; elle est un début qui n’a pas encore de fin, ou dont la fin sera incarnée par une autre femme, Suzanne, évoquée par Breton à la fin de Nadja. De l’une à l’autre, ces femmes ont rendu l’amour possible. Or, le narrateur de Spitz s’en tient au « commencement », parce que ce moment contient déjà sa fin, parce qu’il brille d’une lumière évanescente, d’un feu condamné à s’éteindre mais qui, pendant qu’il brûle, resplendit d’un éclat exemplaire. L’instant est plus fort que la durée, et la rêverie a plus de poids que le réel. La « vérité des instants », c’est visiblement l’envers de l’amour bourgeois, comme la forme des récits de Spitz est incompatible avec celle du roman traditionnel.

 

Sont ainsi relatées neuf aventures « féminines », dont certaines très brèves. Les aventures sont diverses, et les visages aimés surgissent la plupart du temps de souvenirs de voyage : une femme avec qui il a dansé un soir, mais sans répondre à ses rendez-vous ultérieurs ; une autre qu’il a choisie d’aimer délibérément en la voyant à la terrasse d’un café ; une autre qui, au moment de la toucher, lui fait comprendre qu’il n’a pas besoin de ça. D’ailleurs, la division douloureuse entre le désir et l’amour est l’un des sentiments qui définissent le mieux le narrateur. À un autre moment, dans de très belles pages, la part de néant qui l’habite l’a conduit sur la tombe d’une jeune fille morte à vingt-trois ans. Sur la pierre tombale sont gravés ces seuls mots : « Tous m'ont aimée. » Cette morte incarne le manque, les espoirs trompés ; mais malgré ses pensées sombres, le narrateur finit par attacher son regard à la silhouette d’une paysanne qui monte dans le chemin, et elle aussi incarne une autre vérité, elle aussi peut être le symbole de toutes les femmes aimées. Ce symbole apparaît momentanément plus fort que la mort : « Tant que je vivrai, je pourrai jouer à lui faire confiance, à me duper ; il serait toujours temps d’avoir raison plus tard, quand je serai de l’autre côté de la pierre… » Car il faut tenter de vivre, concluait le poète de Valéry… « Il faut pourtant aimer », précise Spitz.

 

Mais cette vie, elle est encore plus belle en bordure du réel, comme nous le donne à voir la dernière aventure, la plus longue. Elle condense en quelque sorte tout le propos du livre. Alors que le nouvel amour du narrateur semble être dans une impasse, un rêve qu’il fait de la femme aimée le bouleverse complètement. « Éveillé, je me sentis heureux, heureux comme je ne me souvenais pas de l’avoir été, heureux de façon si claire, si évidente, que je doutai de l’irréalité de mon rêve ». Dès lors, c’est sur le plan du rêve qu’il poursuit sa relation avec la femme, ne sachant plus de quel côté du monde se trouve la vérité. « Êtes-vous, dis-je à cette énigme de chair mêlée de nuit, celle que j’ai si longtemps attendue et qui expliquerait tout ? » Cette interrogation déclenche une sorte de chute au plus profond de sa mémoire onirique, et il entrevoit, comme dans un kaléidoscope, une longue succession d’autres femmes aimées et qui, si elles ont existé, ne sont plus que de « lointains fantômes qui croisèrent ma jeunesse ». Cette fin rappelle en quelque sorte celle de La Croisière indécise, où les personnages qui accompagnent Fiacre sur la mer s’avèrent être des parties de lui-même. La boucle des romans littéraires est ainsi bouclée, pourrait-on dire ; et peut-être est-ce aussi pour déjouer une certaine impasse narrative et imaginaire que Spitz se lancera ensuite dans la science-fiction, cette autre fuite hors du réel.

 

Il faut redécouvrir Jacques Spitz. Ses romans « littéraires » ne sont pas faciles à trouver, les rééditions viendront peut-être un jour. Et se procurer l’introduction à l’œuvre de Spitz que Patrick Guay, cet ami dont je parlais au début, fera paraître dans le courant de l’année, en espérant qu’elle suscitera l’intérêt des lecteurs et éditeurs.