Les Ensablés - "Les eaux mêlées" de Roger Ikor (1912-1986)

Les ensablés - 09.12.2018

Livre - Henri-Jean Coudy - Roger Ikor roman - Les eaux mêlées


Je n’ai pas eu la chance d’être en Troisième A2 un jour lointain des années soixante, mais en troisième A 1 au Petit Lycée Condorcet, aujourd’hui collège Condorcet. Cela m'a empêché d’avoir Roger Ikor comme professeur, dont chacun parlait alors avec respect.


il avait reçu le prix Goncourt quelques années auparavant pour Les Eaux Mêlées et si nous ne mesurions pas très bien l’importance du Goncourt, le prestige du prix, connu lui, donnait au professeur Ikor, agrégé des Lettres, une place toute particulière dans l’établissement. Je suis certain qu'avec lui, la récitation de l’aoriste optatif (ce sont un temps et un mode du grec ancien) m’aurait paru moins rébarbatif...

Par Henri-Jean Coudy

 



 

Le roman Les Eaux mêlées a été publié il y a plus de soixante ans. Il est en réalité la deuxième partie des Fils d’Avrom, ce que je n’ai découvert qu’à la lecture.


L'histoire est sans doute largement inspirée par le destin de la famille de Roger Ikor, celui d’une famille qui quitte son pays pour en rejoindre un autre. Un avenir meilleur l'y attend peut-être mais avec le risque de l'oubli de ce qui fut son monde, sa culture, sa place à part. 
 

C’est le récit de l’immigration yiddisphone, des juifs ashkenazes, chassés d’europe de l’est par la montée des nationalismes et la continuité des pogroms. Et comme destination la France, la France républicaine, la France laïque et égalitaire, la France qui, certes a condamné le capitaine Dreyfus mais qui l’a réhabilité.
 

Le récit commence avant 1914 .


Au centre, Yankel qui a fui la Russie tsariste, avec son épouse et ses quatre enfants; un lieu appelé Rakwomir, situé aux confins de l’actuelle Lithuanie. Yankel est un juif russe, fabricant de casquettes, métier qu’il reprend en France, parce que la casquette permet de faire vivre son petit monde sans avoir besoin de voir plus loin, de viser plus haut. Il a bien un frère et une sœur qui ne se sont pas arrêtés sur les bords de l’Atlantique, mais lui Yankel, c’est à Paris qu’il a posé ses valises, au bout d’un long et dangereux voyage, et il y jouit d’un « bonheur ensommeillé » qui lui suffit bien.
 

Yankel est un homme de principes: travailleur, il respecte les règles juives même s’il n’est pas vraiment croyant. Et être juif, pour lui, c’est être bienveillant à l’égard de l’humanité.
 

Mais en devenant français, quelle sorte de juif est devenu Yankel ?


A Rakwomir, c’était simple : d’un côté les Russes, chrétiens orthodoxes, ça va de soi, et de l’autre, les Juifs, sans doute sujets du Tsar mais certainement pas russes. Ne parlaient-ils pas leur propre langue, le yiddish?

«  Moi, je suis un étranger …Un étranger partout ! Je ne suis plus tout à fait juif, et je ne suis pas tout a fait français. Resté à mi-route, aurais- je pu poursuivre jusqu’au bout ? N’étais je pas déjà trop âgé quand je suis arrivé en France ? ».

Yankel va bien s’en apercevoir en 14 lorsque la guerre éclate en Europe et qu’il cherche, à trente-huit ans et père de quatre enfants, à se porter volontaire pour combattre pour sa nouvelle patri. Il s’apercevra que la France n’a pas besoin de lui. A sa place, et pour la famille, c’est son frère Moïsche, le second frère, resté en Europe, qui va porter les armes.
 

Et puis la guerre passe, la paix est là et la vie de la famille continue : d’un côté les vieux parents de Yankel ne veulent pas mourir ailleurs que sur la terre sainte où le nombre croissant d’immigrants juifs soulève déjà la colère arabe.


De l’autre, la génération qui pousse, pas toujours comme on le souhaite. Simon, le fils le plus doué sans doute, ne veut plus entendre parler d’études au désespoir de Yankel et ne se sent pas non plus d’appétence pour la fabrication de casquettes. Pour Simon, ce sera le commerce, l’argent donc, du travail certes mais la belle vie avec voiture de sport.


Et puis la vie tout court : Simon fait une rencontre, celle de Jacqueline, Jacqueline Saulnier, d’une famille de Virolay (Herblay et La Frette, dans l’actuel Val d’Oise) alors pays rural  mais d’où la nuit, on aperçoit la lueur de la région parisienne. Elle est donc une «  goyé », une non-juive donc, ce qui plonge ses parents dans l’interrogation inquiète. Et les parents Saulnier aussi : «Très fort, mais le cœur battant, Jacqueline prononça : - Ils sont juifs ! – Juifs ? Le père et la mère avaient crié le mot ensemble; et Baptiste ( le père) ne riait plus . – Et après ? C’est des hommes, comme tout le monde ! »
 

Si la mère n’est pas convaincue, le père finit par accepter cette union après avoir appris que Simon a fait son service militaire.


Oui, mais et les cérémonies ? « Ce fut la mère qui reprit la parole, et sur un ton spécialement acerbe : - Comment il va faire, avec l’Eglise, ton juif ? – Mon juif, mon juif…. » Malgré elle, Jacqueline sentait le trouble l’envahir. Est-ce que Simon n’exigerait pas que les garçons, s’ils en avaient, fussent circoncis ? Accepterait-elle, pour l’amour de lui ?...Le baptême, au fond, ça n’est rien du tout, un geste symbolique, ça n’engage pas l’avenir …tandis que la circoncision mord sur le corps de façon ineffaçable; «  Faudra qu’on parle de tout ça ensemble » conclut-elle pour elle-même ».


Finalement, on s’en sort par un compromis. Il y a mariage à l'église, mais le premier enfant n'est ni baptisé, ni circoncis, ce qui chagrine Yankel et encore plus sa femme.
 

Quel sera le destin de cette famille pendant les temps très difficiles de l’Occupation ? Par chance, elle passera entre les gouttes, quelquefois de justesse, comme Yankel et son épouse s'en apercevront en échappant de peu à une arrestation par la police allemande. Mais ce n’est pas le sujet principal du roman, même si l’un des fils de Simon, engagé dans la Résistance, y laissera sa vie.
 

Yankel continue à vivre, fréquentant même la sœur aînée de Baptiste, une vieille religieuse ; « Yankel fanfaronne en défendant son panthéisme athée, et elle lui promet qu’il aura le Paradis, car Dieu sauve tous les honnêtes gens, quelle que soit leur croyance, mais ce serait tellement bien s’il se convertissait ; alors il essaye, lui, de la convertir au judaïsme…Elle est le seul être humain avec qui Yankel puisse parler du fond du cœur. »

Le brassage a eu lieu, Rakwomir est loin.

 

Roger Ikor fut en khagne le condisciple de Georges Pompidou avec lequel il resta lié toute sa vie. Je regrette vraiment de ne pas avoir été élève en troisième A2.




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