Les Ensablés - Les espoirs de retour de HJ Coudy : "Les Tortues" de Loys Masson

Les ensablés - 08.05.2016

Livre - Coudy - Masson - Loys


Il a déjà été question de Loys Masson dans ce blog pour l’envoûtant et cruel Le Notaire des Noirs où le poids des sociétés ethno-classistes de l’océan indien ne laissait que peu de chances au bonheur des protagonistes. Loys Masson aurait cent ans cette année mais comme un certain nombre d’écrivains de sa génération, il ne dépassa guère la cinquantaine, mort en 1969 à 54 ans ce qui est, on en jugera, très jeune.

 

Par Henri-Jean Coudy

 

 

Il était né Mauricien, citoyen britannique à cette époque, d’ascendance française et eut une vie variée, champion de boxe en son jeune âge, avant de partir pour la France où il passa le reste de sa vie.

Elle fut d’abord mouvementée, Masson ayant rejoint les rangs de la Résistance et ceux du Parti Communiste, et collaborant aux Lettres Françaises sous la direction d’Aragon. Le rebelle Masson ne se sentit pas longtemps à l’aise au pays du réalisme socialiste et s’ en éloigne dès 1948.

 

L’ensemble de ses romans se déroule dans l’immensité des mers du Sud, le Notaire des Noirs à l’Ile Maurice, les Noces de la Vanille (également lue mais on ne peut pas parler de tout) à la Réunion.

 

Les Tortues, parues en 1956, c’est l’immensité de l’Océan Indien où une tragique course au trésor entraîne ceux que les mirages de la fortune exposent à toutes les imprudences. Le narrateur n’y a pas laissé la vie puisqu’il nous parle de la Rose de Mahé, le navire où tout s’est déroulé, un navire qui transportait des tortues, des tortues de toute taille et singulièrement des tortues géantes des Seychelles.

 

Les tortues géantes et leur incroyable longévité, deux fois celle des humains, fascinent.

Mais pas celui qui parle : « Où je trouve une tortue, je la détruis. Elles sont assez rares heureusement chez nous et de taille mineure le plus souvent : ce ne sont pas ces témoins monstrueux de notre condamnation dont l’image ne cessera jamais de me poursuivre. Je détruis les tortues comme par mécanisme, sans  l’ombre d’une pitié… J’étais beau garçon et j’aimais mon visage…Les filles des ports m’étaient acquises sans marchandage… ».

 

Que s’est il passé avec les tortues sur la Rose de Mahé pour qu’un homme que frappent  l’âge et désormais une laideur abjecte, leur porte une pareille haine ?

 

L’histoire commence donc aux Seychelles, où la Rose de Mahé relâche et où le capitaine Seamus Eckhardt « énorme comme son destin, avec le ventre des buveurs de bière de son pays, un cou où l’âge gonflait maintenant de grosses veines en nœuds artérioscléreux et gris, parlait haut, dur et net, mais quelquefois avec une fugitive timidité  qui vous gênait, si imprévue dans ce corps taillé à coups de couteau à saigner les porcs… ».

 

C’est Bazire, un mulâtre qui a présenté le narrateur au capitaine, Bazire, dont il est nous est dit qu’il est le seul autre survivant de la quête de la Rose de Mahé, Bazire à qui le narrateur porte une haine aussi constituée que celle qu’il a pour les tortues …

Le capitaine Eckhardt est riche, mais l’est-on jamais assez? et il a l’intention de l’être encore plus.

Puisqu’on est en mer, il y a quelque part un trésor, du côté de Mascate, cargaison engloutie d’un autre navire dont quelqu’un connaît le secret de l’emplacement.

Eckhardt se fait fort de lui faire avouer son secret, par tous les moyens, et d’abord celui de l’enlèvement.

Pour ne pas partir à vide, il accepte une cargaison de tortues, animaux dont la seule présence bouleverse celui qui parle.

Malgré la rapidité de l'embarquement, Eckhardt  n’a-t-il pas pris aussi à bord, invisible et mortel, le microbe de la variole dont personne n’ignore la présence aux Seychelles et qu’on aurait dû fuir au plus vite si les nécessités de la chasse au trésor n’avaient fait rester trop longtemps à quai?

On ne dira pas la route infernale que prend la Rose de Mahé à la poursuite de ses chimères, sinon que le poison des éruptions cutanées de la maladie, l’exaspération des sentiments d’hommes pris entre la perspective du paradis, la peur atroce de la mort qui défigure, et l’odeur douce et âcre des tortues la mèneront, on s’en doute, à un désastre qui, annoncé, n’en surprend pas moins… On ne dira pas non plus comment le narrateur attend l’inévitable retour de Bazire qui se plaît à lui rappeler son existence et les souvenirs cauchemardesques qui s’y rattache.

 

Le sentiment de l’immensité océane et du tragique, Masson savait l’évoquer : « L’aube se leva dans un ciel rouge. Il y flottait ce sang qui stagne toujours après les orages de la nuit, comme si la vieille nuit avait été blessée. Le matin l’étancha vite. Un fidèle petit flux nord-est faisait tampon. En d’autres temps, j’aurais appelé radieuse cette matinée… ».

 

Masson était aussi poète et figure dans l’anthologie de la poésie française du XXème siècle parue dans la collection blanche chez Gallimard. Quelques vers tirés du recueil « La Croix de la Rose rouge » vont bien aux Tortues : « Déferlement d’eau longue : la mémoire ne s’oriente plus et s’aveugle, qu’ai-je été, qu’ai-je désiré, quelle est cette ombre un matin venue avec l’aube pour me rendre si seul.

Déferlement, déferlement d’eau longue, j’y ai perdu jusqu’au toucher, je ne peux même plus en suivre le contour… ».

L’œuvre de Masson a été régulièrement republiée dans des collections de poche, les Tortues l’ont été pour la dernière fois aux éditions André Dimanche à Marseille en 1999.

 

Henri-Jean Coudy - mai 2016