Les Ensablés - "Les figurants de la mort", Roger de Lafforest (1905-1993)

Les ensablés - 15.10.2017

Livre - Coudy - Roger de Lafforest - figurants de la mort


Je n’avais franchement jamais entendu parler de Roger de Lafforest qui a pourtant eu une longue vie, né sous Emile Loubet et mort sous François Mitterrand. Il fut journaliste, écrivain, puis abandonna la littérature pour se consacrer à …la magie. Une magie sophistiquée mais de la magie quand même à laquelle il dédia plusieurs ouvrages dont l’un fut, semble-t-il, un succès de vente : « Les Maisons qui tuent », dont on retrouve même une  traduction en espagnol.
 

Par Henri-Jean Coudy


 

Dans « La réalité magique » , il écrivait : «La science et la magie peuvent être comparées à bien des titres. Leurs buts sont identiques. La magie a été inventée pour répondre au rêve de puissance que tout homme nourrit en soi. C’est son péché inexpiable, c’est aussi sa noblesse luciférienne. Elle a été utilisée pour satisfaire l’appétit de confort et de jouissance, c’est son aspect commercial et méprisable. Remplacez le mot  «  magie  » par le mot  «  science » , l’analyse reste exacte. Il s’agit dans les deux cas d’une tentative faite pour découvrir et maîtriser des forces naturelles invisibles ou des rapports de forces insolites… car la magie n’utilise que des forces naturelles encore inexploitées et se contente de les canaliser vers un but choisi.  ».

Bien, pourquoi pas, mais je suppose que ce n’est pas par magie qu’il obtint en 1939 le prix Interallié  pour «  Les Figurants de la Mort », roman picaresque et hilarant, et primé alors que la France était en guerre.

C’est  à une étrange variation sur le thème d’ « Il faut savoir cultiver son jardin ».

Cela commence à Saint-Maury-sur-Yveline, quelque part en Seine et Oise : « Le fou hurlait deux fois par jour : à l’aube quand le premier avion, ronflant à hauteur des cheminées, réveillait le village ; au crépuscule, après que trois coups de trompe prolongés eurent chassé les carriers des meulières. ».

Le narrateur , un homme encore jeune qui pense qu’ « une vie calme et sédentaire ne valait pas la peine d’être vécue » et à qui « l’aventure paraît la seule forme d’existence digne d’un homme » décide d’aller voir qui est l’étrange hurleur. Il est bien reçu car l’homme n’est pas fou, le cri bi-quotidien lui permettant simplement de rétablir un équilibre nerveux fortement éprouvé par la vie, la vie d’aventure justement.

Il s’agit d’un capitaine de navire, le capitaine Petitguillaume dont, heureux hasard, le narrateur a assisté comme journaliste au procès au tribunal maritime de Brest devant lequel il devait répondre de la façon dont il avait dirigé le « Libertador » , un navire marchand, dans les eaux agréables qui séparent le Vénézuela des Antilles françaises. Le capitaine lui confie que devant le tribunal il n’a rien dit : que n’a-t-il pas dit ? Le roman va nous l'apprendre, car il  éprouve le besoin de se livrer au journaliste.

L'histoire commence à Hambourg en 1930, grand port d’Allemagne du nord noyé dans la période interlope d’un pays en crise où s’étend la peste brune.

Mais de l’uniforme des SA, il ne sera pas question ; en revanche, comme on est dans un récit de marine, il y a des tavernes à matelots, et, bien sûr, une bagarre ; bagarre dans laquelle Petitguillaume va se précipiter en s’apercevant que l’un des protagonistes, seul contre  tous, est français ; bagarre qui tournerait mal s’il n’était poussé un cri miraculeux : « A moi , la Légion » qui paraît-il fait passer une partie de vos adversaires, ceux qui ont été de la Légion, de votre côté du combat.

Ce qui arrive ; Petitguillaume et le Français, un breton du prénom de Jérôme, sortent vainqueurs du combat, font connaissance avec leurs sauveurs, messieurs Kock et Schutz, qui ont porté le képi blanc.

Mais l’aventure ? Eh bien, l’aventure,  c’est la rencontre de cette fine équipe, dans un nième bar du grand port avec un « grand monsieur vêtu d’une redingote, coiffé d’un feutre noir aux larges bords… Des moustaches grises et une mouche lui donnaient un air martial. Son port ne manquait pas de majesté et ses mains fines chargées de bagues dénonçaient un homme de grande race. Ses yeux noirs brûlaient de fièvre dans un visage de cire. »

On saura vite que le «  prince noir » n’est autre que le général Gonzalès Clarriarte y Equipa, et qu’il est banni « du Vénézuela pour avoir tenté de rendre la liberté à ( son) malheureux pays qui gémit sous le joug d’un dictateur sanguinaire » ; on pense évidemment aux tout aussi célèbres généraux Alcazar ou Tapioca, de l’univers d’Hergé …

Et que fait-il à Hambourg ? Il cherche des hommes ! Des hommes pour l’accompagner dans une énivrante expédition bolivarienne pour restaurer la liberté (on s’attendait au slogan, la Patrie ou la Mort, on n’est pas déçu) dans le grand pays déjà pétrolier d’Amérique latine.

On se doute que l’hétéroclite groupe du capitaine Petitguillaume ne va pas rater l’occasion d’abandonner leurs situations, ayant appris que le peuple vénézuelien attendrait l'arrivée du général pour lui ouvrir les bras.

Petitguillaume, authentique commandant breveté prend la direction du navire appartenant au général, le bien nommé Libertador.

Tout y passera. Une épouse du générale, nymphomane barbue, un exilé russe homosexuel affligé d’une fille, aussi jolie qu’indifférente au monde ; pour un peu, on dirait une colonne guévariste d’autant plus que pour faire de l’infanterie, créer un effet de masse, on recrutera au petit bonheur des gens en leur faisant croire qu’ils seront figurants dans un film ! Leurs armes seront à la hauteur de l’équipage, de vieux flingots hétéroclites et des munitions qui ne correspondent pas…

On ne dira pas l’aboutissement politique et militaire de l’aventure ; la traversée sera émaillée d’évènements comiques et tragiques, puisqu’on meurt à bord du bateau , et on y meurt même quelquefois salement…

L’arrivée au Vénézuela, pays qui a l’habitude des tragédies comme son actualité récente le démontre encore, sera à la hauteur de la maladie qui a emmené des hommes aussi différents, venir se perdre à des milliers de kilomètres : « le goût de l’aventure : vivre autrement, vivre ailleurs, vivre dangereusement ».

C’est  une mise en garde pathétique que Petitguillaume  livre,  « contre ce mal terrible, qui fait des ravages qu’on ne soupçonne pas, et contre lequel hélas ! la société ne prend aucune mesure de prophylaxie ».

Vaut-il mieux, dans une vie qui est courte, être Guevara ou Henri Queuille (modèle ancien de François Hollande et comme lui président du conseil général de Corrèze), vivre en hystérique suicidaire ou en partisan des mares stagnantes ? On en jugera en méditant la leçon qu’en tire le narrateur qui a eu l’imprudence d’aller voir ce qui pouvait bien rester de l’expédition du Libertador : « Je voudrais par des exemples…vous dégoûter de l’Aventure, vous guérir, pauvres frères par un récit de bonne foi, de vos dangereux désirs d’évasion. On s’évade du bagne, mais on ne s’évade pas des emmerdements de la vie ni de son propre désespoir, même par le suicide : le seul remède, c’est l’immobilité. ».

C’est sans doute Roger de Lafforest lui-même qui parle, qui alla se réfugier dans les études magiques et dans l’usage (qui n’exige pas de mouvement) d’objets comme un «  pentacle de jeunesse »  capable d’émettre l’onde qui réactive le principe d’immortalité que chacun porte en soi.
L’éternelle jeunesse ne serait en effet pas autre chose qu’une éternelle
immobilité. ( Anne Denieul- La magie est naturelle- Entretien avec Roger de Lafforest in Le Sorcier assassiné -1981).

Henri-Jean Coudy