Les Ensablés - "Les Gentilhommes de ceinture" d’Alexandre Arnoux

Les ensablés - 14.05.2017

Livre - Ouellet - Arnoux - Gentilhommes


Auteur d’une œuvre colossale, romancier, poète, essayiste, dramaturge, traducteur de Calderon et de Goethe, mais encore journaliste et scénariste (plus d’une quinzaine de longs métrages entre 1921 et 1948). Auteur de Cinéma (Crès, 1929) et Du muet au parlant (La Nouvelle Édition, 1946), Alexandre Arnoux fonde avec Georges Charensol l’hebdomadaire de cinéma Pour vous. Romancier et nouvelliste (près d’une quarantaine de titres entre 1912 et 1964) qui joint à l’invention poétique une profondeur philosophique, son roman Abisag ou l’Église transportée par la foi (Albin Michel, 1918) reçoit le Prix de la Renaissance et lui apporte ses premiers succès que confirment la réussite de romans comme Indice 33 (Fayard, 1920), Écoute s’il pleut (Fayard, 1923), Le Chiffre (Grasset, 1926) ou Les Gentilhommes de ceinture (Grasset, 1928). Il est élu à l’Académie Goncourt en 1947 et reçoit le Grand Prix National des Lettres en 1956.
 

Par François Ouellet

 


 

 

Les Gentilhommes de ceinture loge à l’enseigne de la plus belle des modernités féeriques. Un soir, Léger Saint-Éloi, romancier quelque peu désabusé, sort se promener, et on comprend que s’il marche sans but, c’est aussi parce que sa vie n’en a pas. Mais ce soir-là tout changera. À une silhouette heurtée dans le noir aux abords de la Porte d’Auteuil, il tient spontanément un discours inattendu sur la rédemption. Alonzo, loin d’être déconcerté, accueille chaleureusement le discours de Saint-Éloi, à qui, à son tour, il fait l’éloge de la contemplation des choses et du monde. En vérité, ce sont deux velléitaires, anarchistes sur les bords, qui aiment philosopher : déjà ils se jurent fidélité, puis passent la nuit à la belle étoile.

Après une journée d’errance et d’aventures entre les fortifications et la zone, ils fraternisent avec un jeune homme qui s’était plaint à Alonzo qu’il marchait sur son ombre ; ce qui nous entraîne dans les tourments existentiels de Stéphane, dont l’ombre, dans des pages qui rappellent l’agitation intérieure d’un Raskolnikoff, est comme un double douloureux de lui-même. Stéphane est un autre indolent, un personnage mélancolique, qui a été sauvé par l’énergie du sport de la décadence de sa famille petite-bourgeoise, avec laquelle il a rompu dix ans plus tôt. Ému par l’histoire de Stéphane, Alonzo croit trouver en lui un fils.

 

Ils sont maintenant trois à déambuler autour de Paris, en quête d’identité et de cohésion fraternelle, car déjà prend forme une sorte de reconfiguration symbolique entre eux des rapports familiaux, Alonzo ayant visiblement un ascendant sur les deux autres, nettement plus jeunes que lui. Mais ces trois mousquetaires sont encore loin du but : « Trois ne valent que pour le titre, non pour l’action », médite Saint-Éloi. Et voilà que surgit le quatrième mousquetaire en la personne d’une jeune fille de seize ans, dont Stéphane tombe immédiatement amoureux. Fille d’un gros industriel, Chosette Machin s’est enfuie de chez elle comme l’a fait Stéphane, et comme lui par refus de reproduire un modèle familial anémié, à bout de souffle.

Alonzo et ses amis se présentent à elle comme des chevaliers errants, mais sans veuve et orphelin à défendre, car « [t]outes les veuves se remarient ; quant aux orphelins, la rupture entre les générations violemment consommée, il n’existe plus de pères ni de fils, tous les parents sont solitaires, tous les fils sont orphelins. Nous avons donc résolu, mademoiselle, de ne prendre aucune résolution et d’agir, pour ainsi dire, contemplativement ». Suivent de longues pages de réflexions entre eux tous sur l’épuisement des familles, la dislocation des générations d’après-guerre, où la vie serait à reconstruire pour que dorénavant les enfants ne naissent plus « d’avance vaincus ». L’inutilité des œuvre de Saint-Éloi, l’ombre de Stéphane, la langueur de Chosette : ils ont en partage une incapacité à s’accorder avec eux-mêmes.

 

Arrivés dans un stade allumé par la pleine lune, ils s’alignent au point de départ et s’élancent, sous les encouragements d’Alonzo, à la reconquête d’eux-mêmes. Au terme de l’épreuve, Alonzo les déclare tous vainqueurs : il restera à Saint-Éloi à révéler son vrai moi, à Stéphane et Chosette à se régénérer l’un auprès de l’autre. Quant à Alonzo, que sa maturité maintient un peu à part, il n’a pas encore trouvé de but à son existence ; il est un vieux sage condamné à la solitude, qui n’a d’autre histoire pour lui-même que ses désillusions et son expérience des choses inutiles.

Mais son vagabondage n’a pas été vain, car par delà la nuit il aura au moins replacé les autres dans le sens de leur vie. Piéton circumparisien, lointain cousin du paysan de Paris d’Aragon, plus cérébral que sensuel, « guide disert, montreur charmant d’ombres et de lumière », subtil dans ses paroles et profond dans ses silence, Alonzo est celui par qui le lyrisme redevient possible au sein d’un monde exténué, d’une société en ruine. Il annonce la grandeur renouvelée du point du jour.

 

La modernité pénétrante d’Arnoux porte en elle bien des traits de cette époque marquée par la révélation de l’inconscient, par un désir d’évasion et une insuffisance de la volonté d’agir qui rend problématique le rapport au monde réel, lequel reprendra peu à peu ses droits dans la décennie suivante à la faveur des désordres politiques. Comme quoi le surréalisme strictement institutionnel n’a pas le monopole de l’onirisme, de l’aventure urbaine, d’un imaginaire habile à prendre la clé des champs. Les Gentilhommes de ceinture est parfois un peu bavard, peut-être obscur par moment, mais il y a chez Arnoux une formidable liberté et capacité d’invention et de réflexion.

 

Un tel livre est bien la preuve (mais nous avons en déjà tellement) que l’histoire littéraire ne tourne pas rond. En 1937, le critique Gonzague Truc considérait que Les Gentilhommes de ceinture était une œuvre prodigieuse déjà « parfaitement méconnue », ce qu’il déplorait en se demandant pourquoi ce livre n’avait pas trouvé son lecteur. « Parce qu’une certaine qualité de la gloire s’accommode mal du fracas ; parce que le temps seul sait mettre dans sa perspective la véritable grandeur ; parce que chaque temps a les ignorances qu’il mérite » (La Revue Hebdomadaire, 29 mai 1937). N’ajoutons pas à ces ignorances bientôt centenaires.

 

François Ouellet

Mai 2017