Les Ensablés - Les "moi" mystifiés: Drieu La Rochelle, et ses amis Malraux et Aragon

Les ensablés - 22.03.2011

Livre - Bel - Drieu - Vermillon


La petite Vermillon (éditions La Table ronde) publie ces jours-ci Les frères séparés de Maurizio Serra, un essai surAragon, Malraux et Drieu La Rochelle qui furent amis avant d'être séparés. C'est l'occasion pour nous de dire quelques mots sur Drieu La Rochelle, un auteur dont on parle peu habituellement.

 

Par Hervé Bel

 

 

Mais d'abord, citons une anecdote tirée du livre, et qui me semble très révélatrice. Elle concerne Moravia, mais pourrait concerner tous les écrivains. Souffrant d'un terrible chagrin d'amour, Moravia confie à un ami qu'il se promène chaque après-midi près du Tibre, avec l'envie de s'y jeter. L'ami lui demande alors: "Et le matin?". Moravia répond: "Le matin? Ah non, le matin, j'écris".

... Désespéré mais aussi suffisamment enthousiaste, énergique, pour écrire? Comment est-ce possible? C'est possible, l'écrivain étant par nature un joueur, qui joue avec ce qu'il est, avec les autres, avec lui-même, et toujours avec le plus grand sérieux. D'où la difficulté de toute biographie à rendre compte de la vie intérieure d'un écrivain. Surtout quand il s'agit, dans le livre qui nous intéresse aujourd'hui, d'approcher trois auteurs aussi complexes que Drieu, Malraux et Aragon: tous les trois dandys, hantés toute leur vie par Barrès, et donc par une certaine idée d'eux-mêmes, du destin.

Ces trois-là n'ont cessé de se mettre en scène au cours de leur vie, c'est peut-être ce qui les rapprochait le plus, et ce qui les rend assez antipathiques parfois, surtout Malraux et Aragon... Drieu ayant été absous par son suicide.

Aucun d'eux n'était facile à vivre. Pourquoi se sont-ils estimés si longtemps par delà les conflits, eux que tout séparait en apparence? Un fasciste, un communiste, un aventurier gaulliste qui furent amis et le restèrent?L'essai de Maurizio Serra essaye de répondre; et son enquête mérite d'être lue, peu importe si l'on ne connaît pas bien les trois auteurs en question. Cela donne envie de les lire et éclaire les ambiguïtés de la vie intellectuelle dans la France d'avant-guerre. Maurizio Serra y parvient grâce à un livre en triptyque, qui suit en parallèle la vie des trois hommes.

On y découvre qu'ils avaient un point commun: un père faible ou absent. Une faille qui pourrait expliquer qu'ils se soient jetés dans les bras de Doriot, Thorez ou de Gaulle, pères de substitution en quelque sorte. On est effaré, à la lecture de cet essai, de voir comment ces trois beaux esprits ont pu se tromper en matière politique. Malraux fut manipulé par l'URSS, Aragon par Thorez et Elsa, et Drieu, par Doriot, un temps. Ces gens brillants étaient fascinés par ce qu'ils n'étaient pas, au fond, c'est-à-dire des révolutionnaires authentiques.

Avec la distance que donne le temps, la participation de ces trois hommes à la vie politique apparaîtrait presque comique (tant leurs actes semblent des gesticulations), s'ils n'avaient, en prêtant leur nom à des mascarades, entraîné beaucoup d'autres gens dans l'erreur.

Au fond, ce qu'il reste d'eux, ce sont leurs œuvres. Aragon et Malraux sont publiés dans la Pléiade. Pas Drieu, pas encore, mais il en est question. Cela fait plus de soixante-cinq ans qu'il est mort.

Drieu n'est pas un ensablé, loin s'en faut. Il jouit, je crois, d'un certaine estime littéraire qui reste feutrée pour les raisons que l'on connaît. Curieusement, il subit moins l'opprobre que Brasillach, sans doute parce qu'il s'est suicidé, et que l'amitié de Malraux, de Paulhan, d'Aragon l'a un peu protégé. Un homme qui avait de tels amis ne pouvait être complètement mauvais.

En plus, Drieu était beau, des yeux comme le ciel, et un air désabusé, triste, qui lui a apporté la compassion, l'admiration des femmes. Dominique Desanti, en 1978, lui a consacré une biographie passionnante qui m'a poussé à lire tous les romans de Drieu. Rappelons que D. Desanti était communiste...

On finit par oublier ses fonctions pendant la guerre, ses prises de position, et tant mieux finalement.

 

 

Si Staline avait occupé la France, nul doute que son ami Aragon aurait été lui aussi fort compromis avec les autorités soviétiques. Jusqu'au bout, Aragon a été stalinien et tenu des propos douteux, sans que sa réputation littéraire n'en souffre...

Drieu a été du mauvais côté, mais... il est pour la postérité un beau et bon perdant. Malheur aux vaincus.

Malgré l'aide proposée par Malraux (qui lui aurait proposé d'entrer dans la brigade Alsace-Lorraine), Drieu s'est tué en 1945. Deux tentatives, puis la bonne. Depuis 1943, il ne se faisait plus d'illusions sur l'Allemagne, mais il était resté, il avait réintégré le PPF pour ne se laisser aucune chance. Jusqu'au bout, dans l'erreur volontaire. Paradoxalement, la grandeur de Drieu se mesure à sa persistance consciente dans l'erreur.

 

 

L'œuvre de Drieu a donné lieu à de superbes films. En particulier, le feu follet, de Louis Malle, avec Maurice Ronet, si beau film que l'ouvrage qui l'a inspiré en paraît presque fade. Ce qu'il n'est pas, mais roman trop court peut-être pour susciter l'empathie avec le héros, que le film réussit, lui, à faire avec l'acteur Maurice Ronet, et cette musique de Satie, crépusculaire.

Le dernier roman de Drieu (inachevé) baigne également dans la mort : Les mémoires de Dirk Raspe, inspirés de la vie de Van Gogh. Pour moi, un de ses plus beaux livres, avec Rêveuse Bourgeoisie.

Pour en revenir au livre de Maurizio Serra, les frères séparés et l'amitié qui a lié les trois écrivains, force est de reconnaître que, littérairement, Drieu semble la synthèse romanesque d'Aragon et de Malraux. Du premier, il a pris le côté intimiste, l'amour de la séduction (et des femmes); de l'autre, le fantasme de la virilité et de l'aventure.

Cela a donné Gilles, souvent considéré comme son chef-d'œuvre, ce que je ne pense pas, du fait même de la synthèse impossible qu'il tente de faire entre Aurélien d'Aragon, et l'Espoir de Malraux (Gilles s'engageant toutefois du côté des franquistes). J'ai eu le sentiment que Drieu avait voulu écrire le grand roman d'une vie intérieure placée dans un contexte historique. Mais il aurait fallu plus de pages, plus de densité, plus de descriptions. Un peu comme dans les Thibault. Ce n'était pas possible. Chacun "son truc". Écrire un grand roman, dans tous les sens du terme, demande une technique, un vocabulaire, que Drieu n'avait pas.

Il avait autre chose.

Non, décidément, il faut lire Le Feu follet, les Mémoires de Dirk Raspe et Rêveuse bourgeoisie.

 

Hervé Bel