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Les Ensablés - Les "nouvelles" de Jean Forton (1930-1980)

Les ensablés - 17.10.2013

Livre - Bel - Forton - Nouvelles


Il y a quelques années, les Éditions Finitude publiaient les nouvelles inédites de Jean Forton en deux recueils "Pour passer le temps" (2002) et "Jours de chaleur" (2003). Aujourd'hui, Finitude les réédite en un seul volume intitulé "Toutes les nouvelles" et y ajoute trois nouveaux textes. On sait que Forton, après le refus de Gallimard de publier un de ces romans cessa, dès la fin des années 60, de publier. Il n'en continua pas moins à écrire, dans l'ombre, jusqu'à sa mort en 1980. Je viens de terminer la lecture de ces nouvelles écrites dans la clandestinité littéraire, et je ne le regrette pas, alors qu'au départ, j'avais un a priori défavorable qui n'était pas lié à Forton, bien sûr, mais au fait qu'il s'agissait justement de nouvelles.

 

Par Hervé Bel

 

Forton-Nouvelles

 

 

Lorsque je lis une nouvelle, j'y sens souvent un procédé. Il faut "une chute", en quelque sorte une surprise obligée qui me gâte à l'avance mon plaisir. Il faut surprendre, faute de quoi, la nouvelle est ratée. Si la chute est réussie, elle laisse le lecteur pantois. Mais le texte est si court que cette émotion s'évanouit presque aussitôt. On l'oublie, on passe à autre chose, tandis que le roman... On me rétorquera: "Et Maupassant, tant d'autres? Et Borgès?". Borgès? Je ne le connais pas assez pour en parler. Et puis il y a Edgar Poe, mais là, je peux répondre. Les nouvelles de Poe, celles que je relis sans cesse, n'en sont pas vraiment. Ce sont des poèmes en prose. Qu'importe la fin de la Chute de la Maison Usher! Qui s'en soucie vraiment? Ce qu'on aime, c'est être baigné par les mots qui suscitent dans l'esprit tant de visions exquises et mélancoliques. La fin ne clôt pas le ravissement. On lira et relira encore Usher. Tandis que les nouvelles, on ne les lit habituellement qu'une fois, car l'on connaît la chute, et il n'y a plus de surprise. Mais les romans? me dira-t-on encore, est-ce que ce n'est pas la même chose? Vous ne les lisez qu'une fois!... Oui, c'est vrai la plupart du temps. Mais certains romans me hantent, auxquels je songe comme on songe à de bons amis disparus depuis longtemps. Avec le sentiment qui fait que l'on n'exclut jamais d'aller les retrouver un jour.

 

Mais revenons aux nouvelles de Jean Forton. Leur lecture m'a obligé à préciser ma pensée. Je me suis rendu compte que celles qui m'avaient le plus impressionné étaient justement celles qui n'offraient pas de chute véritable, qui me semblaient des extraits de romans qui n'auraient pas été écrits: un coup de projecteur vite éteint sur la scène dont je devinais une multitude d'actions, de personnages, une intrigue infiniment plus large que la nouvelle elle-même. Une partie d'un tableau fini, en quelque sorte. Lisez "Jours de chaleur" par exemple. Une des meilleures. Le journal d'un petit garçon de dix ans dans un village pendant la débâcle de quarante et l'arrivée des Allemands.

 

Jeux interdits - 1952

Jeux interdits - 1952

 

Selon le procédé de "Ce que savait Maisie", le récit de l'enfant est à double détente: il y a d'abord celui de sa petite existence. Puis, si on y regarde de plus près, il y a en filigrane l'histoire des adultes qui l'entourent, avec les drames qui lui sont cachés... Au fond, les grandes personnes ne sont pas tellement intelligentes, simplement elles savent plus de choses que nous et elles les disent mieux, dit le petit diariste. Mais il a tort: les enfants parlent parfois mieux que les adultes. La vie, dans toute sa beauté et horreur, il nous la fait passer par des mots simples, des petites histoires: la pêche, les fesses de sa cousine, et puis, le gros officier allemand qui réclame des otages, les soldats allemands qui mangent comme des goinfres, le prix des œufs qui augmente sans cesse, car les Allemands qui se veulent "corrects" achètent tout ce qui se produit. Le journal ne dure que quelques semaines, et cela en fait une nouvelle. Mais en la lisant j'avais le sentiment d'apercevoir un iceberg.

 

Les nouvelles sur l'enfance sont parmi les plus réussies du recueil. On sent que Forton a pris du plaisir à les écrire, à se remémorer. Lisez par exemple "Alexandre ou les frasques de l'été", impitoyable récit sur la cruauté de la jeunesse, mais aussi sa fragilité.

 

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Forton, d'ailleurs, décrit crument les choses. On termine souvent les nouvelles avec un sentiment de malaise. Prenez Un bon dimanche, qui pourrait parfaitement faire le début ou la fin d'un roman sur un couple comme les autres. Le narrateur est un beauf de la dernière espèce qui raconte son dimanche. Marie-Claude, sa femme, ne travaille pas et se retrouve le dimanche l'esclave consentante de son mari. Elle lui sert le petit déjeuner: Tout de suite, Marie-Claude s'est précipitée avec le plateau. Je ne sais comment elle s'y prend, mais quel que soit le moment où je l'appelle, elle accourt, le café tiède à point, les croissants beurrés. Bonne petite épouse (...) Comme j'avais le tracassin, j'ai glissé la main sous sa robe de chambre, j'ai hésité, et puis j'ai préféré m'abstenir. Le matin, cela me fatigue. Plus tard dans la journée: J'ai appelé Marie-Claude et je lui ai demandé de me servir mon whisky. Elle-même voulait prendre un porto, mais je l'en ai dissuadée. L'alcool empâte les femmes. Le rythme des nouvelles de Forton est lent. Il prend son temps, d'où peut-être cette impression persistante de romans inachevés. A l'exception d'Un bon dimanche, les récits de Forton ne sont guère favorables aux femmes. Les hommes y sont torturés par les bavardages incessants des femmes et leurs sournoiseries: le comble est atteint avec L'artiste dont la chute, il faut le dire, est particulièrement réussie. D'autres le sont moins, ne nous le cachons pas. Les nouvelles les moins bonnes sont justement celles où Forton a eu une bonne idée. Chez lui, la "bonne idée" fait rarement une bonne nouvelle. J'aime ses nouvelles quand je retrouve au détour d'un paragraphe la pertinence de L'épingle du jeu qui rata le prix Goncourt, on ne sait toujours pas pourquoi.

 

Hervé BEL - Octobre 2013