Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les Ensablés - "Les Pitard" de Georges Simenon, une déception de lecture

Les ensablés - 09.07.2017

Livre - HFL - Simenon - Pitard


J’ai découvert assez tard l’œuvre romanesque de Georges Simenon. Vers vingt-cinq ans. J’ai longtemps nourri une conception assez scolaire de la littérature, fréquente chez beaucoup de jeunes gens. Le talent n’est accordé qu’aux auteurs reconnus par l’institution universitaire. Et Simenon, déjà apprécié d’un public cultivé, ne l’était pas encore suffisamment par l’Université pour avoir attiré mon intérêt. Conformisme navrant j’en conviens.
 

Par HFL


La lecture des Maigret, mais plus encore des « romans psychologiques » (Simenon ne parlait-il pas lui-même de « romans durs » ?), le meilleur de son œuvre selon l’auteur, m’a bouleversé. J’ai immédiatement su que cette œuvre romanesque, dense, immense, était majeure dans l’histoire littéraire française du XXe siècle. À la privation a succédé, phénomène classique, une boulimie de lecture. J’ai littéralement dévoré l’œuvre de Simenon en quelques mois, jusqu’à l’indigestion. Puis plus rien jusqu’à ces derniers temps.
 

J’ai souhaité dernièrement me plonger de nouveau dans cette œuvre romanesque. J’ai retiré de ma bibliothèque le court volume des Pitard. Malheureusement, ma lecture d’aujourd’hui n’a pas renouvelé les plaisirs connus il y a vingt ans. Cela a été une cruelle déception et j’ai dû me forcer pour terminer ce mince roman…

Il illustre jusqu’à la caricature ce qui ressemble à un « procédé » Simenon : l’humidité omniprésente, les personnages enfermés dans le mutisme, la tension dans le couple, l’exaspération, la crise. Le tout écrit par petites touches économes, centrées sur les détails (il existe une esthétique du détail chez Simenon qu’il conviendrait de développer). Efficaces, mais souvent répétitives : la pluie, les regards muets, le monde la mer, l’odeur du tabac… Une ambiance tout de suite posée, lourde, au sein de laquelle les personnages du roman vont évoluer.
 

Autant le dire tout de suite, le personnage féminin principal, Mathilde, n’a aucune réalité tangible. Les intentions de l’auteur sont trop visibles pour que ce personnage puisse acquérir une indépendance. Elle n’a aucune épaisseur. Elle reste assignée à la caricature que l’auteur a voulu lui faire jouer dès le départ, celui de la petite bourgeoise hautaine et pleine de morgue.
 

On nous précise qu’elle est jeune, belle. Elle s’est mariée récemment par amour avec Lannec, capitaine de marine marchande, malgré la désapprobation de sa famille. Il ne vient pas du même milieu social. Elle a souhaité faire partie du premier voyage du Tonnerre de Dieu, bateau récemment acheté grâce à la caution financière de madame Pitard mère. Comme toujours chez Simenon, l’argent, ce poison mortel, vient se mêler aux sentiments jusqu’à les détruire.

C’est sur son opposition au monde des hommes, au monde des marins et au premier d’entre eux son mari, que la trame romanesque repose.

Mathilde entre dans le roman déjà excédée, sans que l’on en comprenne la raison. Eu égard aux informations précédemment données, le lecteur a dû mal à admettre cet état de tension. Il ne comprend pas ce qui peut mettre Mathilde dans cet état de colère froide. Elle connaît le bateau, elle connaît l’activité commerciale à laquelle il est destiné. Elle vient d’un milieu qui a fait fortune dans le commerce. Elle sait d’où vient l’argent. Elle sait quelle obstination et quelle âpreté il faut démontrer pour le gagner.

Les jeunes femmes de la bourgeoisie provinciale des années 1930 n’étaient pas des naïves. Si aucune liberté sexuelle ne leur était laissée, elles savaient pertinemment quelles vertus d’économie domestique étaient nécessaires à la préservation d’un patrimoine familial. Elles étaient d’ailleurs élevées dans cette finalité : mariées à un bon parti relevant du même milieu social, elles devaient être des épouses modèles, soucieuses des intérêts financiers de leur famille et élevant les héritiers du ménage dans les vertus morales propices à la préservation du capital.
 

Au contraire, on a affaire-là à une petite pimbêche qui confond la vie à bord d’un cargo avec une croisière en paquebot de luxe. Peu crédible. L’auteur s’en tire par des formules creuses comme : « elle était terriblement Pitard ». Redondance censée calmer les interrogations du lecteur. Ce dernier est sommé d’admettre que Mathilde est une caricature de petite-bourgeoise prétentieuse et méprisante.
 

Il faut bien avouer qu’à ce titre elle fait fort. Elle agresse verbalement son mari dès l’appareillage du bateau, recherche délibérément le conflit, se montre cassante. Elle exige une cabine personnelle, que le cuisinier en fasse la lessive des parois au savon noir, de changer de fourchette quand elle est tombée sur le sol, de prendre ses repas en tête-à-tête avec son mari…Un festival.
 

Je ne parviens pas à marcher pas dans la « combine ». On m’a vendu une jeune vierge éperdument amoureuse et je me retrouve avec un dragon qui semble découvrir le monde du travail et qu’un rien agace. La petite oie blanche transformée en gorgone par le mariage est certes un type romanesque assez courant, mais il exige de la durée pour être vraisemblable.
 

L’auteur n’a pas le temps dans son court roman de nous expliquer les raisons de la dissension du couple. Il a immédiatement besoin dans son dessein narratif d’un état de tension suscité par des oppositions faciles : masculin/féminin, force/élégance, sale/propre, prolétaire/bourgeois, simple/maniéré… Justement, c’est trop simpliste.

Le dénouement mélodramatique est dans la lignée. Lors d’un sauvetage en mer, Mathilde prise de remords sur son attitude passée, se jette volontairement dans les flots glacés du Grand nord.

Elle reconnaît au moment de mourir les hautes valeurs morales de son mari. Celui-ci conduit à bon port sa marchandise, Reykjavik, mais il se rend compte qu’il a tout perdu en perdant sa femme. On dirait un argument pour films naturalistes des années 30, à la Julien Duvivier ou Jean Grémillon. La vraisemblance psychologique est définitivement abandonnée, ce qui permet d’ailleurs de relativiser les jugements sur le réalisme simenonien.
 

La lecture des pages de ce dénouement a été la plus difficile. La vérité du détail, toujours très efficace chez Simenon, entre violemment en contradiction avec l’irréalité de l’ensemble. Le désaccord entre la forme et le fond est très dérangeant. J’ai dû me forcer.
 

J’ai peur de reprendre un autre volume car j’ai dans le souvenir que beaucoup de ses romans sont construits un peu sur ce modèle d’oppositions faciles, ayant souvent pour matrice des oppositions sociales au sein d’un couple. Les déchirements conjugaux sont un sujet passionnant et riche. Ils ont inspiré de nombreux écrivains ou cinéastes. Mais ils exigent pour « sonner juste » du doigté et de la nuance. Le procédé narratif de Simenon, pour être efficace, est souvent obligé d’écraser ces nuances. Pour conserver son plaisir de lecture, le lecteur est sommé d’admettre des choses par convention. En n’y parvenant pas, je suis resté extérieur au roman.
 

Simenon a développé tout au long de son œuvre une représentation du monde assez monochrome. Forte mais limitée. Sans nul doute, son rythme de production l'a conduit à user de procédés, à reprendre, peut-être inconsciemment, des clichés feuilletonesques ou mélodramatiques pour boucler ses intrigues.
 

C'est d’ailleurs toujours un peu le problème avec des romanciers « à univers » : ils n'utilisent la littérature que comme médium de restitution d'un monde intérieur obsédant. Si sincère et incarné que cela soit, ça finit toujours par sentir le procédé. Certains romans tiennent mieux la distance que d’autres : Les inconnus dans la maison, Les fiançailles de Monsieur Hire, etc… Néanmoins, je ne pense pas que Simenon fasse partie des auteurs qu'on a grand profit à relire, ou qui accompagnent le lecteur toute une vie.

HFL - Juillet 2017