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Les Ensablés - "Les roses de septembre" d'André Maurois: du malheur d'être âgé

Les ensablés - 02.11.2011

Livre - Bel - Maurois - roses de septembre


André Maurois n'est pas à proprement parler "un ensablé". Il est dans un entre deux, mais il s'enfonce, aucun doute. On sait encore qu'il a écrit des biographies remarquables, notamment celle de Victor Hugo et, bien sûr de Marcel Proust auquel, d'une façon très particulière, il était lié par sa femme, Simone Maurois, née de Cavaillet, dont Proust a tiré partiellement le personnage de Mademoiselle de Saint-Loup, fille de Gilberte Swann et de Saint-Loup, ami du narrateur. Dans le film de Roger Stéphane, Madame André Maurois apparaît pour raconter avec quelle insistance Proust avait demandé à ses parents de la faire descendre, afin qu'il la vît, car il en avait besoin pour son œuvre. Mais qui se souvient de Maurois, romancier? Peu de monde.

Par Hervé Bel

 

 

Dans ma jeunesse, lorsque j'étais encore anglomane (pour l'amour d'une jeune fille anglaise), j'avais lu "les silences du Colonel Bramble". Depuis plus rien, jusqu'à ces jours derniers. Un de mes amis strasbourgeois, homme très lettré, m'a envoyé "Les roses de septembre", avec cette question: "Peut-il figurer sur votre blogue?" J'ai lu "Les roses de septembre" pendant mon voyage vers Iasi. Je pensais que le texte était une référence au poème de Verlaine, si merveilleusement chanté par Ferré (cliquer ici). Va, dors! l'espoir luit comme un caillou dans un creux/ Ah! quand refleuriront les roses de septembre! Verlaine l'a écrit en souvenir de l'aimé, de Rimbaud, connu un mois de septembre, auquel il songe avec mélancolie. Quand refleuriront les fleurs de septembre, Rimbaud reviendra, et tout sera comme avant.

 

Rien à voir avec le roman de Maurois, mais il y a aussi un poème qui donne l'explication Le héros, Guillaume Fontane, écrivain célèbre, parle d'autres roses de septembre, ces roses écloses tardivement, à l'entrée de l'automne, et qui ne refleuriront plus jamais. A la fin du roman, il envoie ce poème à Dolorès, la femme aimée: Hélas! les roses de septembre / Aux premiers froids vont défleurir. / Lolita, j'ai peur de décembre / Et je ne voudrais plus vieillir. Fontane est un écrivain parisien célèbre, approchant la soixantaine. Il a tout, l'admiration, les mondanités, une femme admirable qui s'occupe de sa carrière et le couve, peut-être trop. Ses livres plaisent encore, mais lui se sent asséché: Laissons en paix ces malheureux ouvrages. Vous allez croire à de l'affectation, mais je les ai presque tous oubliés... Et quoi de plus naturel? Qu'est-ce qu'un livre? Le durcissement d'un moment de la pensée... (...) Le Guillaume Fontane qui écrivait, dans une pauvre chambre, ces Exercices que vous voulez bien louer, je pense à lui comme à un inconnu... D'où pour l'écrivain, une profonde indifférence à son œuvre passée. Indifférence, certes, mais crainte aussi, celle de ne plus avoir la force, le désir, l'inspiration pour écrire d'autres livres: l'âge assèche, fatigue, et la vie ronronne. Aussi, lorsque Fontane se voit proposer d'aller en Amérique du Sud pour une tournée littéraire, il accepte, encouragé par sa femme qui ne sait pas ce qu'elle fait.

 

 

Le voilà parti. Dîners, conférences se succèdent: Fontane est un grand écrivain français, ce n'était pas rien à l'époque, cela représentait quelque chose, une filiation sacrée qui allait de Rousseau à Sartre. Fontane est fêté, admiré partout. Jusqu'au jour où une artiste, une jeune femme blonde, sans chapeau, apparaît dans sa vie : Dolores Garcia qui ne cache pas son amour soudain pour cet homme célèbre, lequel, aussitôt, porté par ce sentiment offert, le ressent également. Fontane avait l'impression d'être hors du monde, dans quelque bulle enchanté, et ne pouvait arriver à se souvenir de la ville où il se trouvait. Plusieurs fois, elle ouvrit les lèvres comme pour parler, mais aucun son ne sortit. Enfin, elle se pencha vers lui et, en souriant dit, comme si c'était une chose simple et sans importance : "Je crois que je vous aime". Il fut surpris, envahi par une joie torrentielle et, malgré lui après un instant, murmura : "Je vous aime aussi".(...) Il se souvint d'une femme qui lui avait dit jadis: "Ah fou qui ne sais cueillir l'instant !"

 

 

Alors, pendant quelques semaines, d'autant plus précieuses qu'elles ne dureront pas, le vieil homme se croit rajeunir, parce que son vieux cœur ressent à nouveau. C'est peut-être touchant. On rêve avec lui, on le comprend, mais au fond, on ne peut s'empêcher de le trouver un peu ridicule, ce monsieur vieillissant, dont les vers qu'il écrit à sa dulcinée, ne sont pas à la hauteur, à l'exception de ceux que j'ai cités ci-dessus. Là est le pathétique de l'âge, la naïveté, si charmante dans la jeunesse, s'apparente plus à la bêtise dans la vieillesse. On ne revient jamais plus à la fraîcheur des premiers amours et le croire conduit à une espèce de comique de répétition.

 

"Les roses de septembre" est le dernier roman d'André Maurois. Un beau roman, constellé de phrases intéressantes. Sur les femmes: "Vois-tu, nous pouvons, nous autres femmes, par nos exigences et nos humeurs, pousser un homme vers un certain point de rupture, mais au voisinage de ce point, nous devons nous arrêter pile. Sinon tout casse et le ménage, vrai ou faux, s'effondre." "Les femmes intellectuelles jouent perdantes au jeu de l'amour. Les hommes se lassent des femmes qui leur fatiguent le cerveau. Ils parlent avec elle, oui... Quand passe une jolie fille, bien charnelle, ils la suivent..." et aussi : "Les artistes sont des égoïstes. Il faut qu'ils le soient pour protéger leur œuvre".

 

Au bout du compte, l'histoire finit comme elle le doit, avec l'âge qui reprend ses droits (et aussi la femme légitime). Eh oui, il est un temps pour tout, hélas ou tant mieux, tant il est vrai que les passions sont destructrices, peu adaptées à un physique vieilli et un esprit averti. J'étais si content de ce texte lu en peu de temps que je me suis renseigné sur l'origine de ce texte datant de 1956. Quelle n'a pas été ma surprise de constater qu'il s'agissait d'une espèce d'autofiction où Fontane est en réalité André Maurois lui-même, séduit pendant une tournée par une américaine du sud!

 

 

Ainsi Maurois s'était-il fait plaisir en revivant par la littérature son dernier exploit amoureux, tout comme le fait un adolescent qui commence à écrire! Dominique Bona, excellente biographe, a raconté l'histoire dans son livre "Il n'y a qu'un amour". J'ai été déçu d'apprendre que ce roman n'était pas le fruit de l'imagination, et que Maurois s'était fait plaisir en se mettant en scène, pas forcément en bien d'ailleurs. Il faudra que je comprenne mieux ma réaction instinctive. Pourquoi suis-je gêné par l'idée d'un vieil homme qui revit son dernier amour en le publiant? Pourquoi? C'est sans doute le terme "roman" accolé à cette œuvre... Et cette idée de vieillesse aussi qui ne s'assume pas. Ah, quel malheur de devenir vieux!

 

Hervé Bel - Novembre 2011