Les Ensablés - "Les salauds ont la vie dure" d'André Héléna (1919-1972), l'occupation allemande vue par les truands

Les ensablés - 22.12.2013

Livre - Bel - Héléna - occupation


Samedi, rue Racine, dans l'excellente librairie du Dilettante. Je suis de bonne humeur. Noël approche, cela se sent. On a beau savoir que Noël est un jour comme les autres, sa préparation, l'attente qu'on en a, nous animent. Il n'y a plus d'après: Noël est un but à lui tout seul. On oublie qu'il y aura janvier, le retour inéluctable des tracasseries et des emmerdeurs. Pour le moment, les emmerdeurs semblent ne plus exister. Samedi, ils sourient aussi à la rue, boivent dans les cafés remplis de monde, achètent des cadeaux... Eux aussi, c'est incroyable, ont des familles, des enfants qu'ils aiment et gâtent. Ils ont la conscience tranquille, ces bourreaux qui s'ignorent... et peut-être bien que je suis un emmerdeur, moi aussi, et qu'au même moment, quelqu'un pense à moi et respire de soulagement à l'idée qu'il ne me verra pas de la journée.

 

Par Hervé Bel

 

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Samedi, rue Racine, dans l'excellente librairie du Dilettante. Je suis de bonne humeur. Noël approche, cela se sent. On a beau savoir que Noël est un jour comme les autres, sa préparation, l'attente qu'on en a, nous animent. Il n'y a plus d'après: Noël est un but à lui tout seul. On oublie qu'il y aura janvier, le retour inéluctable des tracasseries et des emmerdeurs. Pour le moment, les emmerdeurs semblent ne plus exister. Samedi, ils sourient aussi à la rue, boivent dans les cafés remplis de monde, achètent des cadeaux... Eux aussi, c'est incroyable, ont des familles, des enfants qu'ils aiment et gâtent. Ils ont la conscience tranquille, ces bourreaux qui s'ignorent... et peut-être bien que je suis un emmerdeur, moi aussi, et qu'au même moment, quelqu'un pense à moi et respire de soulagement à l'idée qu'il ne me verra pas de la journée.

 

On est tous à se faire du mal, chaque jour, sans forcément s'en rendre compte. C'est bien le drame. On est un salaud, et on ne le sait pas. Ceux qui le savent, eux, sont des salauds pervers, ce n'est pas pareil, et c'est plus rare. Alors, moi, l'emmerdeur tranquille, je regarde les rayonnages du Dilettante. C'est un endroit qu'il faut visiter, tout près de Saint-Michel: le choix de livres y est énorme, et il y a de fortes chances pour que les trois-quarts des bouquins qui s'y trouvent ne vous disent rien. Dominique Gaulthier fait beaucoup pour les "ensablés". Grâce lui soit rendu! comme aurait dit le regretté Maurice Nadeau.

 

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Soudain, dans les rayonnages, je tombe sur un gros volume intitulé "Les salauds ont la vie dure", une réédition de 2011. Le titre m'intrigue. Auteur, un certain André Héléna mort en 1972, oublié de tous, malgré les dizaines de romans noirs qu'il a écrits sous son nom ou sous pseudonyme. La couverture du livre représente la photographie d'un soldat allemand, un officier sans doute, regardant attentivement un document que lui montre un civil en chapeau de feutre. A côté, la suite de ce roman édité en 1949, un autre volume: "Le festival des macchabées" publié en 1951. J'achète les deux, d'autant qu'ils sont en promotion: 15 euros la paire, et huit cents pages de plaisir à venir. Je le sais, je le sens. Je paye sans oser adresser la parole à l'illustre libraire, et je m'en vais par la rue Racine déjeuner avec ma femme au Bouillon Racine, un restaurant art déco.

 

Voilà, ça a commencé comme ça, ces quelques jours passés avec André Héléna. Premières lignes: A cette époque, ça tombait bien, j'étais plein aux as. Je venais de vendre dix mille cercueils à l'organisation Todt. A cent balles de bénéfices du bout, ça m'avait exactement laissé une brique. Maurice est un petit truand de Pigalle qui travaille avec Jimmy, son copain. Maurice, séparé de son épouse Colette, file le parfait amour avec Hermine. Il a un autre ami, un certain Meister qui travaille pour la Gestapo et lui refile de bons tuyaux. Ce jour-là, comme tous les soirs, il va boire son apéritif chez Fredo, un taiseux, en attendant Hermine qui doit le rejoindre. C'est l'hiver, il fait froid, il commande un pastis. -Vous buvez de ça? s'étonna Dominique. Y a rien de plus mauvais. - Pas tant que ça, répondit Jimmy (...). - Moi j'en bois plus, dit Dédé, depuis qu'ils ont fauché les bocaux à fœtus du Muséum. -Et moi je veux pas devenir dingue, renchérit Dominique. L'autre jour il y a un mec qui est entré dans un bar. Il était tout ce qu'il y a de plus normal. Il s'en est tapé deux. Eh bien, il est ressorti à quatre pattes. Il essayait de mordre les mollets de passants (...). - Moi, dit quelqu'un, j'ai vu un type devenir aveugle, comme ça, d'un seul coup. On dirait un dialogue tiré des Tontons flingueurs, n'est-ce pas?, sauf qu'il date de 1949, alors que le film devenu mythique ne date que des années 60.

 

Et c'est vrai qu'il y a du tonton flingueur dans ce roman étrange, multiforme. Roman comique, mais parfois dramatique, mélancolique. Car Maurice, le truand, a souvent le cafard... Ce soir-là, on est fin 42, il attend Hermine avec impatience; il sait qu'à son arrivée son cafard disparaîtra: il l'aime. Il l'aime tellement que cela énerve son ami Jimmy qui  le traite de cave puis lui dévoile qu'Hermine le trompe avec Meister. Dès lors, le récit change de ton: Je n'avais pas faim. J'avais comme des nausées. Un immense dégoût me tordait l'estomac et remontait jusqu'à ma gorge. (...) C'était minable, on avait tous des airs de macchabées sous cet éclairage blafard. Mais si, en écartant un peu le rideau noir, on regardait la rue, c'était encore pire. Les trottoirs luisaient faiblement sous la lumière bleue et on voyait passer des ombres frileuses et voûtées. De temps en temps un bruit de bottes.

 

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La colère de Maurice lui fait voir tout en rouge. C'est un idéaliste à sa façon. Il va commettre l'irréparable. Posté dans la rue, il attend Hermine, la voit appuyée au bras de Meister. Au même moment, une voiture s'arrête devant eux. Le conducteur dit quelques mots à Meister en allemand. Meister embrasse alors Hermine et s'apprête à la quitter lorsque Maurice, fou de rage, le tue puis tue le chauffeur et enfin Hermine. Dès lors, Maurice a choisi son camp, malgré lui: il devient un résistant puisqu'il a tué un Allemand. Comme il le dira dans le second tome, son engagement n'a rien de raisonné. Si l'amant avait été un résistant, il serait devenu un collaborateur zélé. Il faut fuir, très vite. Il trouve refuge chez son ami Jimmy. Mais pas question de rester là longtemps, d'autant que la police française ne va pas tarder à les retrouver.

 

Ainsi commence ce roman absolument passionnant. Avec lui, on embarque dans la France occupée où tant de salauds prospèrent: les pervers, mais aussi les petits salauds, les lâches, les mesquins. On y voit la vie quotidienne, la milice, la gendarmerie compromise ou résistante, les Allemands parfois bons, parfois mauvais que le narrateur déteste moins que les collaborateurs. C'est une aventure picaresque, philosophique, amoureuse. Quel talent! Cela fonctionne du début à la fin. Il y a bien sûr les poncifs du genre. Les femmes sont des "souris" qui ne sont pas fiables. Les truands ont parfois du cœur. Mais cela ne gêne pas, cela doit être. On rit souvent. On a peur. Recruté comme tueur pour un réseau américain, Maurice excelle. Il n'est pas antipathique. Il tue parce qu'il ne supporte pas l'injustice, et l'on finit par s'habituer aux macchabées qui s'entassent tout au long du récit. Comment cette équipée sauvage se terminera-t-elle? Je vous laisse à votre lecture. Vous avez bien de la chance: vos vacances de Noël seront enchantées.

 

Hervé Bel