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Les Ensablés - "Les séquestrés" de Yanette Delétang-Tardif (1902-1976)

Les ensablés - 05.11.2017

Livre - Bel - Delétang-Tardif - Les séquestrés


"Les séquestrés" (1945) de Yanette Delétang-Tardif (quel nom étrange!) est un court roman de 140 pages que viennent de rééditer les éditions de l'Arbre Vengeur avec une préface instructive de Mathieu Terence. Sa brieveté n'est que matérielle. Alors que la beauté du style, sa poésie, nous apparaissent aussitôt, à nous qui aimons Poe et Nerval, il faut lire le roman et le relire pour en comprendre toute la subtilité et ses multiples significations qui, bien après la lecture, laissent songeur.

Par Hervé Bel



 

Il semble qu’il y ait deux sortes de littérature, celle de notre réel, qui nous en explique les rouages, la misère et la beauté ; et puis l’autre, plus difficile d’accès, dont les mots nous entraînent dans des histoires de l’ailleurs, un ailleurs qui ressemble à notre monde, mais dont la logique cède le pas à autre chose, où un sens se dégage finalement, radicalement nouveau, et qui ouvre les portes à l’imagination. Il ne s’agit pas ici, pour le cas des Séquestrés de surréalisme dont Yanette Délétang-Tardif (YDT), d’ailleurs, se méfiait. En la lisant, on songe à d’autres explorateurs oubliés comme Béalu ou encore de Richaud. La peinture s’essaye à la représentation de ces mondes déviés, mais toujours nous restons spectateurs, alors que la lecture, traversant l’esprit, nous y fait entrer de l’intérieur.

 

Histoire toute simple au départ : Gilbert est un écrivain dont on sait peu de choses, sinon qu’il n’a jamais écrit de romans parce que, dit-il, il n’y croit pas. En revanche, il publie des articles et des poèmes (et l’on songe alors qu’YDT fut poétesse et n’écrivit qu’UN roman, justement Les Séquestrés).

Quelques détails sur sa situation matérielle : il vit seul à Paris, peut-être au bord de la Seine. Il est riche assurément, a des domestiques et n'est, tout au long du roman, jamais embarrassé par des soucis prosaïques. Il aime Fanny qui vit près de chez lui, dans un appartement décoré de tableaux, riche elle aussi, et bénéficiant du service de Renée, sa femme de chambre. Gilbert est « inactuel ». Il fait penser à ces héros de Poe qui n’ont d’autres préoccupations que de penser à eux et à leur art.

 

Mais cette vie bien agréable va basculer. « Gilbert venait de recevoir la troisième lettre de l’inconnue de Quimper. Trois vendredis, trois lettres. Et il se l’avouait, au réveil de ce troisième vendredi de mars, il l’attendait ». L’inconnue affirme s’appeler Barbara et être séquestrée par un homme qui a commis pour elle un crime. Elle vivrait isolée, dans la lande bretonne: décor romantique (on pense aux paysages lugubres de Poe et des Bronté, aux évocations de Le Braz...), mais aussi thème littéraire que celui de la séquestrée qui passionna des femmes écrivains comme Germaine Baumont et Claire Sainte-Soline.

 

Cette Barbara est tout ce que Fanny n’est pas. Elle est sensuelle, suscitant le désir de Gilbert par les allusions qu’elle fait à son corps, mais aussi à ce que lui fait le criminel (désir triangulaire)... Elle est compliquée, comme un double de Gilbert, et l’on comprend bientôt que cette femme de papier va prendre la place de la femme réelle, jusqu’à peut-être entraîner la destruction de cette dernière. À moins que... l’auteur de ces lettres ne soit Fanny, ou encore Gilbert lui-même. Dans une de ces missives, Barbara écrit : « Tout ce qui est imaginable est possible »...

Alors, si tout est possible, les mots ne créeraient-ils pas les êtres ? Question fascinante. Ailleurs Gilbert note : « Un romancier a-t-il nécessairement les facultés qu’ils donnent à ses personnages ? » Et ce paradoxe auquel conclut Gilbert : « J’aurais tenu dans mes bras, peau contre peau, tant de femmes que je n’aimais pas pour arriver à l’amour de celle qui n’existe point ? » Question qui suscite une réponse négative. Barbara a fini par exister.

 

Ce roman est une mise en abyme constante, un miroir placé en face d’un autre... Est-ce un hasard si Barbara vit entourée de miroirs ?


Il y a ces lettres, mais aussi les commentaires qu’en fait Gilbert, et Fanny, peut-être l’auteur de ces lettres, peut-être pas, vue à travers ce qu’en pense Gilbert. Le texte tourne sur lui-même, tout comme Gilbert, séquestré lui aussi dans son propre cerveau. On finirait presque par penser, mais ce n’est qu’une opinion (la mienne), que Les séquestrés n’est rien d’autre qu’un roman qui se bâtit sous nos yeux, en nous faisant entrer dans le mécanisme de la création de Gilbert qui est en train d'écrire, et qui pensait ne pouvoir jamais y parvenir.

 

Chers lecteurs exigeants, vous ne resterez pas indifférents à ce texte étrange, intelligent, constellé d’aphorismes comme celui-ci : « La contemplation, c’est devenir invisible devant les choses qui existent ; la création, c’est disparaître devant les choses qui n’existent pas encore ». Et celui-là : « Où s’égare-t-il le ciel qui n’a plus nos yeux pour se voir ! »

 

Octobre 2017.

 

Nota bene : « Les Séquestrés » est le premier volume d’une collection de l'Arbre vengeur appelée « Inconnues ». On attend la suite avec impatience.