Les Ensables - "Les suppliciés" de René Naegelen (1894-1976)

Les ensablés - 24.03.2019

Livre - Aderhold - René Naegelen - Suppliciés


Paru presqu’une décennie après la fin de la Première Guerre mondiale, Les Suppliciés racontent l’histoire de Jacques Féroul, un soldat d’infanterie qui participe aux principaux combats, depuis la Champagne jusqu’au Chemin des Dames, en passant par Verdun.
Par Carl Aderhold



 
Le sous-titre de ce roman, « Histoire vécue » révèle la nature exacte de l’entreprise. Naegelen entend témoigner, témoigner de sa propre expérience de combattant.

Jean Norton Cru, qui a recensé dans son ouvrage Témoins, les témoignages littéraires sur la guerre, insiste sur la véracité de ce récit qui serait la transcription des carnets de route du soldat Naegelen et loue la précision, l’intensité de cette expérience de guerre.

Les Suppliciés demeurent la grande œuvre de Naegelen. Comme s’il avait réussi à hausser son talent à la hauteur du traumatisme vécu. Par la suite, il n’écrira plus de roman, juste des Mémoires (Cette vie que j’aime, 1966).
Né en 1894, il est issu d’une famille modeste de Belfort. Apprenti pâtissier, il adhère à la SFIO avant-guerre. Un engagement socialiste qu’il poursuivra presque toute sa vie (il refuse de rallier Mitterrand et le nouveau pari socialiste en 1971).

Mobilisé en 1915, il fait toute la guerre et en revient ardent pacifiste comme la plupart des anciens combattants. Un pacifisme qui l’entraîne en politique. Un temps tenté par le communisme, il adhère au tout jeune PC né en bonne part du rejet de la guerre. Très vite cependant il retourne à la « vieille maison » socialiste, devenant même député de Belfort en 1946. Il se consacre ensuite au journal de la SFIO, le Populaire, qu’il dirige de 1948 à 1963.

La rédaction des Suppliciés répond donc à ses deux engagements : le pacifisme d’une part qui souligne dans la peinture de diverses offensives, le caractère absurde, le sacrifice inutile des hommes ; le socialisme de l’autre qui se présente comme une espérance de fraternité face à une guerre qui détruit toute humanité.

Le roman se présente donc, d’abord et avant tout, comme une relation la plus authentique possible de ce à quoi le soldat Naegelen a assisté. Valeur documentaire, et surtout style dépouillé sont les principales qualités de ce récit.
« Sergent ? Les nappes vont-elles venir jusqu’à nous ? » La description d’une attaque au gaz est particulièrement saisissante. « Les fantassins, terrifiés, resserrent les tresses du masque, vérifient s’il applique bien à la peau ; la moindre fissure, c’est la mort. » Pour lutter contre l’émission des gaz, les soldats font des feux de paille, arrosés de pétrole. « Pour entretenir le brasier qui empêchera les vapeurs mortelles de descendre dans les tranchées, sous le masque étouffant, ils courent, arrachent les bois des pare-éclats, les poutres des abris avec leurs mains, avec leurs ongles. »

C’est à une vision crue, surprenante que Naegelen nous convie.

Mais ce serait réduire Les Suppliciés que de n’y voir qu’un témoignage, un récit documentaire. Car l’œil de Naegelen, son attention aussi bien aux paysages (notamment durant son séjour sur le front des Vosges) qu’aux combattants le pousse à multiplier les images surprenantes, poétiques, violentes et à jeter un regard étonné sur les hommes au sein de ce carnage.

Romanesque est la quête d’humanité de son héros, Jacques Féroul, au front comme à l’arrière. Romanesque aussi la volonté de Naegelen de ne rien oublier dans ses souvenirs, d’exhumer jusqu’aux moindres bribes de sentiments qu’il a éprouvés lors de la guerre, y compris les désirs sexuels.

Les quelques scènes avec les prostituées sont d’une grande force. On n’y retrouve pas les accents céliniens ou même la rage de Chevallier dans La Peur. Derrière le caractère glauque de ces scènes où les prostituées tentent de soutirer le plus d’argent possible aux soldats naïfs, il y a le rêve de son héros d’une bonne odeur de femme, d’une lingerie qui sente le frais, d’un retour à l’humanité par la chair qui donne à son héros une épaisseur sentimentale.
Dégoûté des bordels, il part lors d’une permission en quête d’un peu de tendresse féminine. Il arpente les rayons des grands magasins parisiens, tente sa chance auprès des vendeuses et des clientes.

En vain. La leçon à la fois terrible et sourde de l’immense boucherie est la solitude. Une solitude sans répit ni repos, une solitude aiguë de chaque homme face à ce monde qui se détruit. Même les retrouvailles avec ses parents à chaque permission révèlent une distance vis-à-vis d’eux, insurmontable, créé par l’expérience du feu et que rien, même une fois la paix revenue, ne viendra éteindre.

Car là est la force du roman. Il ne s’agit pas simplement de décrire les souffrances du combattant. L’horreur des combats n’est qu’un aspect de son récit, la partie « documentaire » que l’on retrouve dans tant de témoignages de soldats. Non il sourd tout au long du récit la volonté entêtante de conserver son irréductible humanité.
Malgré les bombardements de l’artillerie, la boue, les gaz, les séjours prolongés en première ligne, Féroul trouve encore les ressources de s’indigner lorsqu’il découvre le petit trafic du caporal Beuret.

Chaque soir, ce dernier est volontaire pour parcourir le no man’s land et découvrir d’éventuels mouvements de l’ennemi. En vérité « c’est pour détrousser les cadavres qu’il risque sa peau chaque soir ». « S’il se contentait de dérober leurs quatre sous, où serait le mal ? » s’emporte Féroul. « Mais dans sa hâte, il viole le secret des morts, pille les portefeuilles, jette au vent les photos, la dernière lettre aux parents, la mèche de cheveux de la petite fille, toutes ces reliques pieusement préservées des intempéries, et qui pourraient constituer un jour, sous le globe de verre d’un vieux bahut un souvenir sacré du disparu. »

 
Comment aux termes de quatre années d’apocalypse, Féroul parvient-il à rester un homme, c’est toute la grandeur de ce roman, la force de l’écriture de Naegelen…


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