Les Ensablés - "Madame 60 bis" de Henriette Valet (1900-1993)

Les ensablés - 30.06.2019

Livre - Bel - Henriette Valet - Madame 60 bis


Nous nous trouvons là face un véritable auteur ensablé. A la fin de sa passionnante préface, François Ouellet (qui est également, rappelons-le, notre ami et contributeur de notre rubrique) écrit: "Que devient Henriette Valet ensuite? (...) Au lendemain de la guerre, (elle) signe une pièce, "L'île grande" (...) Par la suite, nous perdons complètement sa trace." Voilà qui intrigue et, disons-le, nous donne envie de lire ce roman (récit?) publié chez l'Arbre Vengeur dans sa collection "les inconnues" (la dernière était Délétang-Tardif que nous avons également chroniquée).
Par Hervé Bel



 
Madame 60 bis, tel est son nom, ou plutôt son matricule. On ne saura rien de plus sur cette femme enceinte qui, au début des années 20, se présente un soir à l'Hôtel-Dieu de Paris. Peut-être s'agit-il d'Henriette Valet elle-même qui affirmera n'avoir dit dans ce roman "que la vérité". En tout cas, la narratrice est madame 60 bis, fine observatrice, ne parlant jamais d'elle-même, et seulement des "choses vues" et... pénibles, autant le dire tout de suite, dans une salle d'hôpital où des dizaines de femmes, des milieux les plus modestes, cohabitent quelques jours avant d'accoucher.

Il n'y a pas d'histoire dans ce récit, mais plutôt une succession de scènes. Le procédé rappelle évidemment celui utilisé par Albert-Jean dans Derrière l'abattoir  chroniqué il y a peu dans nos colonnes. Même si Henriette Valet est militante communiste, elle n'a aucune complaisance pour ses compagnes. D'une certaine manière, leur ignominie, leur méchanceté, illustre en creux le scandale de leur condition. Ces malheureuses ne sont pas coupables d'être méchantes. Ce sont leurs conditions de vie qu'il faut incriminer.
 

Que de corps usés par le travail, tachés, marbrés, dégradés par la maladie! Beaucoup de femmes ont les jambes couvertes de plaies violacées, de cicatrices, de pustules bleuâtres. Ici plus de pudeur, pas de gêne. Jeunes, vieilles, infirmes, toutes sont nues (...) Ne sommes-nous pas entre nous ? (...) Loin du regard des hommes, il n'y a plus ni jalousie, ni désir, ni admiration, ni dégoût.


Pour survivre, il faut toujours, même pour la plus misérable, avoir un souffre-douleur : « Chacune d'elle est peut-être inoffensive, sensiblarde même. Toutes ensemble, elles sont une meute.»

Dans la salle, une petite juive (qui ne sait même pas ce qu'il lui est arrivé) apprend du médecin indifférent qu'elle est syphillitique. Aussitôt, les femmes se déchaînent :
 

Regardez-la donc, celle-là, la petite noire. Elle est poissée. C'est dans le sang qu'elle a ça maintenant. Elle est pleine de microbes. Faut plus s'approcher d'elle... Quelqu'un crie: Tais-toi, pourrie, c'est en dedans. Tu verras ma vieille, tu t'en iras en morceaux. Ton gosse sera mal foutu. Oh la la ! Qu'est-ce que tu vas prendre! Et dire qu'on boit dans les mêmes verres. T'es un danger public.


Certes, la misère abrutit les hommes, mais les femmes souffrent davantage encore, car au joug du capitalisme qu'elles subissent, s'ajoute la soumission à l'homme même s'il est pauvre comme Job. N'importe qui, placé dans une situation sociale comparable serait comme elles.

Sauf Madame 60bis dont la présence, en ce lieu tragique et puant, étonne.

On la soupçonne, comme Jack London avec son terrible Peuple de l'abîme de s'y être volontairement rendue, pour témoigner et faire oeuvre d'art. Car il y a beaucoup de talent dans ce texte de 228 pages paru en 1934, où les portraits sont brossés en quelques lignes avec des mots qui claquent, expressifs, et qui font songer à Céline bien sûr, mais pas seulement. A cette époque, d'autres auteurs écrivaient du Céline sans le savoir...

Et puis il y a les dialogues, spontanés, où les femmes parlent de leur vie. La boniche, la putain qui se moque bien de ses compagnes offusquées et vertueuses, une demi-folle, etc. Peu de lumière en ce monde féminin qui reproduit, à sa mesure, la cruauté de la vaste Terre. On se moque des Polonaises venues ici. Il y a une grosse femme « cuisses comme des outres, tête moustachue, peau huileuse ». Une bossue martyrisée pendant son enfance. En quelques phrases, tout est dit.

Ce n'est pas toujours triste. Ces femmes ont parfois du bagout, de l'humour, et l'on rit avec elles.

Evidemment, faisant oeuvre militante, Henriette Valet force parfois le trait. Les gens riches sont ignobles, hypocrites, et les curés des faux-culs. C'est un peu la loi du genre. Plus pertinent est son propos sur ce qu'elle connaît.

En ces années 30, tout un courant de littérature emmené par Poulaille a utilisé l'art pour dire le réel, la misère, l'oppression. C'est plus fort qu'un documentaire et c'est beau.

Henriette Valet, assurément, mérite sa place dans ce panthéon que l'Arbre Vengeur, encore lui, fait revivre.


Henriette Valet - Madame 60 bis - L'arbre Vengeur - 9791091504805 - 16 €


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