Les Ensablés - "Madame Orpha" de Marie Gevers (1883-1975)

Les ensablés - 17.03.2019

Livre - Ouellet - Marie Gevers - Madame Orpha


Bien que plusieurs récits de Marie Gevers soient disponibles dans la collection de poche « Espace Nord », on ne peut pas dire que l’écrivaine soit très connue à l’extérieur de sa Belgique natale. C’est pourtant une œuvre très belle, à redécouvrir.
Par François Ouellet

 

 
Marie Gevers est née à Edegem, près d’Anvers, dans le domaine familial de Missembourg, qui tiendra une place centrale dans son œuvre et qu’elle ne quittera jamais, puisqu’elle s’y installe avec son mari en 1908, un an après la mort de son père, et qu’elle y meurt elle-même à l’âge de 91 ans. Pendant la guerre, elle publie un premier recueil de poésie : Missembourg (1917). D’autres suivent dans les années 1920. Un premier roman paraît en 1931, La Comtesse des digues (éd. Victor Attinger), préfacé par Charles Vildrac, poète aujourd’hui oublié mais réédité par Le Temps des cerises il y a une dizaine d’années.

En 1938, après la publication de quelques romans : Guldentop (Durendal, 1935), Le Voyage de frère Jean (Plon, 1935), La Ligne de vie (Plon, 1937), Gevers est élue à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, où elle siégera jusqu’à sa mort. Le Grand Prix Quinquennal de littérature française vint couronner l’ensemble de son œuvre en 1960. Son fils et dramaturge Paul Willems recevra ce prix à son tour vingt ans plus tard.
 
En 1934, Gevers fut lauréate du Prix du roman populiste pour Madame Orpha ou la Sérénade de mai (éd. Victor Attinger, 1933), devançant Quand les sirènes se taisent de Maxence Van der Meersh qui avait été donné comme le grand favori. Le populisme des années 1930, ce n’est pas seulement la représentation des quartiers ouvriers, même si les théoriciens-romanciers du mouvement, Léon Lemonnier et André Thérive, privilégiaient cet univers social ; c’est aussi le monde paysan. Madame Orpha est « un livre où l’on respire fortement les odeurs de la terre, sans littérature et sans apprêt, où les sentiments humains s’expriment dans une grave et délicate correspondance avec les rythmes de la terre », écrivait Marcel Martinet dans Europe le 15 juin 1934.

« Sans littérature et sans apprêt » ? C’était certainement l’idéal du roman populiste, comme du roman prolétarien, mais c’est ici dire les choses un peu vite. Pour raconter des histoires avec cette assurance d’écriture qui est celle de Gevers, il faut tout de même avoir une certaine conscience de ce qu’est la littérature et de ses effets. Semblant de rien, c’est un roman très construit. L’art de Gevers, c’est aussi que cela ne le paraisse pas. Et puis, cette histoire paysanne, c’est aussi une enfant de la bourgeoisie flamande qui la raconte, ce qui relativise un peu les choses et fait de Madame Orpha un tout autre roman, par exemple, que Sophie de Tréguier d’Henri Pollès, qui avait, un an avant Marie Gevers, mérité également le Prix du roman populiste.
 
Madame Orpha se lit aujourd’hui avec le plaisir qu’on devait y prendre autrefois. On y trouve, par l’exposition des sentiments et dans la couleur des descriptions, tout ce qui assure à la littérature sa pérennité. On pense à Colette et à tant d’autres romancières du siècle passé, où la narratrice vit en harmonie avec la nature, s’intéresse avec une justesse très fine à l’arôme du terroir, aux variations du temps et des saisons, etc. Marie Gevers a ce talent d’écrivaine, universel et pourtant si personnel.

La première phrase donne le ton : « Le goût de l’eau diffère selon les puits. » Quelques lignes plus loin : « Le pain de mon enfance aussi a la saveur particulière du four où on le cuit, et qui varie un peu, selon que ce four est chauffé au bois de sapin résineux, ou au juteux bois d’érable. » Toutes ces choses qui vibrent et égayent, qui élargissent la vie et la rendent précieuses, « qui chantent les transports des esprits et des sens », comme le disait Baudelaire, si elles ne composent pas une intrigue en soi, sont peut-être, tout de même, la part la plus belle de la littérature ; c’est sans doute à cet art que pensait le romancier et pamphlétaire Robert Poulet (dans la revue alsacienne Le Point) lorsqu’il parlait d’un sommet de « délicatesse narrative » au sujet de Madame Orpha.
 
L’intrigue à laquelle les sensations servent de décor est mince mais explosive : elle expose la relation adultère de la femme du receveur, Orpha, avec le jardinier illettré du père, Louis van Elsen. Mais comme le récit qu’en fait la narratrice est largement postérieur aux faits, celle-ci ne s’en souvient « ni quand je le voudrais, ni comme je le voudrais ». « Que je retrouve deux ou trois notes, tout le trait suivra ; que je regarde “à côté”, et je verrai ces choses, comme le postillon de la Grande Ourse ; que je saisisse une couleur, une saveur, une lumière de ce temps-là, et leur amour renaîtra de la mer chantante du passé, comme la buée du printemps en ce jour de mon enfance, comme Vénus de l’écume. Je retrouverai leur histoire, comme on découvre la nébuleuse d’Orion par les claires nuits de gelée sans lune. »

En outre, l’histoire des amours de Louis et d’Orpha nous est livrée parcimonieusement par la jeune narratrice, qui elle-même, entre une séance de grande lessive et une excursion à la pêche avec son père (c’est de lui qu’elle tient sa sensibilité toute poétique), la découvre progressivement d’après les conversations de son père avec son ami Max Suremont et les on-dit du village.
 
Cette histoire d’amour aussi nécessaire que le pain, il n’est peut-être pas utile d’en donner les détails. Elle est violente. Elle est belle et légitime, et pourtant injuste et immorale, puisque les histoires d’amour ont un potentiel destructeur. Mais comme on ne peut rien contre ce qui est, les choses, après les pleurs, rentreront dans l’ordre, le père de la jeune narratrice faisant preuve de beaucoup de sagesse en réembauchant son ancien jardinier. L’amour aura toujours le dernier mot, vaut mieux le reconnaître.
 
En ce sens, cette histoire a valeur d’éducation. À l’époque des faits qu’elle rapporte, la narratrice ne va pas à l’école ; elle fait son apprentissage auprès de sa mère qui lui apprend le français en lui faisant faire des dictées puisées dans Télémaque. L’anecdote est authentique, et la mère de la romancière apprenait aussi à sa fille l’histoire et la géographie, tandis que le père herborisait, chassait et lisait les grands auteurs. La narratrice de Madame Orpha précise : « Intelligence française, mais tout ce qui était mon expérience personnelle, choses perçues par les sens, se développait en flamand ».

Si donc, dans cet autre roman d’éducation, trois siècles après celui de Fénelon, la narratrice peut témoigner de l’histoire des amours d’Orpha, si elle trouve le désir et les mots pour la raconter, c’est nécessairement parce qu’elle-même aura connu plus tard un amour comparable. D’ailleurs, le titre du roman se borne à nommer Orpha et exclut le jardinier (pourtant plus présent dans l’histoire puisque la narratrice le voit quotidiennement s’occuper du jardin de son père) : c’est que le roman se donne à lire à partir du point de vue du « cœur féminin », comme le dit le poète Guy Goffette dans sa belle préface à la réédition de Madame Orpha en 1992 (collection « Espace Nord »). La femme et l’amour en sortent gagnants.
 
Avec la nature, l’amour est le grand thème de l’œuvre de Marie Gevers. Ces thèmes peuvent être liés étroitement, comme dans La Grande Marée (Plon, 1943), celle-ci symbolisant à la fois le désir amoureux qui submerge la jeune Gabrielle et la rupture des digues qui menace le village. « Et si l’amour, trop fort, rompt tout, je verrai peut-être un paysage de lendemain de déluge, c’est vrai, mais je verrai aussi miroiter les étendues au soleil et au clair de lune », s’exclame la narratrice à la fin. Mais La Comtesse des digues, premier roman, mettait déjà en scène la quête amoureuse d’une jeune femme, comme Paix sur les champs (Plon, 1941), dix ans plus tard, sera l’histoire d’un amour contrarié par les querelles familiales.

Ajoutons à ces titres, parmi d’autres qu’elle écrira après la Seconde Guerre, le très beau récit Vie et mort d’un étang, (1950), les contes floraux qui composent L’Herbier légendaire (1949) et des réflexions sur le Rwanda (Des mille collines aux neufs volcans, 1953), où Marie Gevers s’est rendue à quelques reprises pour visiter sa fille.
 
François Ouellet
Mars 2019


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