Les Ensablés - "Marcel Proust, Une vie à s'écrire" de Jérôme Picon

Les ensablés - 13.03.2016

Livre - Bel - Proust - Picon


Autant le dire tout de suite, l'entreprise de Jérôme Picon pouvait sembler une gageure. Ecrire une nouvelle biographie de Proust, après celles de Painter (si poétique) et de Tadié (une description remarquable du milieu culturel du temps), était-ce raisonnable? Que pouvait-on dire de nouveau sur Proust? Après la lecture de "Marcel Proust, Une vie à s'écrire" qui vient de sortir chez Flammarion (plus de 600 pages), je puis dire sans hésitation que ce livre sera désormais incontournable pour tous ceux qui veulent comprendre, de l'intérieur, ce que fut Marcel Proust.

 

par Hervé Bel

 

 

 

Le parti pris de Jérôme Picon a été de raconter Marcel Proust à travers sa correspondance, ce qui n'était pas facile, si l'on songe que les lettres (quels que soient les auteurs d'ailleurs) sont souvent tissées de mensonges, d'exagérations, de sentiments rétrospectivement embellis etc. Mais c'est justement parce que la correspondance permet la mise en scène de "l'écrivant", qu'elle peut devenir particulièrement instructive lorsque l'on aborde Marcel Proust dont les lettres accumulées constituent une montagne à côté de laquelle "La Recherche" n'est qu'une colline.

 

Marcel Proust, il l'a dit lui-même, n'était pas une seule personne, mais se concevait comme une multitude de "moi" successifs et parfois simultanés dont il a examiné, toute sa vie, les naissances et les morts.

Proust s'est aussi décrit comme un "corps neutre", c'est-à-dire, si j'ai bien compris, comme une espèce de laboratoire aux murs blancs, dans lequel il tentait des analyses de lui-même et de ce qu'il aurait pu être. La correspondance offrait donc un merveilleux terrain d'expérience pour préparer l'oeuvre, le roman de toute sa vie!

 

Car, dans sa correspondance, c'est toujours Proust qui se met en scène, lui qui va parfois, dans des lettres de condoléances, jusqu'à suggérer au proche du décédé qu'il souffre autant que lui, et comment il souffre. Au fond, pour Proust, le correspondant auquel il s'adresse compte peu, sinon comme lecteur. La correspondance prépare ou confirme "La Recherche", témoignant d'ailleurs du lent et inéluctable processus par lequel l'écrivain, le Narrateur et le Héros vont finir par se confondre.

 

Le côté plaisant de cette biographie est l'utilisation du présent de l'indicatif, l'entremêlement des citations et des explications à chaque phrase, et les têtes de chapitres aux titres étonnants, tirés des lettres du grand écrivain, autant de procédés nouveaux qui permettent au lecteur de sentir profondément la présence de Proust, plus peut-être que dans les biographies au passé simple.

 

J. Picon ne nous encombre pas de détails biographiques, et s'il en mentionne, c'est uniquement pour éclairer certains points mentionnés dans les lettres de Proust lui-même. Aussi, rien de piquant, ni de graveleux à attendre dans ce texte que Proust (qui faisait si bien la distinction entre l'auteur et l'homme écrivant) n'aurait pas désavoué.

 

Le Proust décrit par J.Picon est ici le créateur en action. On voit, on comprend comment peu à peu le texte s'est bâti. Occasion aussi de se rendre compte que, contrairement à ce que l'on dit parfois, l'oeuvre n'a pas été conçue dès le départ (seuls, le début et la fin ont été rédigés en même temps), mais qu'elle s'est étendue au gré des circonstances. A travers la correspondance, il y a cette impression assez glaçante que la vie de Proust s'écrivait au moment où elle se vivait, enfin presque.

 

Chers lecteurs des Ensablés, pardonnez-moi aujourd'hui de ne pas vous avoir parlé d'un écrivain oublié, mais de celui qui, pour moi, est l'Ecrivain majeur de son siècle: Marcel Proust dont la biographie de Picon apporte un passionnant et délicieux éclairage.

 

Hervé Bel.