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Les Ensablés - Marguerite Audoux, la grâce littéraire de "Marie-Claire"

Les ensablés - 13.08.2017

Livre - Bel - Audoux - Marie-Claire


Marie-Claire, un roman de Marguerite Audoux, est paru dans les années qui ont précédé la première guerre mondiale; une espèce de fusée venue de nulle part, d'une petite couturière à demi-aveugle que rien ne prédisposait à la littérature. Par hasard, elle avait fait la connaissance de Charles-Louis Philippe, auteur de Bubu de Montparnasse, qui l'avait appréciée pour son esprit, sa joie de vivre, et la considérait comme une amie, mais ignorait qu'elle écrivait. Elle avait alors une quarantaine d'années et peu d'argent. Un jour, Philippe fouilla dans un de ses tiroirs et tomba sur un manuscrit intitulé "Marie-Claire" qu'il lut et trouva admirable.

 

Par Hervé Bel

 

 

Il le fit lire à Octave Mirbeau qui n'eut de cesse de le faire publier. L'édition des Cahiers rouges comporte la préface qu'il rédigea pour Marguerite Audoux, bientôt récompensée par le prix Femina.

Gide écrit le 14 février 1936 à propos d'un roman qu'il est en train de lire: "J'achève "Journée" de Claire Sainte-Solinne qui, dans les bonnes parties ne le cède en rien aux meilleures de Marguerite Audoux".Il admirait Audoux, ce qui, de sa part, n'était pas rien. Il en parle d'ailleurs dans d'autres passages de son journal (cf. Pléiade, tome 1).

Mystère de la création, dans le secret, Marguerite Audoux qui n'avait aucune culture littéraire particulière, avait écrit un chef d'oeuvre: le récit de sa petite vie d'enfant abandonnée, recueillie par les sœurs puis envoyée dans une ferme pour y apprendre le métier de bergère. Rien d'extraordinaire dans le contenu, mais à la lecture un ravissement complet.

Là encore, comme chez André Lafon, Richaud,  l'enfance est ressuscitée. Phrases courtes, beaucoup de non-dit. Le lecteur, un peu comme dans "Ce que savait Maisie" comprend la vie des adultes à travers le témoignage innocent de la petite fille qui regarde, note, sans savoir faire les liens entre les événements.

 

On assiste à ses chagrins qui sont aussi de grandes douleurs. La mère meurt, le père boit et disparaît soudain, la laissant seule avec sa sœur qu'elle ne verra bientôt plus. Mais Marie-Claire est une enfant: les grands chagrins s'oublient, bientôt recouverts par les rêves, le présent, plus simplement. Au couvent, elle est la protégée de sœur Marie-Aimée, douce jeune femme mal vue par la mère supérieure. Elle sera une espèce de mère de substitution pour Marie-Claire.

 

Une mère qui semble parfois songeuse. On ne saura pas précisément pourquoi, mais Marguerite Audoux parvient à nous le suggérer. L'après-midi, je fus bien étonnée de voir que ce n'était pas notre vieux curé qui disait les vêpres. Celui-ci était grand et fort. il chantait d'une voix forte et saccadée. Toute la soirée, on parla de lui. Madeleine (c'est une des bonnes du couvent, ndlr) disait que c'était un bel homme et sœur Marie-Aimée trouva qu'il avait la voix jeune, mais qu'il prononçait les mots comme un vieillard. Elle dit aussi qu'il avait la démarche jeune et distinguée. Quelque temps plus tard, une simple note attire l'attention: Il arrivait que sœur Marie-Aimée était souffrante; alors il montait lui faire visite dans sa chambre. Marie-Aimée est étrange.

Un jour, elle fait venir à elle la petite fille et lui dit: "Va, tu es mon beau lis blanc" Je la trouvai si belle avec ses yeux qui avaient des rayons de plusieurs couleurs que je lui dis: - Vous aussi, ma mère, vous êtes une belle fleur. Elle prit un ton dégagé pour me dire: - Oui, mais je ne compte plus dans les lis. (...) Elle me repoussa: - Oh! toi, tu aimes tout le monde!

 

Quelque chose ne va plus chez Marie-Aimée. Son humeur change, son comportement est parfois violent. La petite fille, elle, ne comprend pas, mais nous, lecteurs, savons: Marie-Aimée aime sans doute ce prêtre, une histoire impossible. Elle voudrait être aimée, elle ne le sera jamais, n'ayant ni amant, ni enfant.

Et tout se déroule dans le quotidien du couvent, la pénombre des couloirs, les lectures du soir, pendant le repas. A la fin du roman, Marie-Aimée retrouvant la jeune fille grandie lui dira: Tant de souffrances passent sur nous ! (...) - Ma douce fille, écoute-moi: ne deviens jamais religieuse. J'admire l'économie de moyens, et la densité de l'émotion qui s'en dégage pourtant: c'est de la littérature. Chassée du couvent, Marie-Claire devient bergère. C'est une vie dure, mais pas misérable. Les fermiers ne sont pas des Thénardiers, ni les monstres de Dickens: ils sont vrais. Durs sans doute, mais avec un cœur, tout en finesse.
 

[Extraits] Marie-Claire de Marguerite Audoux


C'est aussi la description du monde paysan d'avant quatorze. On ne peut plus s'arrêter: le génie d'Audoux est de nous rendre passionnantes ses aventures d'enfant: les loups, les fêtes, un amour naissant (ah, superbe!)... Comment expliquer un tel talent? Elle devait être sensible, a dû beaucoup souffrir, trouver dans la lecture une échappatoire... Mais cela ne suffit pas à expliquer le météorite que fut Marie-Claire.

 

Hervé Bel - Janvier 2012

Marie-Claire – Marguerite Audoux – Editions de l'Aube – 9782815921565 – 11€