Les Ensablés - "Mervale" de Jean Rogissart (1894-1961)

Les ensablés - 20.01.2013

Livre - BEL - Rogissart - Mervale


Depuis longtemps, je voulais lire Jean Rogissart, découvert je ne sais plus comment. Il a publié une énorme saga intitulée "Les Mamert", l'histoire d'une famille de 1830 à 1945 en sept tomes, extrêmement difficile à trouver en entier. Pour le moment je n'en ai toujours que trois tomes. Autant le dire, les œuvres de Rogissart, écrivain ardennais, ne sont plus rééditées. J'ai pu néanmoins dénicher "Mervale", prix Renaudot 1937, publié d'abord par les cahiers ardennais puis par Denoël. Je le dis: quelle beauté que ce livre, son histoire, ses personnages, ses descriptions!

 

Par Hervé Bel

 

Mervale - 1937

 

Et moi que les descriptions de la nature ennuient souvent, j'ai, en lisant celles de Rogissart, éprouvé une émotion permanente, du contentement mêlé à de la mélancolie, et qui me donnait envie d'aller dans les Ardennes où se déroule le roman. C'est beau, de bout en bout, tantôt sombre, tantôt gai. Un de ces livres que j'aurais aimé écrire et qui me pousse dès aujourd'hui à vous en parler. Qui était Rogissart? Un visage rude, un nez à la Depardieu, les cheveux en arrière. Un instituteur à Nouzonville, père de cinq enfants, attaché à sa région et qui ne la quitta jamais. Erreur funeste sans doute. En littérature, on ne réussit que rarement hors de Paris. Avec la mort prématurée, la vie en province est une des explications à l'ensablement des écrivains. Après un succès relatif, Rogissart sombra dans l'oubli lorsque Denoël disparut. Il dut même publier à compte d'auteur. Pourtant, quel talent! Armand Lanoux (cliquer ici pour la totalité du texte) : Rogissart a connu un moment la consécration avec un prix Renaudot qui faisait honneur au jury. Et puis, la vague est retombée. Il était accusé du crime dont un Giono a réussi difficilement à se laver, dont un Bosco ne peut encore se croire tout à fait disculpé, pas plus qu'André Dhôtel, pour lequel un Ludovic Massé (autre instituteur romancier. ndlr) a été puni d'exil et de silence.

 

Mervale, c'est Mouchette qui aurait échappé à son destin (il est à noter d'ailleurs que le roman de Bernanos a été publié également en 1937). Ici, l'héroïne s'appelle Mourette, petite fille trouvée sur un tas de fumier par Firmin, l'autre héros de cette histoire simple. Il avait plu toute cette semaine-là, et la vieille boue des hivers, pétrie par les sabots des vaches, des chevaux et des gens, grasse de bouse et claire comme de la pâte à gaufres s'était ramollie (...) Le haut fumier baignait dans sa mare de purin, et voilà que ç'avait été la surprise, une surprise à s'arracher les yeux. (...) Maigre comme un lapin écorché, cinq livres au plus - et bien pesé! - une fille, née de la veille (p. 17). D'où vient-elle? Le hameau, Mervale, dix maisons comme dix vieilles filles revêches, s'interroge. Village peuplé de gens solitaires, misérables, jaloux du bourg le plus proche, Mervale n'a aucune pitié, mais qui a pitié de Mervale? Pour recevoir 30 francs, Miborgne et son mari Joseph l'adoptent. Ce ne sont pas des méchantes gens, ces deux-là, mais ils sont durs, très durs . Dès qu'elle est en âge de travailler, Mourette va dans les forêts, nourrit les bêtes, sous les yeux des villageois qui n'oublient pas ses origines obscures: Il n'y a qu'à voir ses guenilles pour en être dégoûté. Une paresseuse, voilà tout! Et vous verrez qu'elle ne tardera pas à se dévergonder: c'est un fruit du vice... (p.85). Un seul, Firmin, son inventeur, la protège.

 

Homme étrange que ce Firmin, vannier, qui vit avec sa sœur. Histoire étrange aussi: il est partie à la guerre de 14 avec l'idée d'épouser Fine, mais il est revenu changé de sa captivité en Allemagne. Quelque chose s'est passé. Il a fait une promesse de ne jamais se marier, de vivre pour les autres, dans la foi du Seigneur. On comprendra pourquoi (et il vous faudra lire pour savoir) Firmin a renoncé à la vie. Évidemment, l'histoire est datée, mais tout est dans l'art de raconter, et l'on redécouvre un monde englouti, pas si éloigné, et dont j'ai pu apercevoir, encore, dans ma prime jeunesse, les derniers reliquats.Les gens des campagnes n'étaient pas plus méchants que ceux de la ville. Ce n'était pas La Terre de Zola, mais ce ne n'était pas le paradis non plus. Il faut se battre pour survivre, tenir. La souffrance est relative.

 

Mouchette - film de 1967

 

Et l'on suit la vie de Mourette pour qui rien n'est facile, et dont la seule joie, en dehors de l'affection de Firmin, est cette liberté totale. Car elle est libre: personne ne l'aime, elle n'aime personne. Elle pourrait disparaître, personne ne s'en soucierait. Jusqu'au jour où un peintre parisien s'installe pour les vacances et la prend comme femme de ménage... Non, il n'y aura pas d'amour, rien de tel, mais la tentation terrible de quitter Mervale et Firmin. L'originalité du texte? Ce n'est pas ici le récit d'une libération. C'est  l'inverse; comment Mourette décide de porter des chaînes, elle qui n'en avait pas besoin. Pour la plupart d'entre nous, les chaînes et la sécurité qui va avec, nous les avons toujours connues. Les quitter fait peur, et pourtant, si j'y songe, on peut survivre avec pas grand-chose. Pas grand-chose. Des livres, de l'air, des cigarettes et un peu de vin. Pour avoir plus, des voyages, des sacs de grands maroquiniers, des vêtements de marque, nous sacrifions notre temps si compté. J'aurais voulu comme Mourette me contenter de peu, mais il est trop tard.

 

Je reviendrai à Rogissart lorsque j'aurai enfin lu "Les Mamert" dont le premier tome "Le fer et la forêt" obtint en 1941 le Prix Populiste (comme Dabit quelques années auparavant). A noter enfin que Rogissart fut emprisonné par la Gestapo en 1944. Comme quoi, un prix en 41 ne signifiait pas qu'on fût forcément du mauvais côté.

 

Hervé Bel  Janvier 2013