Les Ensablés - Mes espoirs de retour de H.J. Coudy: "La Vénus Perdue" de François Prieur, le livre qui n’aurait pas du exister.

Les ensablés - 30.05.2015

Livre - Coudy - Prieur - Vénus


Il est des auteurs qui ne sont plus vraiment des ensablés, tellement ils sont enfouis dans des couches géologiques du temps. On ne peut les en extraire qu'à la condition d’y mettre du sien et qu’eux-mêmes n’aient pas organisé avec obstination leur disparition des mémoires. François Prieur est de ceux-là.

 

Par Henri-Jean Coudy

 

venus

 

L’homme était marseillais, né sans doute du temps de Jules Grevy et disparu sous de Gaulle, journaliste connu dont Gaston Defferre, légendaire maire du grand port, fit l’éloge comme l’un de ses commensaux du Provençal, la feuille d’information du centre-gauche des Bouches-du-Rhône. Ami de Pagnol, qu’on ne présente pas, et d’Edouard Peisson, dont les livres étaient citées dans le Lagarde et Michard, aujourd’hui, sans doute, ensablé. Son œuvre est brève. Elle se résume au seul volume dont nous allons parler, « La Vénus perdue ».

 

« La Vénus perdue » fut publiée en 1923, curieusement comme l’indique sa page de couverture « aux dépens de l’auteur », expression savoureuse pour indiquer que l’écrivain y allait de sa poche. Elle fut tirée à peu d’exemplaires et distribuée aux amis et proches de l’auteur lequel, paraît-il, chercha à les récupérer pour les détruire ; quand la modestie est poussée jusqu’au vice… Fort heureusement un exemplaire- un !- échappa à l’iconoclastie de son auteur et fit l’objet d’une réédition par la Fnac en 1977, qui, n’étant pas encore passée par les mains de M. Pinault, pouvait se livrer à des opérations sans but lucratif identifié. Une autre édition est intervenue en 1999 ; la mémoire de La Vénus Perdue n’a donc pas disparu. Ainsi peut-on partir à sa recherche, dans les méandres du Marseille du début des années vingt, sous la houlette obstinée de Sylvain Badaroux, « employé municipal au service de la voirie ( section des Travaux Neufs) ». Badaroux a , en effet, une idée fixe : retrouver la ville grecque, puisqu’on le sait, Marseille fut une colonie grecque, l’un des comptoirs fondés par les navigateurs-commerçants grecs.

 

Dans un style gentiment ironique, Prieur rapporte que sur ce rivage barbare ils avaient apporté avec les dieux d’Ionie, cette beauté de l’art et de la pensée grecque qui font encore aujourd’hui, a dit un membre de l’Institut, la force de notre âme et la grandeur de notre nature morale. Bigre ! Or de l’émule d’Athènes, de la sœur de Rome, de la fille de Phocée, le distant et froid M. Mérimée avait dit au ministre, dans son rapport d’inspecteur : « Quelques médailles et c’est tout » . Comment expliquer que « la plus ancienne ville des Gaules n’ait plus rien qui la raconte » ? Il y a bien une explication : les Sarrasins ! Les pirates mauresques qui , à l’époque des dernières grandes invasions européennes, au 9ème et 10 ème siècles, multiplièrent les raids sur les côtes de Provence ; les Sarrasins ont bon dos… Badaroux, modeste fonctionnaire on l’a vu, est de ces hommes qu’un feu habite : la Polis, la vieille ville grecque est là, quelque part sous l’actuelle Marseille, et son cœur vivant, le temple d’Aphrodite, la Vénus des latins en est le point central ; c’est à sa découverte qu’il convient de confier sa vie. Prieur l’accompagne avec le ton d’humour mais aussi les pointes d’amertume et presque de drame que l’on retrouve chez Pagnol qui fut , on l’a dit, son ami. Et voilà qu’un serpent de mer ressurgit, la destruction des vieux quartiers insalubres ; en ces années vingt, on ne rénove pas les quartiers anciens , on les rase, comme le fit Haussmann cinquante ans avant, comme en rêva Le Corbusier pour la rive droite de Paris. « Cette affaire des vieux quartiers dure depuis si longtemps que nul ne sait plus à quelle époque elle remonte. L’année du choléra ( 1832 Ndlr) surtout on avait crié haro sur les ruelles… La rénovation… se transmit à l’étude sous toutes les municipalités… Depuis longtemps, elle n’est plus qu’un moyen de politique municipale ».

 

Et pourtant, tout arrive: on va débattre au conseil municipal de cette rénovation, et, miracle, on voter les délibérations nécessaires à sa mise en œuvre malgré le plaidoyer cocasse d’un avocat, membre de l’opposition. Badaroux y voit l’occasion inespérée de partir à la recherche de son Graal, mission qui lui vaut l’irritation légère de son responsable hiérarchique qui ne voit pas pourquoi un fonctionnaire subalterne aurait des connaissances sur le monde grec (et qui l’empêche de remarquer l’intérêt appuyé que lui porte la très jeune Margot, boulangère et voisine) … Entrent en scène des personnages qui vont participer à la recherche du passé marseillais, le conseil municipal n’ayant pas négligé dans ses décisions la mise au jour de ce qui dort dans le sol phocéen ; le groupe de « petits rentiers amateurs de sciences, ecclésiastiques adonnés aux poteries, fonctionnaires à la retraite taquinant le goujon de l’antique » autour de M. Molinari, pharmacien, lecteur de Tite-Live dans le texte et correspondant du ministère de l’Instruction Publique pour les travaux historiques. Tout le monde ne partage pas l’avis louangeur sur le passé et le présent marseillais, ainsi un libraire de vieux livres qui ne vend que lorsqu’il sent que son acheteur est moralement prêt à recevoir l’un des trésors  : L’Athènes des Gaules ? glapit-il en quittant sa cigarette avachie …Des goujats, monsieur, des tauromaches, et pour le reste, des métèques, de la grecquaille , des banabacks et des mozabis! ; ça n’est pas d’aujourd’hui que Marseille suscite des sentiments contrastés.

 

Quoi qu’il en soit, Badaroux, que la modestie de son grade empêchera d’être un des membres de l’éminente commission chargée du suivi archéologique des travaux, sera néanmoins chargé de mission auprès d’elle de la surveillance de terrain. Il peut enfin partir à la recherche de son arlésienne antique ; il trouve, croit-il, les traces des colombes ou des dauphins de pierre qui indiqueraient la route de la Vénus marine. Il est distrait par l’arrivée d’un aristocrate d'Aix, le marquis de Corbin, qui compte retrouver dans les tombes de ses ancêtres promises à la démolition ou dans le très vieil hôtel des Corbins, le trésor que son aïeul émigré déposa dans l’une des tombes. Tout ceci sous le regard sceptique de M. Bouniol, professeur de sciences, un homme à qui on ne la fait pas, qui croit aux rigueurs des démonstrations impeccables.

 

Fouilles à Marseille en 1967

Fouilles à Marseille en 1967

 

Pourtant, on découvre, après la longue exploration des caves, un mur, énorme. Bardaroux ne doute pas qu’il s'agit du mur d’enceinte de la cité grecque. Par déduction et après décortiqué les textes hellènes décrivant Massilia, il en conclut qu'il a retrouvé l’emplacement du temple de Venus. Le voici célèbre, à la une des journaux. A la demande de la très remuante Madame Barral, présidente fortunée d'une ligue de bienfaisance, il devient l'organisateur des festivités de la découverte. Bardaroux a-t-il atteint l’objectif de sa vie ? N’est il pas passé à coté du bonheur que lui promettait Margot ? Le marquis de Corbin retrouvera t il son trésor ? Comme chez Pagnol, la fin est une sauce aigre-douce, même si le parti socialiste SFIO manifeste « son adhésion à la fête grecque considérée comme une glorification de l’esprit libre et antireligieux ». La dernière lettre de Bardaroux à Corbin ne parle que de Margot qui, un soir, n’est pas rentrée chez ses parents, emmenée au bal par un corse qui la saoula, la retint toute la nuit et qu’on avait dû, à la hâte, marier à son voisin cordonnier. En 1967, quarante-quatre ans après la publication du livre (mais ça passe si vite), d’importants travaux d’équipement mirent au jour les fondations de Massilia qui étaient bien là où Prieur-Bardaroux les avaient rêvées. Gaston Defferre rendit hommage au journaliste du Provençal dont les songes devançaient la réalité.

 

PS : Une fois de plus, hommage à Eric Dussert grâce auquel nous avons pu connaître de l’existence de François Prieur et de son ouvrage.