Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les Ensablés - Mes espoirs de retour de H.J. Coudy: "Le bateau-refuge" de Robert Francis, prix Femina 1934

Les ensablés - 16.06.2013

Livre - Coudy - Robert Francis - beateau-refuge


Mais qui peut bien se souvenir de Robert Francis, Pierre Godmé à l’état civil et ingénieur de son métier, qui dans sa courte vie (1909-1946) réussit à écrire une « Histoire d’une famille sous la Troisième République » dont le dernier tome, le Bateau-Refuge reçut le prix Femina en 1934, année agitée ? Nous n’avions jamais relevé mention de son nom jusqu’à trouver dans une grande librairie d’occasion située aux côtés du canal du midi, à quelques encablures de Narbonne, l’un de ses livres, le Bateau-Refuge donc, publié chez Gallimard, dans une cinquante-quatrième édition qui indique le succès de librairie.

 

Par Henri-Jean Coudy

 

bateau refuge

 

Son oubli est-il dû à ses orientations politiques, qui en firent, dans les années trente,  un proche de la jeune extrême-droite, issue de l’Action Française, compagnon d’écriture journalistique de Thierry Maulnier et cité par Robert Brasillach dans «  Notre Avant-Guerre » qui en parle avec une certaine tendresse et estime ses écrits «  féeriques et brumeux » ; Robert Francis eut le désagréable honneur d’être porté sur la liste des « écrivains indésirables » à la Libération par le comité national des écrivains.

 

Mais le livre dont s’agit, Le Bateau-Refuge, est bien loin des préoccupations politiques de son auteur et des troubles du temps et beaucoup plus proche de l’appréciation qu’en fit Brasillach dont on sait qu’il savait être un critique pénétrant comme en témoigne ses écrits sur Corneille ( mais Brasillach ne serait il pas, lui aussi, un ensablé s’il n’avait eu les orientations et le destin que l’on sait). Un avertissement, dans les premières pages, fait connaître que l’on peut lire chacun des cinq romans de la chronique séparément. Et, en effet, il s’agit bien d’une histoire, dont on devine, à peine, qu’elle a eu un passé sans que ce passé importe beaucoup. Le Bateau-Refuge, qui se situe au début de la deuxième décennie du vingtième siècle, est l’histoire, délicate, d’un malheur que raconte un adolescent. Malorie, on conviendra que c’est un drôle de prénom, a une mère actrice, Catherine, dont le métier l’emmène dans des tournées lointaines et qui confie son fils à l’une de ses sœurs, l’énergique et obstinée Emilienne, directrice d’un établissement pour jeunes filles et mariée à l’inconstant et étrange Patrick, commis au ministère de l’assistance publique qui «  ne participe pas aux ambitions d’Emilienne et dont l’agitation confuse lui pèse » ; Malorie a une autre tante, Angèle, qui vit dans la Grange, ancienne demeure familiale dont Patrick est amoureux, et qui refuse de la vendre à l’indignation d’Emilienne qui souhaiterait réinvestir l’argent dans son Institut.

 

Autre roman de Robert Francis

Autre roman de Robert Francis

 

Tout ceci se passe quelque part dans une Seine-et-Marne rurale, quelquefois proche des contes de fée, où l’on ne se déplace qu’en voiture à cheval.  Malorie confesse d’entrée qu’il est un criminel. Quel crime peut bien avoir commis un garçon aussi jeune, c’est ce que raconte le Bateau-Refuge. Malorie a une cousine, Camille, fille d’Angèle, dont il partage parfois la couche, chastement ; «  Lorsque le soleil, à travers les fentes de nos volets , dorait la poitrine découverte de ma cousine endormie, combien je prévoyais qu’une onde moins pure envelopperait bientôt le corps magnifique de la compagne de mon enfance… ». C’est que l’enfance est terminée et pour Malorie et pour Camille à qui sa tante a procuré un commerce d’articles de mode et entreprend, en femme stratège, de la marier à M.Raoul, chef de bureau dans quelque ministère,  qu’Emilienne considère comme une brique de plus dans les projets de développement de son Institut. Si le mariage finira par se faire, Camille y consentant par lassitude mais sans amour et qu’un enfant en naisse, la mort rapide de celui-ci est la première étape du désastre lent qui frappe cette famille ; la façon dont Francis rend compte de la fin de la journée de l’enterrement de l’enfant donne le ton du roman «  On erra quelque temps à la recherche d’un endroit convenable , mais aucun ne plut à M.Raoul. Une pluie fine commençait à tomber. Comme le brouillard ne se dissipait pas, les marchands de couronnes ou de frites illuminaient leurs éventaires. Nous marchions devant. Camille et Angèle suivaient péniblement sur les trottoirs glissants. Enfin, on décida de rentrer et M.Raoul héla un fiacre… Le triste crépuscule de ce jour gris couvrait la ville. La voiture croisa des silhouettes mouvantes aussitôt effacées dans le brouillard. ».

 

Camille ne se remettra pas de ce mariage de raison et de la mort de son enfant. Au milieu des tentatives de Patrick pour se trouver une activité plus lucrative que sa position de fonctionnaire, et qui échouent les unes après les autres, la jeune cousine a, un temps, une raison de vivre en participant aux activités du Bateau-Refuge, péniche d’accueil de filles à la dérive. Mais la seule voie de délivrance sera son suicide. La suite est à l’avenant ; les seules moments d’éclair de la vie Malorie sont ceux du retour de sa mère, bientôt reprise par ses longues absences de comédienne ; son oncle l’entraîne dans de nouvelles aventures professionnelles, sans plus de succès, ou entreprend de le déniaiser dans un bordel au fonctionnement délirant,  tandis qu’Emilienne n’arrive plus à maintenir l’Institut en état de fonctionnement que quittent les unes après les autres ses élèves. L’aboutissement sera la vente de la Grange, maison et ferme familiale, qui précipitera, Malorie nous avait prévenu, le drame de cette famille et son drame personnel. Francis savait évoquer les atmosphères de brume physique et de l’âme, les sentiments de tristesse de la perte des douceurs de l’enfance et de fatalité de personnages qui se débattent dans des chemins sans issue en même temps que des mondes à la limite du rêve. Nous ne regrettons pas d’être entré dans la vieille librairie du canal du Midi.

 

Henri-Jean Coudy - Juin 2013