Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les Ensablés - Mes espoirs de retour de HJ Coudy : "Auteuil première" de Jean Bany, le rééditer servira la littérature.

Les ensablés - 10.01.2014

Livre - Coudy - Jean Bany - Auteuil première


Nous n’étions a priori qu’en chasse de livres de qualité engloutis par le temps sur la période 1930- 1970 mais nous allons faire une exception puisque « Auteuil Première » de Jean BANY est paru au Seuil en 1975. Cela commence comme une enquête de police ; nous sommes depuis quelque temps sur la trace d’un roman décrit comme pré-situationniste, para-beckettien qui aurait été écrit par un docker marseillais en 1959 et également publié au Seuil, sans aucune réédition depuis: « L’Hydre » de Guillaume Loubet. Personne ne sait rien , en tout cas , personne sur internet, de la vie de Guillaume Loubet et son œuvre était encore il y a peu seulement recensée sur Amazone comme indisponible ( jusqu’à il y a peu seulement puisqu’on nous avons pu nous le procurer et en parlerons prochainement mais c’est une autre histoire).

 

Par Henri-Jean Coudy

 

auteuil

 

A la recherche de l’énigmatique Sébastien Loubet, nous tombons sur une critique virulente datant de quelque temps des œuvres du catalogue des éditions du Seuil. On nous dit qu’il ne faut pas en penser du bien mais que "l’Hydre" de Guillaume Loubet et "Auteuil-Première" de Jean BANY valent le déplacement. Le hasard des disponibilités fait que nous avons commencé par lire le roman de Jean BANY dont nous avons appris qu’il était scénariste, ayant collaboré avec Claude Chabrol ou Pierre Granier-Deferre, comme réalisateurs et avec Jean Amila pour le scenario de La Lune d’Omaha pour la télévision.

 

Nous ne le regrettons pas. Quelqu’un a écrit que le roman de BANY, c’était Dostoïevski revu par Godard. C’est un peu ça et c’est dédié à la lente, et sans doute agréable, destruction d’un individu normal, lambda par l’addiction au jeu. Quelqu’un, on n’en saura pas trop sur lui, sinon que sa grand-mère vient de mourir, qu’il a été marié avec une femme riche, eu un beau-père pharmacien riche évidemment et qu’un fils est né de ce mariage: Je suis rentré chez moi, dans la maison louée. Je n’ai jamais eu de chez moi, de vrai. J’ai dit adieu à ma femme. Elle s’est retourné e sur l’oreiller en maugréant. Le chat m’a regardé. Mon fils dormait. J’ai été près de son lit, je l’ai regardé, je l’ai embrassé. Il y avait de la monnaie dans le panier à pain, cinq ou six fiches. J’ai pris. Ma femme, mon fils, je ne les ai pas revus depuis, pas vraiment revus. (Une fiche, nous avons supposé que c’était un billet de 100 francs, l’expression "fiche" revient tout au long du roman).

 

C’est le pharmacien, riche, qui a donné le virus des courses au narrateur ; même s’il lui arrive de jouer au casino, c’est sur les champs de course qu’il prend le chemin sans retour du bonheur du joueur perdant. Un joueur, ça n’a jamais d’argent, ou en tout cas, ça n’en a pas longtemps. Aussi le narrateur est-il endetté auprès de toutes ces relations et de ses fournisseurs.

 

Il faut dire qu’il a acquis de l’expérience : Je connais tous les tableaux d’affichage de tous les champs de course du monde… J’ai joué dans tous ces endroits et dans mille autres. Il n’existe pas une ville, pas une province, pas un village portant un panneau hippodrome qui ne m’ait vu passer. » L’expérience ne suffit pas, il faut avoir, au plus profond de son cœur, une confiance de religieux, surtout quand on perd : Il va falloir se brosser les ongles, se faire la raie du bon côté, et sérieusement récupérer son panier, c’est moi qui te le dis ! Bah ! La poisse, c’est super-ficelle, comme la décalcomanie ! Il suffit de frotter un peu, ou bien gratter au sang ça dépend des jours, et puis se tremper la tête dans une lessiveuse d’eau de Javel pour devenir blanc. Blanc, blanc comme un bœuf, je dis, comme un bœuf. Se foutre une chemise neuve et de la gomina argentina et prendre un train en deuxième pompe, et atterrir à Trégastel-la- Houlette, et dénicher un gagnant dès la première. Un gagnant pour bouseux à un quatre-vingt-dix, mettre la cavalerie dessus et rafler le champ !

 

De ses journées, le narrateur, dont on apprend qu’il est également et sporadiquement comédien, ne fait rien sinon s’attacher à se faire prêter des « fiches » et à préparer les conditions du coup qui rafle tout ( et quand il l’aura fait, qu’en fera-t-il, mystère..). C’est dit dans un style sec, qui ne laisse jamais en place, et dans une écriture qui n’a rien de conventionnel : Alors dans la dernière, j’ai mis tout ce qui me restait gagnant sur un cheval qui a fini deuxième. Et puis, je suis parti, je suis rentré je ne sais où , avec mon mal étrange, ma démarche mécanique et ma folie grandissante. Le Sphinx, un fumier de coup à la Samarcande…vous savez , ce mec qui voulait aller contre son destin, jouer à cache-cache contre la mort. Ce fut une rude journée, une journée comme on n’en fait plus. J’avais été à la poste…Le Sphinx m’avait donné rendez-vous, m’avait rattrapé. Moi, je n’ai jamais rien rattrapé depuis, ni mes amours ni mes argents ni mes espoirs, rien…Pourtant, j’ai toujours joué, alors, je rêvais que je ne jouais pas… Et puis pourquoi joue-t-on ?

 

Le narrateur, tiens il s’appelle Berlang, a bien une réponse : Les autres ? Pour éviter d’aller se faire chier à l’usine. Ne rien foutre. Ne pas rentrer dans la danse, vivre dans le soleil. Moi ? Me payer un chauffeur. Acheter un château à ma mère. Des fraises en hiver. Devenir la liberté. Berlang n’a pourtant, et c’est heureux, pas beaucoup d’illusions : Pourtant, les joueurs sont ennemis, s’ignorent. Ils ne sont pas enclins aux confidences. Le même but mais pas la même route. Au casino, ce sont les mêmes visages, les mêmes gestes, les mêmes places…mais notre vie , notre vie en dehors du tapis, personne ne la connaîtra jamais. Et même, certains qu’on appelle avocat ou toubib, ne l’ont jamais été et ne le seront jamais. Les liasses, les billets usagers sortent des poches, mais nul ne saura jamais d’où ils viennent. Nos revenus, nos travaux, nos héritages, nos rondes, personne ne les connaîtra jamais. Il n’ajoute pas qu’on joue pour perdre mais ça va de soi. Le jouer est seul, et si une Liane, une Louise, un vieux pote, revenu de sa retraite gardoise, croisent sa vie, il est seul, se récitant un vers non attribué ( mais c’est de Rimbaud, sous risque de démenti): Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer…

 

Après des gains, des femmes évanouies, des remboursements, de nouveaux emprunts, l’arrivée ne surprend pas : Maintenant, il ne peut plus rien m’arriver de grave. Je me coucherai sur un banc. Je suis comme ma grand- mère, pas frileux. Je peux dormir , n’importe où, manger n’importe quoi, des sardines, du thon, du crabe, du caviar… Auteuil-Première est franchement une découverte surprenante par la qualité de son écriture et la réussite de la découverte de l’âme du joueur ; bien entendu, le livre n’a reçu aucun prix et nous n’avons pas le cœur à vérifier qui les obtint cette année là. Pour autant, sa sortie ne passa pas complètement inaperçu puisque Jean BANY fut, avec trois autres écrivains, dont Roger Caillois, l’invité de Bernard Pivot dans « Apostrophes » (cliquer ici) du 13 février 1976 ( disponible sur les archives de l’Ina) qui nous a permis de découvrir un homme qui avait alors 37 ans, sec, une forte tignasse noire et une moustache de même couleur ; en sus, Auteuil-Première a été tourné en 1984 pour la télévision ( sur un scénario de …Jean BANY) avec François Cluzet dans le rôle principal. Mais tout ceci n’a sans doute pas sorti Jean BANY de la solitude du joueur. Il s’est suicidé le 4 février 1993.

 

Il sera écrit « qu’il vivait loin du monde littéraire, et c’est pourquoi peut être, on l’avait oublié. C’est aussi de cet oubli et de l’indifférence des responsables de la télévision envers les auteurs authentiques, originaux qu’il est mort (Maurice Cury in l’Humanité du 18 février 1993). Si l’on pouvait rééditer vite Auteuil-Première, on rendrait service à la littérature.

 

Henri-Jean Coudy