Les Ensablés- Mes espoirs de retour, de HJ Coudy: "La mauvaise fréquentation" de Gaston Bonheur (1913-1980)

Les ensablés - 23.10.2016

Livre - Coudy - Bonheur


Il s’appelait Gaston Tesseyre, était Audois, fut de l’entourage de Joe Bousquet, le poète infirme qui vivait à Carcassonne, et prit, en le modifiant légèrement, le nom de sa grand-mère comme nom de plume. Principalement journaliste, métier où Pierre Lazareff l’introduisit, il fut un long moment de sa vie l’un des directeurs de Paris-Match,  situation qui lui donna les moyens d’acheter le château de Floures, village situé dans la plaine de l’Aude, entre Carcassonne et Lézignan-Corbières, où dans les années soixante-dix, il faisait de la vigne .

C’est là que je l’ai connu, enfant.

 

Par Henri-Jean Coudy

 

 

Mon grand-oncle, audois comme lui, était son ami. Il m’emmena un jour au château de Floure. Je me souviens y avoir vu une petite machine à vapeur que Bonheur faisait fonctionner, et mangé du "millas" , un plat languedocien fait à base de farine de millet qui me déplut fortement. Des années plus tard, j’accompagnais mon grand-oncle et son ami à la recherche d’une maison à acheter sur le plateau des Corbières ; Gaston Bonheur portait un chapeau qui lui donnait l’allure d’un officier de l’Anzac, le corps expéditionnaire australo-néo-zélandais pendant les guerres mondiales.

 

Comme il était fils de deux instituteurs, il en fit des livres, dont l’un, en 1963, fut un best-seller, "Qui a cassé le vase de Soissons ? ".

 

Mais je me suis intéressé à sa première production de romancier,  publiée en 1934 (il a alors vingt-et-un ans), chez Gallimard, au titre alléchant de «  La Mauvaise Fréquentation ». Je n'avais plus relu ce roman depuis plus de cinquante ans.

 

Je n’ai pas été déçu.

 

L’histoire se tient dans un département de l’Aude qui ne dit pas ouvertement son nom, mais que l'on reconnaît aux sonorités des noms de villages, la Malepierre évoquant le pays dit de "la Malepere", un peu au sud-ouest de Carcassonne.

 

C’est une histoire de sensualité et de cruauté que conte "La Mauvaise Fréquentation". Celle d’un groupe de très jeunes hommes, "une douzaine d’adolescents de l’Assistance", embauchés, ou plus exactement loués, pour travailler sur un domaine dont la châtelaine est devenue folle et dont la fille est partie faire des études. La gouvernante, Mme Juge, est restée et l'on verra vite que l’âge ne l'empêche pas d'éprouver de l’attirance pour les jeunes mâles qu’elle dirige.

 

C’est dans le travail des champs, d’un autre temps (on utilise encore les instruments à main, tels la faux et les gendarmes à bicorne vont à cheval par deux), que les jeunes hommes déversent leur trop plein d’énergie, mais cela reste bien insuffisant pour les satisfaire.

 

Deux figures émergent de la cohorte où chacun porte un surnom, Jacque sans s et Malou, Jacque qui a trouvé un manuscrit de l’époque révolutionnaire révélant l’existence d’un trésor abandonné quelque part dans le château.

 

La jeune troupe va consacrer toute son ardeur à cette quête du trésor, dont l’existence est bien incertaine. Ainsi l'on trouve un souterrain qui s’avère un puits sans fond, puis on fait d’étranges rencontres de nuit, la châtelaine folle, qui, si son esprit bat la campagne, n’en demeure pas moins une femme et dont la folie a enlevé toute limite d’attitude. Malou qui rôde s’en aperçoit vite : la Folle en guise de jupe, …s’était roulée dans un tapis de haute laine qui avait bu toute l’eau du ciel…C’est pourtant à même ce tapis qu’ils s’aimèrent parmi l’eau qui rendait fades leurs baisers.

 

Au milieu de cette chasse, et dans le courant même de la vie, le hasard est là qui peut se montrer rude. En allant à la messe (comme on y allait autrefois, jeunes gens et jeunes femmes, et cela même dans l’Aude déchristianisée de longue date), le cheval qui tire la charrette où se trouve la petite troupe qui s’emballe... Le charretier, héroïquement, prend le risque de le rattraper et y laisse la vie, ayant juste le temps de mourir dans les bras du prêtre.

L'histoire du petit groupe d’adolescents sans famille est aussi une histoire où la mort est sans cesse présente, comme si Jacque et Malou étaient, dans leur complicité apparente, celle d’Achille et de Patrocle, de fatals ennemis, toujours Achille et maintenant Hector.

Jacque devient passagèrement l’amant de la Folle. Ce n'est pas elle, pourtant qui enclenchera le processus du drame, c’est l’arrivée de Tate, la fille de la châtelaine, et d’une amazone du nom de Janine, venant de la même pension scolaire : leur présence va jeter les jeunes gens les uns contre les autres.

Voilà la jolie et espiègle Tate dans le lit  de Malou, mais elle s'est aussi promise à Jacque. Et puis Malou, un jour, croise un cavalier: Les sabots vinrent déraper à deux pas et s’arrêtèrent. Il admirait l’habileté de la manœuvre, quand une voix de femme vint réveiller sa curiosité. C'est une cavalière qui n’est pas farouche. Après tout y a-t-il des raisons de l’être quand on court la nuit un pays plutôt âpre et qu’on y croise des jolis garçons?

La confusion s’empare des esprits et la présence des femmes rend fous ceux qu’elles veulent ou ne veulent pas. Du roman naît très vite cette impression que toute cette histoire finira par la mort et des vaincus.

 

Y a-t-il un trésor? où est passée la folle? Comment échapper à ce quoi on échappera pas dès que le goût des femmes et la rivalité masculine emportent tout?

 

L’écriture évoque Giono, on est au temps des écrits d’avant-guerre du provençal, ce mélange de description réelle et de présence de magique, où rien n’échappe à la fatalité. Où chaque phrase semble lourde de la terre et des hommes sans interdire la surprise de l’histoire.

Gaston Bonheur a écrit deux ou trois autres romans mais ses succès de librairie ont attendu les années soixante.

Il repose aujourd’hui au cimetière de Floure où son château est devenu un hôtel de luxe.