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Les Ensablés - Mes espoirs de retour: "L'hydre" de Guillaume Loubet (?-?), par Henri-Jean Coudy

Les ensablés - 28.09.2014

Livre - Coudy - Loubet - Hydre


"L’Hydre" de Guillaume Loubet ( 1959 ) au Seuil: entre Jarry et Beckett Nous avions dit, dans un article précédent, être sur la piste d’un auteur à l’unique ouvrage dont Eric Dussert a, dans son recensement des écrivains oubliés, signalé l’énigmatique passage sur terre. Nous avons retrouvé sa trace, son unique trace, le seul livre qu’il ait écrit puisque personne ne sait ni quand est né ni quand est mort – si d’aventure- Guillaume Loubet. La grande bibliothèque de l’Internet ne donne aucun renseignement sinon qu’il était à un moment de sa vie, marseillais, docker peut-être, qu’il avait voyagé sur des bateaux, et qu’en 1959, il devait être âgé de 40 à 45 ans ce qui laisse peu de chance de le rencontrer aujourd’hui ; ah oui, il avait commencé à perdre ses cheveux, on n’ira guère plus loin dans la connaissance d’un écrivain étonnant.

 

Par Henri-Jean Coudy

 

Loubet

 

 

 

Son œuvre, "l’Hydre", n’est pas passée inaperçue à l’époque maintenant lointaine des débuts de la cinquième république puisque la NRF lui consacra un article dont le titre n’indique pas grand-chose «  De tout un peu » dans sa livraison d’avril 1960 ( page 783-784). Dussert rajoute dans «  Une Forêt cachée » qu’il n’a pas réussi à connaître plus de la vie de Loubet. On se contentera de son œuvre, qui est suffisamment marquante. Le livre est construit en trois parties : l’Espace, les Hommes, l’Action mais il ne faut pas s’y fier car de l’espace, des hommes et de l’action, il y en a tout au long des 252 pages et ça n’est qu’une manière pour l’écrivain d’emmener, on finira par s’en apercevoir, sur des chemins qui n’ont pas promis de mener quelque part. On est quelque part dans une île ; on, ce sont Camillo Mégala, métis pusillanime et Isidore Routo, nègre débonnaire. Comment sont ils arrivés dans cette île et ou se situe-t-elle ? Qui s’en soucie vraiment, l’Ile c’est l’Espace et c’est cet espace que ces deux personnages, dont on ne sait rien du passé, vont arpenter. Il y a une côte, un grand voilier échoué où la marée manque de surprendre les deux compagnons, qui y cherchaient quoi ? Et faute d’avoir trouvé quelque chose qui vaille la peine, les voila partis à la découverte de l’Espace ; l’Espace est fait de morceaux contrastés de géographie, entre autres un lac bordée de «  jungle amère ou fleurie …Des centaines de mètres carrés de graminées aux délicats ovules couleur de lilas ou de rose des vierges… » et puis soudain un désert dont «  l’âpre étendue présentait une teinte foncée , qui semblait s’épaissir toujours davantage, comme court un regret sur un être vivant. ». Mais l’Espace est difficilement maîtrisable ce qui ne devrait pas étonner puisqu’on ne sait pas où l’on est : «  En marchant à l’aventure, ils revinrent peu à peu en arrière ; expliquons nous : ils ne repassèrent pas par les mêmes lieux, non, mais en traversèrent de nouveaux et fort éloignés car…notez le bien, ils couvrirent du chemin en droite ligne sur leur gauche…jusqu’à l’instant où ils se retrouvèrent près du lac…Lecteur, tu vois le tour et le détour ? ».

 

Non, évidemment, on ne voit pas. Mais si la construction de l’Espace échappe à l’entendement commun, on y rencontre des animaux monstrueux, des êtres bizarres, un père, Cramajora, dit le Vieux et celui que les premières pages appellent son étrange fils, un homme d’une taille extraordinaire, ressemblant de loin à un singe et d’autres personnages qui paraissent sortis d’un cirque ou d’un film burlesque à la Helzapoppin. Et puis, il y a les Hommes, la deuxième partie qui présente des figures supposées avoir une identité bien précise, des commandants de navire ( mais de quel navire puisque le même nom est celui d’une épave et d’un bateau qui file à l’horizon et puis lequel d’entre eux est vraiment le commandant ?), un américain colérique, un chercheur agité et ventru et même un candide qui porte le nom d’un maréchal du second empire ( Canrobert). Décrire l’interaction de ces ombres amusantes est impossible, d’autant que leurs attitudes déroutent et que leur disparition, quelquefois définitive, au beau milieu du récit surprend. Chacun fait évidemment penser à des personnages du théâtre de Beckett, sans que l’on sache grand-chose de leur psychologie ni de leurs intentions finales mais leur entremêlement est tel qu’on ne s’ennuie pas un instant, d’autant qu’ils sont entourés de de masses humaines, des sauvages, des matelots, des sicaires, aux activités aussi bruyantes qu’indéterminées. Enfin, puisque le cadre et les acteurs ont été passés en revue ( drôle de revue, qui bouge sans arrêt sans donner d’explication), il y a l’Action.

 

Si l’on comprend bien, l’Action est la concentration de foules, des marins débarqués du navire, sous l’autorité du sosie du premier commandant de l’Hispaniolia, dont il est dit qu’il est « un très grand commandant » qui , à la fois transforment l’espace et laissent la place à d’autres foules qui le creusent. Mais pourquoi creuser ? On croira le savoir à la fin du roman sans être bien sûr d’y être parvenu tant on a le sentiment que celui-ci s’écroule à la fois sous les pas des personnages ( les excavations débouchent sur des souterrains qui s’effondrent) mais aussi sur le lecteur qui s’aperçoit de l’échec final de l’action «  En vérité , cette phase finale fut effroyablement heurtée ; les ennemis, les saboteurs, les intrus ne cessèrent guère d’en contrarier le cours… ».

 

Y avait- il un trésor caché, puisqu’on est dans une île et qu’il y a des bateaux à voiles ? bien malin, qui le dira. Crama, le vieux, peut-être, qui finit dans une péroraison dont la qualité d’écriture est étonnante à défaut d’être explicative et dont il est impossible d’extraire une citation tant elle est un hymne qui résume ce qui s’est passé, qui n’est pas forcément ce que l’on a cru lire ; Crama donne un sens au récit, ou, en tout cas, fait connaître qu’il y en a eu un. D’ailleurs, ne donnera-t-il pas l’ordre que l’on restaure à la proue du bateau épave, là où le livre a commencé, une image d’hydre qui commence à s’effacer. On a déjà cité le Beckett du théâtre pour évoquer Loubet ; il y en a d’autres, de plus anciens comme Jarry, des contemporains de l’écrivain comme Audiberti. Mais Loubet y met une patte particulière qui amuse et déconcerte presque sans arrêt et fait preuve d’une belle imagination. Le roman pourrait, en effet, n’être qu’une pantomime, qui est le nom des dernières pages. Mais on s’aperçoit qu’il est d’une grande rigueur de construction qui amène inévitablement à la catastrophe finale ; ses personnages, pour n’avoir aucune construction psychologique particulière, ne sont pas que des clowns mais des machines qui souffrent.

 

Ce texte inclassable n’eut pas de suite ; pourquoi ? Celui qui saurait ce qu’a bien pu être la vie de Guillaume Loubet après 1959 en aura sans doute l’explication mais le marseillais semble comme plusieurs des personnages de l’Hydre avoir quitté la scène sans saluer ni donner de nouvelles. Et, en plus, l’Hydre, quoique paru chez un grand éditeur, n’a jamais été rééditée.