Les Ensablés - Mes espoirs de retour par H.J Coudy: "Alcyon" de Pierre Herbart (1903-1974)

Les ensablés - 15.06.2014

Livre - Coudy - Pierre Herbart - Alcyon


Ce coup-ci, on ne peut contester la qualité d’"ensablé" de Pierre Herbart, ni que nous aurions pu le connaître si nous nous étions intéressé aux parutions littéraires au début des années soixante-dix, temps où l’approche irrésistible ( tu parles…) de la révolution confisquait les énergies des gens de notre génération. En général, nous n’avons pas beaucoup de sympathie pour qui adhéra de près ou de loin à l’idéologie communiste dont le temps apprit à tous les esprits ou presque quelle était sa véritable nature ; mais, après tout, même Breton à qui on ne la faisait pas, en fut un moment…

 

Par Henri-Jean Coudy

 

ALCYON-PIERRE-HERBART

 

La vie de Pierre Herbart est curieuse ; il est dunkerquois de naissance, petit-fils d’un directeur de chantiers navals, de la chambre de commerce locale et armateur, mais, et ça change tout, fils d’un homme qui finira clochard et brise sa lignée ; Pierre Herbart ne sera pas un homme riche et aura toute sa vie à se faire lui-même. Soldat dans l’empire colonial d’abord, puis le hasard des rencontres, et aussi des préférences affectives le fait rencontrer Cocteau et surtout Gide dont il épousera la mère de la fille, Elisabeth Van Rysselberghe ; la proximité de Gide lui permet d’être publié chez Gallimard pour un premier roman, le Rôdeur, et puis le virus du voyage le reprend et, comme journaliste, le voila sur le chemin de l’Indochine d’où il revint avec un solide sentiment anti-colonialiste. C’est probablement ce sentiment qui le pousse du côté de la révolution prolétarienne, d’où sortira un roman «  Contre-ordre » dont on dit qu’il appartient aux erreurs de jeunesse du réal-soc (réalisme socialiste). Herbart n’en sera pas longtemps ; alors qu’il est journaliste dans l’Espagne de la guerre civile, il est porteur des épreuves du «  Retour d’URSS » de Gide dont il va discuter à Barcelone avec Malraux ; dans Barcelone, il y a aussi le Guépéou et Herbart ne devra sa sécurité qu’à l’intervention personnelle de Malraux. Il sera, ensuite, un résistant très engagé et organisera même la libération de la ville de Rennes dont il arrête le préfet nommé par Vichy !

 

C’est à cette époque que paraît «  Alcyon », là aussi chez Gallimard qui démontre un singulier talent. L’Alcyon est le nom chez les Antiques du Martin-Pêcheur dont Dieu a voulu que les petits naissent dans un temps où la mer est apaisée, comme le dit une citation de Montaigne qui ouvre le très court roman. C’est une histoire de jeunes gens et de mer, une histoire de mystère et de cruauté. Les jeunes gens. Herbart avait un goût certain pour eux, même s’il pouvait avoir une femme en tête comme le montre son mariage qui tint au moins une décennie. Deux jeunes gens, le narrateur et Fabien, un délinquant placé en milieu ouvert dans la ferme du père de celui qui raconte. En fond, il y a cent ans, la guerre qui approche, qu’on ne verra jamais, mais qu’on évoque et qui finalement happera l’un ou l’autre des personnages. Un délinquant est fait pour les évasions. Ce sera la belle, avec le narrateur, vers une île, au-delà de la côte des Maures ; comme lien avec le reste du monde, un autre jeune homme, Lino, qui apporte à force de rames, nouvelles du monde extérieur et ravitaillement. Mais qu’est donc cette île ? Un terrain d’évasion pour une robinsonnade ? Ou un endroit inconnu qui a une histoire de laquelle on ne s’approchera qu’à ses risques. Lino leur dit que, si l’on venait les chercher pour les mener à la guerre lointaine, ils pourraient toujours chercher refuge au couvent. Un couvent ? Des moines ? Aujourd’hui encore ?

 

C’est sur un chemin d’inconnu et d’inquiétude que les jeunes gens s’engagent. On sent qu’un lien profond les unit sans que l’auteur insiste au-delà de l’allusion. Sur un chemin de mystère et de cruauté donc, car l’île a bien une histoire que l’on n’appréhende que par morceaux, comme de courts chemins droits dans un labyrinthe, qui, passé l’espoir de trouver une sortie, replongent qui les emprunte dans des voies sans fin. L’île a bien un monastère en ruine, elle a également, comme les adolescents le découvrent, un cimetière, des tombes où ont été enterrés des jeunes, plus jeunes qu’eux, presque des enfants, de treize ou de quatorze ans d’âge, des dalles mortuaires dont certaines portent la mention «  rebelle ». Et elle est habitée : ils rencontrent un vieil homme, porteur d’un fusil, qu’ils croisent et fuient. Et là, les choses changent, l’île a un passé que l’on devine tragique. Il y aura une confrontation entre Fabien et Lino : «  J’observais mes deux compagnons avec le sentiment bizarre d’être hors du jeu… Le feu qui avait servi à faire bouillir l’eau pétillait encore à nos pieds. Sur le sable nos gobelets pleins fumaient. Fabien porta le sien à ses lèvres, mais au moment de boire , il le répandit brutalement sur la braise. En même temps, et tandis que le feu soufflait et crachait, il lança un sifflement aigu qui pouvait signifier colère ou mépris. Je vis le visage de Lino devenir gris comme de la cendre. » C’est que Lino n’a pas dit à Fabien qui était le vieil homme, quel avait été son métier dans l’île, à quel drame il avait participé…

 

Le narrateur sort de l’histoire avant qu’on en sache vraiment plus : il quitte l’île et quand il y revient, plus de trace de Fabien et il constate, amer sans doute : «  Quant à moi, il faut bien le dire, Fabien ne s’était pas trompé : les hommes m’avaient tué quand même… J’étais devenu comme eux. ». On revient un temps en arrière, pour y suivre Fabien, déchiré entre son désir de quitter l’île, il manquera se noyer, et celui de savoir, de comprendre ce qui peut bien l’habiter : le voila qui partage un temps la vie quotidienne du vieil homme, qui entend des bruits quand l’île est entourée de brouillard : «  C’est dans le brouillard, souffla t il. Ça fait comme des cris. "Peut-être des oiseaux suggéra Fabien à voix basse. – J’ai longtemps cru que c’étaient des oiseaux, admit l’autre, soucieux. – Qu’est ce que ça pourrait être d’autre ? ». Oui, justement, qu’est ce que ça pourrait être d’autre, à quoi le vieil homme a-t-il participé, quel lien avec les tombes du cimetière, et au fond , qui est vraiment Fabien qu’il appelle d’un autre nom ? Le saura t on jamais ? Herbart, avec une maîtrise de style consommé, entraîne sur un chemin qui s’avère bien amer : l’île de l’évasion est un lieu où le vent apporte le souvenir d’incendie et de meurtres. Et où personne ne trouvera d’apaisement. Herbart non plus ; la disparition de Gide le priva d’une protection à laquelle succéda celle de Roger Martin du Gard ; celui-ci disparu à son tour en 1958, Herbart aura une fin de vie difficile, malgré la publication de plusieurs œuvres. Il meurt à Grasse en 1974. L’Alcyon a été adapté pour la télévision française en 1990 par Pierre Dumayet.

 

histoires

 

Les éditions Grasset viennent de rééditer dans les Cahiers Rouge "Histoires Confidentielles" parues en 1970 dont on recommande la lecture. Et sa biographie vient de paraître chez le même éditeur «  Pierre Herbart , l’orgueil du dépouillement » due à la plume de Jean-Luc Moreau.