Les Ensablés - Mes espoirs de retour par H-J Coudy: "Le notaire des Noirs" de Loys Masson (1915-1969)

Les ensablés - 22.03.2015

Livre - Coudy - Masson - notaire


Il est étrange que la littérature croise le chemin du communisme qui fut l’ennemi déterminé de toute libre expression artistique là où le malheur des temps le conduisit à s’imposer à un pays.

Loys Masson ( 1915-1969) succomba en son temps au « charme universel d’Octobre » pour citer François Furet. Il est vrai que ce fut à un moment où cela exposait ( 1942 ) et qu’il s’en écarta en 1948 lorsqu’Aragon, qui n’avait alors guère d’états d’âme, le contraignit à quitter Les Lettres Françaises sans doute pour manque de discipline de parti. Et puis Masson était resté chrétien et les contradictions n’ont parfois qu’un temps. Dès lors, Masson se consacra à la littérature et on ne peut que s’en réjouir. Masson était mauricien, d’une famille d’origine française, qui se tourna vers la France où se déroula l'essentiel de sa vie.

 

Par Henri-Jean Coudy

 

 

 

"Le Notaire des Noirs" (prix des Deux Magots), paru en 1961, est un titre qui indique d’entrée une tragédie. Être le notaire des noirs à l'île Maurice, dans une société où les distinctions de classe recoupent les distinctions ethniques c’est avoir rompu les liens avec ses origines et se consacrer à ceux que méprise l’entourage du narrateur. Mais des Noirs, il ne sera question que comme toile de fond sur lequel se déroule un huis-clos dont l’enjeu est la survie d’un jeune garçon. Le narrateur, devenu notaire avec le temps par l’héritage de son oncle, se souvient. Il y a d’abord son oncle, Emile Galantie, notable francophone, notaire donc, qui, dans cette société post-coloniale tient à son rang ; et il y a Marthe, son épouse, de longue date avec laquelle il n’échange plus que phrases acrimonieuses lorsqu’ils se parlent encore. Emile et Marthe n’ont pas eu d’enfants malgré leur désir, et cette absence les a rongés jusqu’à ce qu’une haine commune leur permette de continuer leur existence conjugale. Il y a leur neveu, celui qui parle, qui travaille avec son oncle et qui est désigné pour sa succession puisque l’étude doit continuer dans la ligne de la famille ; il est célibataire et sans enfant. Mais il y a André, qui a sept ans, confié par un père, autre neveu du notaire et cousin de piètre réputation, contraint à l’exil pour Madagascar par des malversations et des dettes. Le narrateur tient André pour son fils ; seulement voilà, André est sûr que son père reviendra, et pas dans n’importe quelle circonstance ; ce père ne lui a-t-il pas confié : « Nous ferons la révolution ensemble, ce sera merveilleux…Tu viendras partout avec moi. Je dirai aux noirs : c’est mon grand fils… ».

 

Dès lors, le jeune garçon ne rêve plus que du jour où un bateau venu de Madagascar le lui ramenera , dans la tempête révolutionnaire. Il y a aussi le capitaine Bruckner, capitaine de vague caboteur mais qui se fait passer pour un marin de grande expérience auprès du jeune garçon et qui s’attribue la connaissance de son père qu’il n’a sans doute jamais rencontré ; André voit Bruckner avec les yeux du merveilleux ce qui exaspère le narrateur qui pourrait, pourra facilement démasquer l’imposteur ; d’autant plus qu’il est l’amant de l’appétissante jeune femme de Bruckner, Aline. Beaucoup plus loin dans la vie, il aura du mal à comprendre qu’il ait pu la désirer tant le temps aura détruit sa beauté. En l’attente, « Elle aime par sursauts ; je me dis que c’est à la manière des bêtes et cela ajoute à mon besoin d’elle ». C’est dans l’espace confiné de la maison Garandie, où il n’existe plus beaucoup de raisons de vivre, sinon de tenir son rang symbolique et matériel, que se joue l’existence de cet enfant. Difficilement. Le vieux notaire ne veut pas exposer les frais nécessaires à la mise à l’école catholique d’André qui aurait le mérite de lui donner un cadre adapté à son âge ; les histoires du capitaine Bruckner prennent un coup le jour où le narrateur, jaloux, l’oblige à avouer à André que la corne de narval qu’il a chez lui n’est pas une dent de baleine arrachée à la mer mais un objet acheté en boutique ; comme le reprochera Bruckner, très amer, au narrateur : « Il aurait fallu … que la «  Dent de Baleine » restât la preuve qu’il y avait un fabuleux et fraternel océan où avait vogué un fabuleux capitaine Bruckner. On n’accepte pas facilement de mourir quand on a un trésor devant soi".

 

 Loys Masson

 

Loys Masson

 

La vague de l’explosion sociale arrive pourtant avec la destruction de la récolte de canne à sucre par les aléas du climat ; la famine est là qui menace, en premier lieu, la population des ouvriers agricoles, les noirs ; des manifestations, la police qui tire, des morts, est-ce la révolution, est-ce le retour du père d’André ? Et s’il ne revient pas, par où passera le destin d’André dont la santé vacille, par l’adoption par son grand-oncle et sa grande-tante, soudain devenus parents ? Par les victoires dans les combats d’un coq déniché par Bruckner et offert à l’enfant ? « Je revois le coq, très haut sur pattes, avec des ergots courts mais épais, son jabot nu et comme granuleux, qu’on frotte avec du rhum tous les deux jours pour le rendre plus résistant. »  Mais les combats de coq sont bien incertains… Et n’y a-t-il pas la menace du cousin Louis, autre neveu du notaire, dont il guigne l’héritage et qui pourrait bien révéler la vraie nature du père d’André ? Le narrateur réussira-t-il à protéger celui qu’il regarde comme son enfant ? La langue de Masson ressemble à de vieux meubles créoles, polis par le temps et la cire : «  Vieilles , vieilles eaux. Que gagne-t-on à les remuer ? L’oiseau-de-la-vierge niche dans le jacaranda et ramène la jeunesse au monde. Mais non pas la mienne. Elle fut trop brève pour jamais ressusciter. Elle se consuma en un éclair ; je vécus de laves froides » ; ainsi soliloque le narrateur, devenu notaire, mais ayant perdu ses clients blancs, pour s’être rapproché d’un mouvement local aux orientations qui troublent les riches propriétaires de l’île, notaire des noirs donc.

 

Le Notaire des Noirs a été réédité aux éditions André Dimanche en 2000 ; nous devons à Eric Dussert de l’avoir découvert qui lui consacra une chronique dans Le Matricule des Anges et lui attribue à juste titre «  un talent singulièrement puissant ». Nous avons hâte de lire «  Les Tortues » qui le fit connaître en 1956.