Les Ensablés - Mes espoirs de retour par H.J Coudy: Stephen Hecquet, le hussard ensablé (2)

Les ensablés - 14.04.2013

Livre - Coudy - Hecquet - hussard


Voici la suite de l'article de Henri-Jean Coudy sur Stephen Hecquet.

 

Hecquet pouvait écrire sur des thèmes fort différents. Anne ou le garçon de verre, qui met scène une relation triangulaire, dans lequel le narrateur évoque, avec un certain courage pour l’époque, - le livre est paru dans les années soixante, mais avant 68,  à tout le moins sa bisexualité. Était-ce le cas d’Hecquet, lui-même ? Oui, sans doute, même s’il nous paraît absurde d’évoquer les mœurs privés d’un écrivain pour en apprécier l’œuvre, contrairement à ce qu’une ministre a pu récemment dire.

 

anne

 

Anne est donc un garçon ; le prénom fut autrefois porté par des hommes même si la chose n’est plus courante. Le narrateur, un avocat, trentenaire, remarque la silhouette aux cheveux blonds d’un voisin de rue, dont il recevra une lettre d’invitation à un repas-débat puisqu’il est connu pour des interventions de conférencier. Il découvre qu’Anne est étudiant en droit, même pas vingt ans et se destine au notariat qui n’est pas, on en conviendra, un chemin romantique. Pour autant, l’avocat comprend vite qu’il est amoureux de la régularité des traits du visage d’Anne,  une passion dormante et qu’un rien risquait de jeter hors de son lit. Ils deviennent amants. Un moment de bonheur, d’autant que le miracle était aussi qu’Anne s’emparait de mes pensées  et de mes loisirs , sans paraître les annexer , et davantage sans se prévaloir d’un empire dont je pressentais trop la portée pour qu’il ne me déplût pas qu’il fît montre de le mesurer. Mais, car évidemment il y a un mais, sinon où serait l’histoire, Anne n’est un garçon si poli que pour l’être à la manière des vitres du même nom : étonnant morceau de verre sur lequel les plaisirs et les peines coulaient sans laisser de trace.

 

Désormais, le récit n’est plus que la quête, vaine,  de passion partagée, de la part d’un garçon qui n’est qu’indifférence avec lequel son aîné n’arrivera sans doute pas à partager ce qui lui tient à cœur. En fait, à l’origine de son parti pris d’entrer dans ma vie, il y avait encore et surtout l’amour-propre. Anne ne m’aimait pas : il aimait à être aimé par moi. Dès lors, Anne, conquis, se retirait de ma pensée par le même mouvement qui nous fait quitter, amants repus, le corps dont nous venons de prendre possession. Chez lui, la satisfaction n’était pas physique, mais intellectuelle. Ou mieux, sociale. Il était à moi, s’en étonnait, s’en félicitait : il lui souciait peu que je fusse à lui. Mais  le narrateur n’arrive pas à rompre ; il n’y arrive pas plus lorsque qu’Anne lui fait part de sa rencontre avec Dominique, une femme ( Hecquet aime bien les prénoms sans sexe) dont il ajoute, vite, que son amant pourra en faire sa maîtresse ; il y a de quoi s’y perdre…. Le narrateur fait un effort pour s’éloigner sans résultat ; il accepte de rencontrer Dominique, dont il apparaît qu’Anne n’a de relations avec elle que pour se donner des allures adultes ; il la trouve jolie mais espère secrètement qu’Anne est trop beau pour être vraiment apprécié par une femme. Le fonctionnement du triangle se complique vite, du fait de l’absence de tout rapport charnel, confessé par  Anne entre lui et Dominique. Il arrivera ce qui doit arriver , le narrateur deviendra l’amant de la fausse maîtresse, pour quel aboutissement, pour quel drame ? 

 

Nimier

Nimier

 

C’est là qu’on attend Hecquet qui, pourtant et contrairement à son ami Nimier, dont les personnages ont souvent un sort tragique, semble hésiter à l’aboutissement de situations devenues non-maitrisables. Peut être ne pourront-ils que souffrir longuement de l’absence persistante d’amour : J’avais moi-même glissé le long de ce beau miroir, quand il n’eût fallu que lui imposer un visage : le mien. Ce court texte de cruauté indifférente est étrange à lire à la suite des moments de franche gaieté des Collégiens. Hecquet devait être un homme déroutant. C’est ce qu’en disaient ses contemporains ; nous aurions aimé le voir devant Mai 68 qui lui aurait, nous en avons la conviction, inspiré des sentiments contradictoires, tant il avait la démarche classique du dandy, à la Baudelaire ou à la Barbey ; les hasards de la vie ont fait que nous n’en saurons rien, à notre regret.

 

HJ COUDY - avril 2013