Les Ensablés - Mes espoirs de retour par HJ Coudy: "La Terre et le Sang" de Mouloud Feraoun (1913-1962), écrivain assassiné.

Les ensablés - 09.11.2014

Livre - Coudy - Feraoun - sang


Nous avons un souvenir très présent de la nouvelle de l’assassinat de Mouloud Feraoun au mois de mars 1962 alors que la guerre d’Algérie connaissait, dans sa dernière année, à un peu moins de quatre mois de l’indépendance, son paroxysme dans l’affrontement triangulaire du FLN, de l’armée française et de l’OAS.

 

Par Henri-Jean Coudy

terre

 

 

 

Mouloud Feraoun, écrivain déjà connu, ancien instituteur, né en Kabylie en 1913, était le directeur adjoint du chef de service des centres sociaux éducatifs d’Algérie fondés en 1955 par Germaine Tillon à la demande du gouverneur général d’alors, Jacques Soustelle. Les centres avaient pour mission d’aider à la scolarisation des enfants arabes et berbères ; leurs membres étaient sans doute acquis à l’idée de l’indépendance algérienne ; dans le temps de folie qui fut celui des derniers moments de l’Algérie française, cela a suffi pour qu’un commando de l’OAS, le 15 mars, exécute à l’arme automatique six des cadres des centres dont l’ admirateur de Camus, Mouloud Feraoun.

 

En 1953, «  La Terre et le Sang », paru au Seuil , écrit en français (mais qui pouvait à cette époque écrire en kabyle) obtint le prix du roman populiste, devenu depuis 1992 le prix «Eugène Dabit du roman populiste ». Un an avant que le feu de la guerre ne se déchaîne sur l’Algérie, alors trois départements français, c’est à un moment proche du drame élisabéthain que nous invite Feraoun, dans un village où le temps moderne n’est pas arrivé, quelque part dans la montagne kabyle : «  L’histoire qui va suivre a été réellement vécue dans un coin de Kabylie desservi par une route, ayant une école minuscule, une mosquée blanche, visible de loin et plusieurs maisons surmontées d’un étage ».

 

Nous sommes en 1925, l’Algérie est française mais Ighil-Nezman, c’est le nom du lieu, vit ailleurs, dans la quasi-éternité de la montage berbère. C’est une communauté humaine sur laquelle pèsent de toutes leurs forces les pesanteurs sociales: entre les propriétaires prospères et les démunis de terre, les rituels entre familles et entre les sexes, que l’islam a seulement chapeauté sans les effacer; ces règles qui font que des groupes humains peuvent tenir ensemble sans se voler les champs et les femmes au prix du sang. On imagine bien que personne n’échappe à son appartenance de famille, aux créances et aux dettes que l’Histoire a établies et qui se transmettent de génération en génération. Il y a pourtant une manière de se soustraire : émigrer. La France est loin d’Ighil-Nezman. Elle est dans des bureaux ou des casernes à Alger ou à Tizi-Ouzou. Mais, à partir du début du vingtième siècle, le paysan kabyle pauvre peut faire le grand saut : les mines de charbon demandent des ouvriers prêts à risquer leur vie dans le sous-sol du nord. Les kabyles y rejoignent les polonais. C’est le chemin que prend Amer. Son père, Kaci, a le courage de le laisser partir en espérant qu’il reviendra muni de l'argent avec lequel on achète de la terre. Mais qui connaît les intentions de Dieu ?… Du voyage d’Amer, on en retient les grandes lignes, au sein d’un groupe de partants: Alger, Marseille, le train, la gare de Lyon «  inimaginable cohue, dans un enfer de rumeurs, de bruits, perdu dans une foule grouillante de tout un peuple qui s’éveillait », le métro, un hôtel à immigrants et puis le Nord, la mine. Le garçon s’aperçoit vite que le changement de vie bouleverse les paysans kabyles et leur offre la tentation d’oublier d’où ils viennent, de devenir des sédentaires, comme son oncle Rabah, qui «  est fier d’exposer un petit sauvage sachant le français mais farouche et naïf, le second était heureux de trouver avec qui marcher sans crainte et sans souci » Il arrive ce qui doit arriver: au bout de quelques mois, Amer oublie Kamouma, sa mère, Kaci et son village…L’accès au vin et aux femmes que donne le salaire de la mine balaie les vieilles règles de la paysannerie kabyle.

 

Amer prend l’esprit d’un sédentaire, de ceux qui ne reprennent jamais le chemin des montagnes... Cela ne se passera pas évidemment exactement ainsi, sinon il n'y aurait pas cette histoire que Feraoun compte avec émotion et lucidité, dans un style très maîtrisé. A s’affranchir des commandements, on court un risque. Un premier drame changera le sens des pas d’Amer. Une rivalité oppose son oncle Rabah, amant d’une tôlière française, au mari de celle-ci, mineur polonais. Il y aura du sang versé au fond de la mine qu’on attribue à Amer, un accident de chariot qui en fait, aux yeux de sa famille restée en Algérie, le possible meurtrier de son oncle Rabah. Dès lors, le sédentaire ne peut plus le rester. Munie d’une épouse française, une fille dont on se doute que la vie ne lui a pas laissé beaucoup d’autres choix, le voilà qui repart vers Ighil-Nezman. C’est pain béni pour la vieille Kamouma, veuve de Kaci, qui n’espérait plus revoir le fils prodigue. Amer, que l’on croit riche puisqu’il revient de France avec une Française et des meubles, prend une place qui lui convient, celle d’un homme considéré, jalousé bien sûr, qui peut racheter une bonne terre que ses parents avaient vendu à des cousins. Mais alors, il retrouve les malédictions qui règnent sur le village : avant tout celle de la loi du sang versé. Slimane, son autre oncle, le petit frère de Rabah, ne devra-t-il pas remplir le vieux devoir commun aux sociétés rurales de Méditerranée qui est de verser le sang de celui qui l’a versé. Car le doute est toujours là. Amer  est peut-être le meurtrier de Rabah.

 

Mouloud Fereaoun (1913-1962)

Mouloud Fereaoun (1913-1962)

 

Et il y a autre chose, la force du désir qui anime les hommes pour les femmes. Slimane a une femme particulièrement séduisante qui ne laisse pas indifférent Amer... Au milieu du chœur des femmes réunies à la fontaine, où tout s’évoque, c’est une machine infernale qui se met en place et qu’on laissera aller au bout de sa route. Feraoun, qui était né dans un village semblable et avait enseigné dans une école de Kabylie, savait les paysans kabyles condamnés à la tragédie, mais il croyait que l’on pouvait vivre avec le malheur. On peut trouver sur le site de l’Ina l’interview où il parle de Camus: il ne lui aura pas survécu bien longtemps. Toutes ses œuvres sont disponibles dans des éditions de poche ainsi que son journal sur les années qui vont de 1955, l’année de l’approfondissement de la guerre à 1962.