Les Ensablés - "Misère du matin" d'André Vers (1924-2002). Avoir un bon copain, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde.

Les ensablés - 09.06.2014

Livre - Bel - Vers - misère


En 2009, Finitude a réédité "Misère du matin" d'un auteur totalement oublié, André Vers (prononcer Versse). Il portait une belle moustache comme Fallet et Brassens, et il affectionnait les vieux cafés comme Hardellet : tout naturellement, il fut l'ami de ces trois hommes-là. De sacrés types qui aimaient l'amitié, les femmes et la bonne chère. Mais attention, ces quatre-là étaient des mélancoliques, cachant comme Trenet, derrière le rire, le sentiment angoissant de la finitude des choses de la vie. De celles-ci, ils en connaissaient donc le prix, et leur gaîté, leur amitié, ce plaisir qu'ils avaient à être ensemble, c'était sans doute une tentative désespérée de les faire durer, de les retenir...

 

Par Hervé Bel

 

Mise en page 1

 

 

Je ne suis pas sûr de ce que j'avance, je ne les ai pas connus, mais me sentant avec eux comme avec des complices avec qui j'aurais volontiers éclusé quelques verres, dans un café de Brancion de préférence, je suis persuadé de dire vrai. J'ai la nostalgie de ces hommes, vrais écrivains, et simples pourtant: ils parlaient littérature, connaissaient les poètes, Verlaine, Villon entre autres, mais, jamais, ne faisaient des phrases. Ils étaient encore des enfants, même sur le tard. André Vers, donc. Homme de modeste condition, il fut  ouvrier d'abord, tout comme Calet et Meckert, puis, saisi par la passion littéraire, il devint romancier. Trois romans à son actif; rien d'autre, dont ce "Misère du matin", premier livre publié en 1953 chez les "Éditions des jeunes auteurs réunis". Sous le titre a priori triste, se cache en vérité un roman vif, gai, comme l'est la vie d'un homme au début de la vie, lorsque les épreuves elles-mêmes semblent des promesses d'une vie meilleure.

Vers

 

André Vers (photo ci-dessus) raconte, à la première personne du singulier, ses dix-huit ans en 1942 quand il était "un petit gars aux cheveux bien crantés" obligé de travailler à l'usine "tunnel grouillant d'une vie noire". Orphelin dès onze ans, il vit à Paris avec sa mère, dans un monde pauvre et populaire dont l'évocation n'est pas sans rappeler... Eugène Dabit (dans "Petit Louis") et Henri Calet, à cette façon de raconter les choses graves avec humour, une espèce de légèreté, de tendresse aussi. On y sent aussi la patine du roman populiste, où les héros sont des petites gens. Pas de grande histoire dans ce roman. Plutôt une éducation sentimentale. Le héros connaît ses premières filles: ce n'est pas toujours brillant. Il y a Jeannette qu'il croit d'abord célibataire et qui lui apprend un beau jour que son mari est prisonnier: coup de sang: André la gifle et la quitte.

 

Avant, il y a eu, pendant l'adolescence, une certaine Nadia, dame catéchiste de vingt-six ans dont les penchants allaient aux jeunes garçons: "Le traitement se poursuivit les jours suivants. Un peu partout, sans heures fixes. Parfois à la chapelle, elle me demandait de lui frictionner doucement le bout des seins tandis qu'elle jouait de l'harmonium." Pauvre gosse, mais aimé de sa mère, il poursuit sa petite vie à l'ombre de la guerre: "A la gare Saint Michel une jeune fille m'a offert son sourire (...) La banlieue gracieuse s'étirait et dansait dans les rayons de l'aube (...) Le grand maquilleur de la nuit avait transfiguré les cabanes de jardinier si laides d'ordinaire. Leurs chevelures de tôle étaient mieux ondulés (...) Sur une corde séchait du linge. La veille j'avais remarqué un ridicule caleçon long rapiécé. Ce matin il voisinait avec un minuscule slip de soie noire (...) Le prolétaire au caleçon obèse faisait des heures supplémentaires pour offrir à sa ménagère des dessous affolants.

 

Fallet, Brassens, Vers

Fallet, Brassens, Vers

 

Ainsi va la vie, de petites joies en soudaines tristesses. Un soir, comme il longe la Seine: "Comme il doit s'ennuyer ce fleuve à l'eau si sombre, condamné pour toujours à traîner des chalands, à recevoir des corps que la vie a déçus (...) Bien sûr, il y a les guinguettes aux couples amoureux, les airs d'accordéon et les lampions du soir, mais pour si peu de temps, car les lampions s'éteignent." Je songe, en lisant ces lignes, aux films des années trente. Ceux qui aiment Jean Renoir, Carné, les retrouveront dans ce roman parfois long, où l'on sent le plaisir de celui qui écrit son premier roman et veut tout y dire. La vie, en 1942, n'était pas forcément mauvaise pour le jeune André. La fin de l'année 43 finit mal. Rattrapé par le STO, André est affecté aux usines de Fourchambault. Il n'entre pas dans la résistance, aucun héroïsme romanesque en lui, il obtempère et découvre un "village monotone composé de pavillons à deux étages, absolument semblables, plantés dans d'identiques jardinets". C'est là, en ce lieu sinistre, qu'il découvrira l'amour avec une jeune serveuse de la cantine, une certaine Mireille, sérieuse, mystérieuse. Ce sera une des grandes passions dans sa vie (nous en avons si peu)... Et soudain, le roman bascule: l'amour le rend grave, fou. C'est elle, ce sera elle! Personne d'autre, jamais!

 

André Hardellet

André Hardellet

 

A la fin de la guerre, il leur faut se séparer provisoirement. L'amour résistera-t-il? Oui, il semble. D'ailleurs, elle vient le voir à Paris, fait la connaissance de sa mère, cette mère qu'il adore, et dont le moindre signe de faiblesse lui fait craindre qu'elle meure (magnifiques passages sur l'amour filial). Mais tout est toujours plus compliqué qu'on ne le pense. Il est déjà difficile de rester soi-même constant. Qu'en est-il des autres? de Mireille? Allons, les amours tristes appartiennent à la vie. Il faut y passer. Y renoncer un jour, consciemment, et d'une certaine manière entrer définitivement dans l'âge adulte, l'âge du renoncement. Livre beau et simple où l'on sent palpiter la jeunesse et sa beauté. Plaisir gratuit de la littérature. Pas de grands discours. Une couleur sépia plane sur ce texte à relire grâce à Finitude. Voir l'émission consacrée à André Vers en cliquant ici.

 

Hervé BEL  - Juin 2014