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Les Ensablés - "Mon amie Nane" de Paul-Jean Toulet (1867-1920), par Hervé Bel

Les ensablés - 26.03.2017

Livre - Bel - Toulet - Mon amie Nane


A ceux qui aiment la belle langue, l'humour et la mélancolie pudique, on ne peut que conseiller de se précipiter sur Mon amie Nane, court roman publié en 1905 et réédité aujourd'hui par La Table Ronde dans sa collection de poche (La Petite Vermillon, 7,10 Euros).

Par Hervé Bel

 

 

Paul-Jean Toulet est surtout connu comme poète, avec ses Contrerimes paru à titre posthume en 1921. Il appartient au courant poétique de l'Ecole fantaisiste à laquelle René Bizet (cf. article de François Ouellet) était également affilié. Mais Toulet fut aussi journaliste, nègre de Willy, grand ami de Françis Carco et... traducteur. On lui doit ainsi la traduction du roman de l'auteur britannique Arthur Machen Le Grand Dieu Pan que tous les lecteurs friands de fantastique ont forcément dévoré pendant leur adolescence.

 

Paul-Jean Toulet est presque oublié, mais aimé des lettrés, il est régulièrement cité. Mathieu Galley, dans son journal, le qualifie de penseur "acide". D'Ormesson considère le roman Mon amie Nane comme un remède au chagrin, tandis que Beidbeger le place dans son Panthéon. Autant de personnes très différents qui soulignent l'ambiguité de ce texte inclassable: livre cynique, tendre, poétique, mélancolique, joyeux? Un peu de tout cela.

 

Nane, alias Hanaïs Dunois, est une demi-mondaine, une femme dont la possession à plein temps suppose de la part de son amant un certain niveau de revenu. Personnage récurrent de la littérature, la courtisane a inspiré de grands romans, notamment Nana (1880), la Dame au Camélia (1848), et Grandeurs et misères des courtisanes (1847). Ces trois textes présentent des héroïnes tragiques dont on suit le destin implacable.

 

Ici, avec Mon amie Nane, rien de tel. Il n'y a d'ailleurs aucune véritable histoire. Le narrateur est un jeune oisif qui, au moment où son meilleur ami se marie et se trouve contraint de rompre avec Nane, devient son amant de coeur. Contrairement à Swann qui s'éprend d'Odette jusqu'à la folie, le narrateur n'éprouve aucune passion pour Nane: il la chérit, il la contemple comme un oeuvre artistique qu'il sait bien impossible de garder.

 

Alors, l'esprit libre, il l'observe, en discerne les beautés et les insuffisances, à travers plusieurs chapitres qui sont autant de portraits de Nane vue dans certaines situations: Nane dans le monde, Nane et la mort, Nane et la charité... Sans que jamais il ne se dépare de son humour et de son sens poétique: ​Peu à peu le sourire de Nane m'apparaît tout près et très loin; comme les choses que l'on aperçoit encore en s'endormant par un après-midi d'été, alors qu'à travers toute la profondeur d'une muette maison, on n'entend plus rien que, parfois, une porte qui claque, ou le jeune pas de quelque servante sur la dalle des frais corridors.

 

​Sans qu'elle le sache elle-même, Nane a beaucoup d'esprit. A sa soeur Anaïs qui a péché avant mariage et lui dit qu'elle est honnête, Nane répond: Oui, une honnête femme, qui a fait Pâques avant Carême. Evoquant son décès: Quand je serai une vieille dame morte, dit Nane, j'aimerai à me vêtir, moi aussi, de brouillard lilas, et de fumée rose; je me nourrirai avec le parfum des fleurs; ou avec l'odeur des prunes, qui est délicieuse et me donne des envies d'amour.

 

Nane aime les hommes, et le narrateur, tout philosophe qu'il est, en prend parfois ombrage, car, comme il le rappelle: Certes, il faudrait être aussi dénué d'idées générales que feu Alexandre Bain (philosophe écossais, Ndlr), pour ne pas savoir que nous aimons à retenir ce qui est à nous, mais à partager le bien des autres.

 

Le lecteur est ému par Nane. On sent son insouciance bâtie sur beaucoup de souffrances qu'il faut cacher pour attirer les messieurs. Un jour, comme le narrateur l'accompagne chez sa mère, elle dit, l'air de rien, de clair vêtue, aussi printanière que la journée, qui était douce: "Je l'aime beaucoup" (...) et elle ajouta après un peu de silence : "Elle m'a bien battue".

 

Au fond, on sait bien ce que Nane risque en ce temps terrible pour les prostituées. Paul-Jean Toulet nous laisse d'ailleurs choisir sa fin: tragique ou heureuse, dans deux ultimes chapitres.

 

​Comme le déclare Jean d'Ormesson: Aucun écrivain ne nous fait toucher du doigt avec plus de délicatesse les racines communes du plaisir et de la mélancolie. On ne peut pas dire mieux.

 

Hervé Bel - mars 2017.