Les Ensablés - "Monsieur Jean ou l'amour absolu" de Georges Ribemont Dessaignes (1884-1974)

Les ensablés - 25.09.2016

Livre - Bel - Ribemont Dessaignes - Monsieur Jean


Georges Ribemont-Dessaignes est un nom connu… Seulement à partir du moment où, justement, on le connaît. Alors, il apparaît partout.

 

​Par Hervé Bel

 

Peintre, il est ami de Duchamp, Picabia et d'autres. Il est dadaïste avant l’heure, et s’associe naturellement à Tzara fraichement arrivé en France en 1919. On lui doit la rédaction d’un réquisitoire contre Barrès. Il fréquente Aragon. Il compose des pièces des théâtres où joue André Breton dont il s’éloignera au moment de la création du mouvement surréaliste auquel il ne participe que de loin en loin, avant de rompre (1929). Il a connu Satie et composé lui-même des pièces de musique pour le moins étranges. En 1948, il traduit les poésies de Nietzche, et collabore à différentes revues avec Vailland, Daumal, avant de diriger la revue « Bifur ». Toute sa vie, il écrit des romans, dont ce Monsieur Jean ou l’amour absolu qui obtient en 1934 le prix des Deux Magots, réédité une seule fois en 1991 aux Editions Allia. Il meurt en 1974, à l’âge de 90 ans, retiré au pied du Baou de Saint-Jeannet, près de Nice.

 

C’est à la suite d’un conseil d’une libraire du Marché Brancion que j’ai pu connaître cet étrange roman qu’est Monsieur Jean. On ne distingue rien de la veine dadaïste dans ce texte. Comme l’écrit André Thérive dans Le Temps du 1er novembre 1934, Ribemont « n’a retenu de ce groupe qu’une obsession freudienne et le goût de la dérision morose ». Bref, en lisant ce texte, rien d'incompréhensible, ni de farfelu, mais un style emberlificoté à dessein, pour rendre compte des pensées lugubres, torturées de ce Monsieur Jean, version française de Don Juan, employé chez « Boulot et Boulot » vendant des pièces détachées de cycles. Ribemont que Benjamin Perret surnommait "le grand-rat déjeté" n'est pas le premier à s'être mesuré au mythe du grand séducteur. Nous avions pu ici même, chez les Ensablés, évoquer "Monsieur Ripois ou la Némesis" de Louis Hémon qui transposait Don Juan à Londres, au début du siècle. Mais la forme restait classique, il y avait un suspens et une fin. Ici, dans ce Monsieur Jean, pas d'histoire véritable, mais le récit de l'inlassable chasse de ce Monsieur Jean.

 

Monsieur Jean est marié et père, mais vit seul dans un petit appartement parisien, faisant croire à sa femme que son métier l'oblige à se déplacer dans toute la France pendant des semaines et des semaines. Il lui rend visite de temps en temps, ce qui lui laisse "un goût de mort". Il n'aime pas les enfants: (...) ces enfants qu'on sait qu'ils deviendront grands, qu'ils ressembleront à ces horribles personnes qui les accompagnent et les surveillent, l'oeil hébété ou jovial. Des femmes à bajoues, des hommes à gros ventre, des demoiselles sèches. M.Jean est misanthrope, et bien que misogyne, recherche pourtant les femmes: son temps libre, il le consacre à séduire des femmes, n’importe quelles femmes, même celles qui ne sont pas particulièrement belles. Il éprouvait le besoin d'aller chez cette femme, se laisser tomber sur un lit, près d'elle, sans rien dire, peut-être sans rien faire. Il ne la connaissait pas, et elle était laide; peu importait: il était seul, et c'était une femme.

Il ne peut pas s’en empêcher, il les désire, il les poursuit, il les conquiert et rompt, car il est toujours déçu. Cycle infernal, dont il voudrait sortir. Un rêve le poursuit, d’une femme apparaissant au bout d’un couloir, lumineuse : « Eblouissante, elle apparaissait comme le précipité restreint de toute la foule précédente ». Il y a autre chose dans sa vie, un lieu étrange, magique, qu’il a découvert par hasard : une vieille maison, entourée d’arbres et fermée par une grille. Elle semble abandonnée, et pourtant, une fois, il lui a semblé apercevoir une lueur derrière les fenêtres. Son imagination s'enflamme: il y aurait un lien entre ce lieu et le rêve de cette femme.

 

La psychologie de Monsieur Jean est à la fois simple et complexe. D'un côté, il cherche l'amour absolu qu'il ne pourra trouver que par la femme (ce qui lui fait fuir tout ce qui est masculin). De l'autre, ne rencontrant que des femmes en chair en os, il ne peut que les mépriser, voire les haïr, puisque cette chasse sans fin de la femme impossible l'épuise. Espoir qui renaît donc à chaque rencontre d'une nouvelle femme; haine de la femme, parce que toujours décevante: C'était le jour des soldes. Des femmes se pressaient autour d'un amas de coupons d'étoffes comme des fauves autour de morceaux de viande. Leur respiration haletante, leurs regards haineux, l'avidité de leurs griffes, témoignaient d'une bestialité répugnante où la vie profonde de l'être n'apparaissait point.

 

Lorsque le roman commence, il séduit la nouvelle secrétaire de ses patrons, Aline Lechanteur, belle femme désirable qui l'aide à obtenir une promotion. Elle réclame bientôt de plus en plus sa présence; et le mariage. M. Jean la jugeait appartenir à cette sorte de chair qui est faite avant tout pour être palpée et qui n'a point d'autre importance. Il l'imagina dans ses lingeries et dans ses draps... 

 

Monsieur Jean n'a aucun scrupule, la femme étant par nature décevante... Il lui laisse entendre qu'il n'est pas opposé au mariage et fréquente alors assidument sa mère ainsi que ses deux autres soeurs, Anita '"onduleuse et de peau blanche", au caractère mélancolique, et Armande, la plus jeune "franchement laide" qui ne cesse de l'observer, de l'agacer. Monsieur Jean les engage à déménager et à s'installer dans un pavillon de la ville où se trouve justement... la villa mystérieuse. Bien évidemment, le mariage annoncé est toujours reporté, l'occasion de coucher avec la soeur...

 

Quelle est donc la nature du pouvoir de M. Jean sur les femmes, lui, le petit employé sans grande richesse? Le roman donne une clef: pour séduire, il prend le rôle que la femme attend de lui, et qu'il sait reconnaître, à force d'expériences: Devant les femmes, M.Jean se sentait nettement transformé en spectacle (...) Instinctivement il devenait la proie d'une nécessité, et se devait d'être le spectacle qu'il fallait, un vrai régal pour les yeux, l'esprit, voir le désir, de ces quatre femmes avides, unies dans la même faim. M. Jean leur composa un personnage artificiel dans lequel il se sentait malgré tout remuer et vivre. Il en avait d'autant moins de peine que rien ne lui avait jamais été aussi désagréable que de dire sur lui-même la stricte vérité.

 

La vérité est que Monsieur Jean est vide, vide de tout espoir, de toute croyance, illusion... Homme sans Dieu, il erre sur terre pour trouver non pas un homme, mais une femme, seul totem qui lui fait accepter de vivre. Cette femme miraculeuse est-elle dans cette villa magique où désormais, depuis que sa fiancée est installée, il se rend régulièrement? Cela, cher lecteur des Ensablés, je vous laisse le découvrir... Mais cette histoire terrible d'un homme terrible ne peut pas finir en "happy end".

 

Dans son recueil de Poésie « Ecce Homo » (1945), Ribemont-Dessaignes écrit :

 

Te voici la pareille aux autres

Colombe parmi les colombes

Eteignez-vous douces fumées

Chloé, Béatrice, et Juliette,

Héloïse, Yseult, Cléopâtre

 

Ce qui fait dire à Anne-Marie Amiot (« Du nihilisme Dada au Dithyrambe dionysiaque ») Pour Ribemont-Dessaignes, l’amour éternel singulier n’a pas de sens. Chaque femme est « pareille aux autres ». Cela n'empêcha pas Ribemont Dessaignes de trouver une certaine paix auprès de celle qu'il épousa (elle mourut en 1941).

 

A sa parution, le roman ne passa pas inaperçu, même si certaines critiques, portant sur la forme, furent sévères. Edmond Jaloux et Jean Arabia regrettèrent que Ribemont Dessaignes ait pu s'accomoder "d'erreurs syntaxiques bouffonnes". La crudité de certains passages, l'absence de morale, choqua la Revue des lectures (15 Septembre 1934): Il est impossible d’imaginer un livre plus ignoble que le roman de M. Ribemont-Dessaignes. Et il ne s’y passe rien d’autre que d’ordurières fornications. C’est à faire vomir. ​Dans "Commune", Jean Unik voit dans le roman :"Tout le procès de la conception bourgeoise de l’amour et des pratiques bourgeoises peut être fait à propos de ce livre dans lequel l’amour est définitivement abstrait des êtres en qui il peut trouver son accomplissement." Comoedia (1934) note : M Ribemont-Dessaignes vient de publier chez Grasset, un roman « Monsieur Jean ou l’amour absolu », voilà une façon charmante de traduite « Don Juan » Rien que cela donne envie de lire ce livre…

 

Au bout du compte, le roman obtint le Prix des Deux Magots. J'espère, chers lecteurs, vous avoir donné le désir de lire ce livre étonnant!

 

Pour en savoir plus :

Contre l’oubli, Vingt écrivains français du XXème siècle à redécouvrir, sous la direction de François Ouellet. Edition Nota Bene, 2015. Georges Ribemont Dessaignes, la révolte désespérée, page 113-125. Article de Gilles Losseroy.

 

Hervé Bel.