Les Ensablés - "Monsieur Quatorze" de François Fosca (1881-1980), littérature de la littérature.

Les ensablés - 18.07.2015

Livre - Ouellet - Fosca - Quatorze


"Monsieur Quatorze"... L'auteur, un véritable ensablé, s'appelait François Fosca, de son vrai nom Georges de Traz, citoyen suisse, romancier, peintre et critique d'art. Gide ne parle pas de lui dans son fameux Journal, mais de son frère, Robert (1884-1951), fondateur de la Revue de Genève, qu'il rencontre à Pontigny en 1922 et pour lequel il a écrit. On trouvera sur Wikipédia (cliquer ici) les (maigres) informations dont on dispose à propos de ce François Fosca, qui prit aussi le nom de Coram pour écrire des romans policiers. On lira aussi la (riche) préface de François Ouellet à ce Monsieur Quatorze réédité fin 2014 par Infolio.

 

Par Hervé Bel

 

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Monsieur Quatorze est le premier roman de Fosca, un bien étrange roman en vérité, un jeu pour lettrés, aurais-je envie de dire, ou encore une fiction de fictions que Borgès n'aurait peut-être pas désavouée. L'action commence au Mans en 1831. Là, dans une auberge, Pierre-Antoine d'Orjules, un chevalier mélancolique ayant dans le passé terriblement souffert d'une femme (cela arrive souvent), rencontre le baron de Cré, un joyeux drille aimant la bonne chère et le comte de Marcherouge, tout le contraire de son compagnon, homme d'abord réservé et taiseux. Bien que la date de cette rencontre soit indiquée (1831), le texte fait songer à un roman de cape et d'épées. L'auberge s'appelle "La boule d'or". Le menu qu'elle propose est extraordinaire: Cervelas d'anguilles aux truffes, cochon  de lait, rôti et farci de truffes blanches etc. Le baron de Cré invite d'Orjules à sa table. De Cré parle de cuisine, et c'est une certaine France, celle de Rabelais, qui parle à travers lui, où le goût ne s'arrête pas à la peinture, à la littérature, mais embrasse la cuisine (Dumas rédigea un dictionnaire de cuisine): Mon cher Monsieur, le grand art de la gueule n'est pas peu de choses. Il demande de l'expérience, du goût et de l'esprit. (...) le fromage est peut-être le mets le plus complet. Ajoutez  que c'est le fruit même du pays, car l'on ne fait de bon brie qu'en Brie. De Cré n'en finit pas de vanter la cuisine française.

 

 

François Tosca

François Tosca

 

Au fil des pages, on comprend soudain que ce roman est une forme de parodie, un pastiche, des romans d'aventures picaresques. Il en utilise les cordes: les sentiments des personnages sont tranchés, méchants ou gentils, graves ou écervelés, beaux ou laids. Ils s'attachent vite, ou se haïssent de même. De Cré et Marcherouge éprouvent ainsi une immédiate amitié pour d'Orjules et lui confient le soir-même un terrible secret: le roi Louis XVII n'est pas mort au temple. Il s'est évadé et s'est installé à Rome où, ayant épousé une Romaine, il a eu deux enfants, une fille et un garçon. Or, Louis XVII et sa femme sont morts. Les deux enfants ont été confiés à un étrange savant, un alchimiste du nom d'Orjadias, qui s'en occupe comme un père. Marcherouge est légitimiste. Il veut que le fils de Louis XVII, âgé de dix-huit ans, chasse Louis-Philippe et monte sur le trône. Il faut aller le chercher et préparer une nouvelle Restauration. Tout cela est vite dit, mais comment faire? Vient alors la révélation qui donne au roman toute son originalité: Marcherouge dirige la société des Treize! Et il a décidé de l'associer à son projet...

 

La société des Treize, vous souvenez-vous? C'est cette association secrète composée de treize hommes influents à qui Balzac consacre trois romans sous le titre générique "Histoire des treize", dont "Ferragus", la Duchesse de Langeais et "La fille aux yeux d'or". Alors que Marcherouge a dévoilé son projet, surgit de l'armoire de sa chambre le cuisinier de l'auberge jusqu'alors caché, et qui s'écrie: Et moi aussi j'en suis de votre complotorama! Inscrivez-moi sous le nom de M. Quatorze. Puis s'adressant à M. de Cré: (...) que le beau blond, là-bas, qui aime les coucouzelles, range ses petits joujoux. J'aime pas causer avec ces machins-là en face de moi. Cela m'agace, et je deviens grossier. Le lecteur apprend alors que ce cuisinier n'est autre que Vautrin, personnage multiforme et fascinant de la Comédie humaine de Balzac. Dans l'œuvre de Balzac, Vautrin n'apparaît pas dans le cycle des Treize. La trouvaille de Fosca est de l'y introduire dans son roman qui se veut une suite du cycle. Il fait mieux. A un moment du récit, Vautrin raconte à ses amis l'histoire de la Fille aux yeux d'or, et le cercle est refermé: la littérature est un monde en soi.

 

Ferragus

 

Une nuit à Paris, l'association secrète se réunit et écoute Marcherouge. Marsay, le héros de "La Fille aux yeux d'or" est présent. Il est désormais membre du gouvernement de Louis-Philippe et bien entendu hostile au projet de restauration de Louis XIX. Vautrin, comprenant que Marsay fera tout pour le faire échouer, provoque la dissolution de la société. Dès lors, d'Orjules et ses amis sont menacés, et l'aventure est permise, car il n'y en a pas sans un danger mortel. Poursuivis, ils échouent dans l'atelier d'Eugène Delacroix (à qui, clin d'œil de Fosca, "La Fille aux yeux d'or" est dédié). Vautrin apprend alors que le fils de Louis XVII se trouve en Sicile, à Héraclée, ville gouvernée par le Prince de Trinacrie passionné d'alchimie. Une fois là-bas, intrigue sur intrigue, espions, travestis, amour, tout s'y trouve, et même un consul bedonnant, un certain Beyle, alias Stendhal qui vient de publier le Rouge et le Noir et en ignore encore le succès (dans la réalité, il était en 1831 consul à Civitavecchia) . Le grand écrivain jouera un rôle dans l'histoire de Monsieur Quatorze... D'ailleurs, si j'y songe, il y a aussi un peu de La Chartreuse dans cette histoire rocambolesque. Arriveront-ils à libérer Louis XIX? ou bien n'y a-t-il pas une nouvelle fois mystification? C'est un jeu, finalement, où le lettré y trouvera son plaisir, s'amusant au détour des phrases à reconnaître les allusions littéraires et les mises en abyme. Les autres aimeront l'aventure en elle-même, fantaisiste comme celle d'un Zevaco, pleine de retournements comme dans un Dumas, et peut être goûteront-ils à l'histoire d'amour qui lie d'Orjules et... la petite-fille de Louis XVI? En tout cas, la critique du temps ne bouda pas son plaisir. Revue hebdomadaire, 24 février 1923: Le roman dit d'aventures dont Pierre Benoit semblait avoir seul retrouvé la vraie formule et monopolisé le succès, offre à François Tosca pour ses débuts, l'occasion d'une complète réussite. La Revue des lectures (catholique) du 15 mars 1923 classe le livre dans les romans dont les personnes suffisamment averties pourraient se permettre la lecture, moyennant des raisons proportionnées (?).

 

Louis Roger dans La Revue du 13 mai 1923 déclare: J'ai pris plaisir à lire ce volume. Il est amusant. Monsieur François Fosca nous donne un pastiche très réussi des romans d'aventure aux péripéties les plus extraordinaires et les plus invraisemblables dont se nourrit actuellement notre littérature. Evidemment, on peut s'interroger sur l'intérêt d'un tel roman-jeu, en particulier en ce qui concerne Fosca lui-même, lequel, pour l'écrire, a passé beaucoup de temps, gaspillé de précieuses minutes qu'il aurait pu consacrer à une œuvre "sérieuse", à la recherche de la vérité humaine, celle que Balzac, justement, poursuivait.

 

Hervé Bel