Les Ensablés - "Nêne", d'Ernest Pérochon (1885-1942), prix Goncourt 1920

Les ensablés - 05.07.2015

Livre - Guichard-Roche - Pérochon - Nêne


Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'est jamais facile d'arriver derrière un géant. Il est à craindre qu'on ne vous voie pas... Tel fut le destin d'Ernest Pérochon en 1920, lorsqu'il reçut le Goncourt. L'année précédente, cela avait été Marcel Proust, pour "A l'ombre des jeunes filles en fleurs". La postérité n'a retenu que Proust. Evidemment, la comparaison, comme le souligne Pierre Assouline dans son livre sur l'histoire du prix Goncourt, ne jouait pas en faveur de ce pauvre Pérochon, dont le nom d'ailleurs avec sa consonance finale évoque irristiblement ronchon, pelochon, grognon etc. Est-ce un nom d'écrivain, Pérochon? Cela fait vieillot, compassé, bref vieux romancier illisible?

 

Par Hervé Bel

 

Nêne

 

Les photos nous montrent un homme sage, à lorgnons et petite moustache. Un air humble, des yeux bons et compatissants. Il me fait penser au père de Pagnol, dans le film d'Yves Robert. Et de fait Ernest Pérochon était instituteur, de cette génération qui fit la République comme on dit partout et dont sont issus nombre d'écrivains (Pergaud, Fournier etc.). C'est en 1913 qu'il publie son premier roman, "Les Creux-de-maison" (Réédité par les Editions du Rocher), ouvrage suffisamment remarqué pour concourir au Prix La Vie heureuse (ancêtre du Femina) au côté de Mauriac. Ils sont éliminés l'un et l'autre. C'est Camille Marbo, pour son roman "Statue voilée" qui l'emporte. Marbo? Un de ces jours, il faudra voir qui était cette femme!

 

Natif des Deux-Sèvres, fils de paysan, Pérochon avait été marqué par son enfance qui lui avait fait côtoyer la pauvreté. "Les Creux-de-maison" raconte l'histoire des enfants misérables de sa région, contraints chaque jour d'aller mendier le pain des kilomètres à la ronde pour aider leurs parents. Le texte paraît d'abord dans le journal "L'Humanité" avant d'être édité à compte d'auteur. Il est de grande qualité. Style épuré, riche cependant de descriptions poétiques. Il ne s'étend pas sur la misère, il la décrit simplement, il la suggère à travers les dialogues et quelques détails. Puis, en 1920, il publie Nêne et obtient le Prix Goncourt par 6 voix contre 2 (dont celle de Léon Daudet) à Marcelle Vioux pour "l'Enlisée", une voix à Louis Chardourne pour "L'Inquiète Adolescence", et une voix à Mac Orlan pour "Jean Merlin". Dès lors, Pérochon pourra vivre de sa plume. Il écrira par la suite des romans pour la jeunesse, et même de la science-fiction ("Les Hommes frénétiques"). En 1940, Vichy l'approche, il refuse de collaborer et s'éteint deux années plus tard. Un homme digne, reconnu pour sa sollicitude et sa modestie... Si modeste qu'il a été oublié.

 

"Nêne" republié également par les Editions du Rocher à la fin des années 90, est un roman intemporel, en ce sens qu'il est difficile de le dater. Il pourrait évoquer Maupassant... Et surtout Flaubert avec sa merveilleuse nouvelle qu'est "Un Cœur simple". Nêne, c'est l'histoire d'une servante entrée au service d'un veuf, Corbier, paysan et père de deux enfants, un garçon et une fille, dont Nêne, sans famille, va s'occuper avec amour comme si elle était leur mère. On suit la vie de cette femme qui, peu à peu, prend sa place dans la famille. Sa simplicité, son honnêteté, sont sa force, mais également sa faiblesse. Après avoir connu un relatif bien-être, la situation se dégrade. Corbier s'amourache de Violette, une couturière rouée, qui va prendre le dessus, épouser Corbier, et remplacer Nêne dans le cœur des enfants. Nêne ne le supportera pas. On est loin de la Recherche du Temps Perdu. Mais oserais-je dire combien ce roman bouleverse encore? C'est une histoire qui n'a pas vieilli, et touchera les cœurs sensibles, toujours révoltés par la cruauté du monde. Non pas cette cruauté qui s'exprime par la violence physique, mais celle de tous les jours, faite de mots et de gestes qui, peu à peu, déstabilisent et prennent tout à ceux qui ont peu. Nêne aime sans calcul. Dès lors, au milieu de ce monde sans pitié, elle est perdue. On le sait tout de suite, et c'est un peu son calvaire que l'on suit. A chaque fois, le lecteur voudrait lui dire: "Réagis!" Mais c'est impossible: Nêne ne serait pas Nêne si elle savait se défendre.

 

A l'annonce de prix Goncourt de Pérochon, on pouvait lire dans "L'Europe nouvelle" (1920): L'année dernière, une partie de la jeune littérature avait pu -à tort à notre avis- s'insurger contre le choix de Messieurs les Goncourt; Monsieur Marcel Proust était un écrivain arrivé. Peut-être plus sensibles à ce reproche qu'ils n'ont voulu le laisser voir, les dix ont tenu cette année à affirmer hautement leur indépendance (...) à l'égard de la critique et du public. Ils y ont malignement réussi. Le lauréat, Monsieur Ernest Pérochon (...) était encore totalement inconnu à Paris. (...) C'est un de ces bons vieux romans naturalistes, étude consciencieuse et honnête des mœurs provinciales (...); les distinguer est presque de sa tradition, sa raison d'être. "Un de ces bons vieux romans naturalistes" y est-il écrit avec une pointe de condescendance, alors que "Nêne" n'est en rien naturaliste, s'attachant à décrire la lente transformation de la servante en victime, plutôt que la condition paysanne qui n'est qu'une toile de fond. Ce fut un bon moment de lecture.

 

Hervé Bel