Les Ensablés - Note de voyage de L. Jouannaud, "La Modification", le pénultième roman de Michel Butor

Les ensablés - 31.01.2016

Livre - Jouannaud - Butor - modification


Mon cher Hervé, je me promettais depuis longtemps de relire La Modification, ce grand livre qui obtint le prix Renaudot en 1957. C’est lecture faite. Avec plaisir. Michel Butor nous enferme une vingtaine d’heures dans un compartiment de train avec Léon Delmont qui se rend de Paris à Rome. C’est un habitué de la ligne car il dirige à Paris la filiale française de la société Scabelli dont le siège est à Rome. Il a emporté un livre qu’il n’arrive pas à lire, mais qui lui sert à marquer sa place quand il quitte le wagon pour fumer, aller aux toilettes, au wagon-restaurant ou se dégourdir les jambes. Il observe les autres voyageurs, le compartiment lui-même et le paysage qui défile derrière les vitres, celles de droite et celles de gauche. Mais surtout, il réfléchit.

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

Il a décidé de quitter sa femme Henriette pour vivre avec sa maîtresse, Cécile, qu’il va installer à Paris. Ce voyage est d’ailleurs son premier acte de liberté : « Ce voyage devrait être une libération, un grand nettoyage de votre corps et de votre tête ; ne devriez-vous pas en ressentir déjà les bienfaits et l’exaltation ? » C’est un voyage secret : sa femme à Paris croit qu’il s’agit d’un banal voyage d’affaire, sa maîtresse qui vit à Rome n’est pas prévenue car il veut lui faire une surprise en lui annonçant sa décision de vive voix. Mais il y a loin de Paris à Rome, de vendredi à samedi, et du désir à la réalisation du désir.

 

Il s’agit donc d’une histoire d’adultère. Sujet banal tant qu’il y aura des hommes et des femmes qui espèrent s’aimer toujours. Ici, un homme entre deux femmes, la légitime et la maîtresse. Les liaisons extraconjugales ont un seuil au-delà duquel chacun se décourage (trois ans environ). Léon le sent, il faut choisir, il connaît Cécile depuis plus de deux ans. Ce thème balisé de chefs d’œuvre permet toujours et encore d’intéressantes variantes. Butor en introduit plusieurs qui donnent à son roman une originalité inattendue.

 

D’abord, tout semble commencer par la fin puisque la décision de divorcer est prise. Que reste-t-il alors à raconter? Il reste à ruminer les attendus de cette décision et leurs conséquences. Mais, à force d’y réfléchir pendant que dure le long trajet Paris-Rome, sans dormir car il n’a pas pris de couchette, Léon Delmont va changer d’avis. Sa décision se défait : La Modification raconte la modification progressive du projet initial. Il y aura bien une décision prise, mais une autre, qui annule la première. Le statu quo semblera préférable.

 

Cette décision première n’est d’ailleurs que virtuelle au départ de Paris: il n’a rien dit ni à l’une ni à l’autre. Cette décision sera effective quand il dira à Cécile : « Ça y est. Je romps avec Henriette. Je t’ai trouvé un travail et une chambre à Paris. Viens. » Cette phrase, la prononcera-t-il une fois arrivé à Rome ? Assez vite, le doute et le suspense s’installent. Rompre avec sa femme, se séparer des enfants, vivre avec sa maîtresse, ce n’est pas si simple…

 

Léon Delmont est donc assis dans le train. C’est ce huis clos qui l’empêche de se distraire de lui-même et le force à ruminer. C’est presque malgré lui qu’il va revoir et revivre son histoire. En effet, il a connu sa maîtresse dans le train de Paris à Rome, ce même train, et tout lui rappelle leur première rencontre. Mais il pense encore à son dernier voyage de Rome à Paris, il y a quelques jours, quand Cécile à la gare lui a reproché de ne pas se décider et qu’Henriette au retour à Paris s’est montrée si désagréable. Et lui revient en mémoire son voyage de noces, avec sa femme, avant la guerre, de Paris à Rome, quand ils s’aimaient. Ces voyages lui reviennent par bribes, et Butor se livre à un extraordinaire chassé-croisé entre ces divers voyages du passé : le lecteur doit s’accrocher pour ne pas dérailler. Mais Léon Delmont, ou plutôt, Butor, ne s’embrouille pas : c’était le jour, ou la nuit, en première, en troisième, dans le sens Paris-Rome ou Rome-Paris, avec Cécile, ou avec Henriette, ou seul.

 

Le voyage actuel se fait au présent de l’indicatif, les autres voyages sont au passé. Et Léon Delmont évoque au futur des voyages à venir, quand Cécile ira le rejoindre à Paris (un voyage qui n’aura pas lieu), ou son voyage de retour Rome-Paris le mardi suivant, et même, à la fin, quand il a modifié la décision initiale, un projet d’un voyage à Rome, avec Henriette, pour repartir de zéro : « Je te le promets, Henriette, nous reviendrons ensemble à Rome, dès que les ondes de cette perturbation se seront calmées, dès que tu m’auras pardonné ; nous ne serons pas si vieux. »

 

Tout se passe dans la tête de Léon Delmont. Il est dans le train, il ne parle à personne, c’est un monologue intérieur. Un monologue intérieur est un dialogue où la conscience se dédouble, se questionne, se répond, se rappelle, se critique sans intervenant extérieur. Ce dédoublement de la conscience s’écrit généralement à la première personne, ou parfois à la deuxième personne du singulier. Dans La Modification, ce « je » qui s’observe et se parle, au lieu de se tutoyer, se dit « vous ». Léon Delmont se vouvoie, de la première ligne du roman, quand il entre dans le compartiment : « Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant», à la dernière, quand il quitte le train : « Vous regardez la foule sur le quai. Vous quittez le compartiment. » Ce procédé, ce truc astucieux, confère au père de famille hésitant une autorité inattendue. Léon Delmont se constitue lui-même en personnage et se pense au lieu de simplement se parler. Il s’analyse, se décrit, finit par se comprendre et savoir ce qu’il veut. Il en vient même à l’idée d’écrire un roman qui raconterait la crise existentielle qu’il est en train de vivre.

 

Enfin, autre variante originale du roman, les deux femmes sont séparées par mille quatre cents kilomètres : c’est une rivalité à distance. C’est une rivalité plus géographique que personnelle. En effet, Cécile vit à Rome, c’est peut-être ce qui fait son plus grand charme. Et Delmont se souvient maintenant d’un autre voyage en train, quand Cécile l’avait accompagné à Paris. Une fois à Paris, la magie n’avait pas fonctionné, Cécile s’était défaite, déromantisée. Delmont analyse le pourquoi et comprend l’erreur que ce serait de faire venir Cécile : « Il est maintenant certain que vous n’aimez véritablement Cécile que dans la mesure où elle est pour vous le visage de Rome, sa voix et son invitation, que vous ne l’aimez pas sans Rome et en dehors de Rome, que vous ne l’aimez qu’à cause de Rome ». Il aime davantage une situation qu’une personne, grande vérité psychologique. A la dernière page, c’est la légitime qui l’emporte.

 

Ajoutons qu’un couple bourgeois, avec quatre enfants, un bel appartement, un poste de direction qui ne permet guère le scandale que serait un divorce, oui, un couple bourgeois, ça tient. Ça tenait en 1957. Butor analyse sévèrement la société de son temps : la vie de Léon Delmont est un échec, un « océan d’ennui, de démission, de routines usantes et ennuageantes », il a un « boulot auquel il est enchaîné », il a vendu son âme pour réussir. La marmite sociale et morale commençait à bouillir, mais le couvercle tenait encore. Rien ne changera donc. Henriette pour Paris, Cécile pour Rome, après une brillante délibération qui aura duré toute une nuit.

 

On a classé à l’époque La Modification dans le Nouveau Roman. Butor a laissé dire, mais c’était un malentendu. La ressemblance (phrases longues, monologue intérieur, description glacée des objets) n’était que de surface. Le Nouveau Roman des années 1960 cherchait le flou des personnages, le flou de l’action, le flou géographique. Ce flou correspondait déjà à la fluidification du monde dont parle le sociologue Zygmunt Bauman : dates incertaines, noms réduits à des initiales, décors mouvants, dialogues ambigus, action inexistante. L’image littéraire du monde, c’est-à-dire son reflet dans la littérature, était aussi difficile à décrypter que le monde lui-même. L’emblème en reste le film d’Alain Robbe-grillet, L’année dernière à Marienbad : est-ce vous ? est-ce moi ? nous sommes-nous aimés ? était-ce l’année dernière ? était-ce même à Marienbad ? Or le roman de Butor montre non pas le flou mais la complexité du réel. Ce n’est pas la même chose, même si le flou et le complexe déstabilisent autant le lecteur.

 Dans La Modification, on sait qui est qui (l’époux, l’épouse, la maîtresse), de quoi il s’agit (une séparation) et où l’on se trouve (dans le train Paris-Rome, en 1956). Mais Butor déplie cette surface. Complexité des motifs, complexité de la mémoire, complexité du réel, même quand l’emballage a l’air si lisse [1]. Cette complexité n’est pas l’incertitude que le Nouveau Roman a voulu décrire [2]. A la fin du roman, Léon Delmont reste maître de son destin, du destin de deux femmes et sait quel train il prendra pour rentrer.

 

Après La Modification, Butor publiera encore un roman, Degrés (1960), puis renoncera à cette forme littéraire. Avec Mobile (1962), il écrit désormais autre chose et autrement. Il s’en est souvent expliqué : « Après les romans, je me suis mis à écrire des choses très étranges. Le roman est une forme passionnante qui en profondeur est dépassée [3]. » Butor est une sorte de Rimbaud : plus une ligne romanesque, et il a tenu parole ! Plus jamais « La marquise sortit à cinq heures » ! Mais au lieu du silence, une multiplication vertigineuse (et à mes yeux inquiétante !) du verbe. Il publiera encore beaucoup : 2000 titres, 350 volumes ! Butor se veut poète. Mais la poésie n’est-elle pas elle aussi dépassée ?

 

Michel Butor vit et écrit encore. Son blog, actualisé tous les mois, ne cesse de proliférer. Nulla dies sine linea. Né en 1926, il sera nonagénaire cette année.

 

 P.-S. :

Ce roman a délicieusement vieilli avec moi, mon cher Hervé. Il décrit des choses que j’ai connues et qui ne sont plus. J’ai connu les photos des villes et régions françaises, en noir et blanc, au-dessus de chaque siège, dans les compartiments de train. J’ai connu les wagons-restaurants, avec deux services, et de vrais repas, de vrais cafés. J’ai connu les contrôleurs aimables et bavards. J’ai connu les contrôles aux frontières, documenti, Ausweis, papeles ! J’ai connu la Rome, encore catholique et prude, où Léon se fait passer pour le cousin de Cécile pour garder les apparences. J’ai connu les ouvreuses de cinéma, comme celle qui place Léon et Cécile côte à côte au début de leur liaison. J’ai connu les machines à écrire, semblables à celles que Delmont vend pour la maison Scabelli. J’ai connu l’époque où fumer passait pour un acte civilisé [4]. Delmont a des cigarettes, il n’en a plus. Il en allume une, il l’éteint ou elle s’éteint. Il en offre à Cécile. Marque italienne ou française. Il a sa façon de la tenir et de la mettre en bouche : « Vous recommencez à aspirer par ce petit tuyau de papier blanc rempli de brins de feuilles sèches ». D’autres passagers fument. Sa main cherche le paquet neuf ou froisse le paquet vide. La cendre tombe ou il écrase le mégot dans le cendrier. L’hygiène et la censure ont désormais rayé ce qui était une sorte de ponctuation du récit, des films et de la vie. Enfin, mon cher Hervé, j’ai croisé Michel Butor, imberbe et tout en blanc, à Nice, au temps où il enseignait à la fac et où j’étais étudiant.

 

[1] « Ce ne sont pas les livres qui sont compliqués. C’est ce que nous vivons. Mes livres représentent un effort de simplification gigantesque par rapport à notre vie quotidienne. C’est à cause de cette extraordinaire complexité que nous n’arrivons pas à comprendre, c’est à cause de cela que nous sommes incapables d’améliorer convenablement notre société. » (Une schizophrénie active. Deuxième voyage avec Michel Butor, Madeleine Santschi, L’âge d’homme, 1993, p. 51) Et : « Je ne complique pas, mais je vois que les choses sont compliquées. » (p. 128)

[2] Roland Barthes ne s’y est pas trompé : « Le dernier roman de Butor, La Modification, semble point par point à l’opposé de l’œuvre de Robe-Grillet. »  (« Il n’y a pas d’école Robbe-Grillet », 1958, repris dans Essais critiques, Le Seuil, 1964)

[4] Fumer impliquait de se taire. Fumer obligeait à ralentir le tempo. Fumer favorisait l’échange et la  complicité. Fumer donnait une contenance. Fumer faisait maigrir. Fumer faisait écrire. Fumer faisait plaisir.