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Les Ensablés - Notes de voyage de L. Jouannaud : "Gaspard des montagnes" de H. Pourrat (1887-1959)

Les ensablés - 29.01.2017

Livre - Jouannaud - Pourrat - Gaspard


Mon cher  Hervé, j’ai passé la fin d’année 2016 en Auvergne, dans la région d’Ambert que je ne connaissais jusqu’ici que par son célèbre fromage, AOC, à pâte persillée. En effet, j’ai lu Gaspard des montagnes, d’Henri Pourrat. Ce grand roman a pour cadre cette région où est né et mort Pourrat, dont il décrit avec amour et précision la nature, les villages et les gens. Ambert est situé au pied des monts du Forez et du Livradois, dans le Puy-de-Dôme.

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

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Les événements du roman se produisent à une saison déterminée, dans une végétation précise, avec les travaux agricoles du moment, et chaque chose a un nom. Cette précision recherchée de la langue, cet effet de style, donne au texte une ampleur magnifique et poétique, le fourmillement de la vie.

 Il y a les noms de lieux : aux Chapioux, Fournols, Roche-Savine, Arlanc-le-Bourg, Billom, Olliergues, Les Escures, le mont Cornillon, le moulin de Chinard, Champétières, les villages de Barbaliche et Losfournet, le lac Pavin, le mont de Quiquandon, le Paquet de la Vialle, la Banne d’Ordanche, la cime de Servielle, les trois Couzes, les gorges de Carcasse, etc.

 Il y a les noms des personnages : Plampougnis, Annet Chalaron dit Nanne, le Dragon Baptiste, Feneyrol dit Carcaille, le Simion, Regouyat-le-Riche, la Dorothée, le Cadet Redon, les Domaize, Valentin, Jeuselou, la Poule-Courte, le chien Chopine, la Mariette, le bossu Gervais, Elmire, Benoni, etc. Et Gaspard, né à Sumontargues, dans les monts du Livradois, Gaspard de Sumontargues, qui devint Gaspard des Montagnes.

 On tue le cochon, on trait les vaches, on installe un moulin à papier, on borne un terrain, on fauche, on pêche à la main, on entretient la forêt (planter, élaguer, abattre, débiter). Il faut lever le miel des ruches, greffer les arbres, chasser, coudre, battre le beurre, faire les fromages, cuire le pain, gauler et presser les noix, creuser les sabots, couvrir un toit en chaume et le réparer, etc. Toute activité requiert des gestes et des outils appropriés, chaque plante a son nom, chaque variété animale aussi, les heures et les saisons sont faites de moments distincts. Pourrat est au plus près de la vie quotidienne des gens de la montagne, il la connaît.

 La langue se multiplie donc pour coller à la complexité du monde : une narse, l’eau d’arquebuse, le gourg, un vieil estafier, un fourchon, ébourrer, le gore, le cailloutis, la burelle blanche, fringuer de joie, bronler, un chazard, les seboutures, rebrongir, un perpignan, des fades, le chaleil, gongounner, le gazon broui, une garnasse, etc. Ces mots ne sont pas tous dans les dictionnaires et ce roman est un voyage dans une langue exotique qui est pourtant la mienne. Beau voyage.

 De plus, Pourrat a le sens du rythme et les phrases sont parfaites quand il les veut parfaites. Elles se lèvent, se dressent puis se reposent : « Là-bas, au bout du val, par-delà la plaine d’Ambert, comme un immense talus épaulé de contreforts épais, se levaient les monts du Forez que le temps faisait d’un bleu de campanule ou d’un bleu d’aconit. » Ou encore : « Il n’y a personne, la plaine s’endort, et sous quelque grande branche en arche noire, on voit une montagne pointue, d’un bleu fumeux, porter à mi-flanc, tel qu’une pincée de gravier, un village dont on retrouve le nom. » Oui, l’auteur a une prédilection pour la couleur bleue, « des trouées de bleu », « le bleu de l’air », « le vide bleu de l’étendue », « les montagnes bleues », « les ondes tachetées de bleu », couleur favorable aux hommes.

 Ce que je viens d’écrire entraîne presque une objection : « C’est un roman régionaliste ? » On a fait cette critique au provençal Giono et au bourguignon Vincenot. On peut répondre qu’un roman dont l’action se situe entre les Champs-Elysées, Montmartre et le Marais est tout autant régionaliste. Que se passe-t-il dans cette région, voilà ce qui importe. Ce cadre précis et magnifiquement décrit est le décor d’un long drame, violent, sanglant, désespéré. Pourrat ne décrit pas le bonheur de vivre en Auvergne : « Quel pays que cette terre ! »

 Le personnage central est Anne-Marie Grange, elle s’est fait un ennemi mortel en cédant elle-même à un acte de violence impulsif. Elle a dix-sept ans, elle est seule un soir dans la grande maison familiale de Chenerailles. Un homme s’y introduit, il cherche des papiers importants concernant les affaires financières de la famille Grange. Elle réussit à le repousser. Dans un dernier acte, alors que l’inconnu passe sa main sous la porte, elle lui tranche le petit doigt et la moitié de deux autres : « Quand elle avait vu cette main qui tâtonnait comme cherchant son cou à elle, une pensée de vengeance s’était emparée de son cœur. Et elle avait suivi cette pensée, manquant à la loi de Dieu qui veut que nous pardonnions les offenses à nous faites. » Ce péché va la poursuivre : le roman raconte la vengeance de cet homme qui la connaît mais qu’elle ne connaît pas. Elle sait qu’il la poursuit, les mots entendus lui reviennent au cours des pages : « Ton temps viendra ! hurla-t-il, je jure de te faire crier pitié quelque jour ! » La peur est là quand des ombres passent dans la forêt, quand les murs craquent, quand on lance des pierres sur la maison, quand des inconnus arrivent dans le village.

 Gaspard est le cousin d’Anne-Marie, il a le même âge, c’est déjà un homme. Ils s’aiment mais ils ne se le sont jamais dit. Ils sont à la fois sûrs d’aimer et incertains d’être aimés, timides, pudiques, incapables de distinguer l’affection familiale de l’attraction amoureuse. Gaspard, courageux, honnête, de bon conseil : « Comme elle raconterait tout à Gaspard, ce soir, ce soir même ! Lui la sauverait. »

 Cet amour sera mis à mal par les circonstances : Gaspard part à la guerre. Quand il revient, Anne-Marie est mariée et a un enfant. Elle a été mariée par son père et elle a obéi : « Il était du devoir des filles de se tenir prêtes à respecter et aimer leur époux tel qu’on le leur donnait un beau jour. » Ah ! Si Gaspard avait été là… Ce mariage n’empêchera pas les deux jeunes gens de savoir qu’ils ne peuvent compter que l’un sur l’autre. Gaspard aura des liaisons, mais, comme d’autres personnages du roman, dont Pauline, la sœur d’Anne-Marie, ils ont la nostalgie de l’amour vrai : « Le tout de cette vie serait de trouver une compagnie, un beau cœur aimant près de qui demeurer toujours. » A la dernière page du roman, quand plus rien ne s’oppose à leur amour, sauf qu’Anne-Marie est grièvement blessée (« Embrasse-moi avant que je meure »), quand le jour se lève et qu’elle est encore vivante, l’espoir est là, et le lecteur est content pour eux.

 M. Robert, l’époux d’Anne-Marie, est un monsieur un peu bizarre, élégant, qui joue de la flûte, toujours ganté, et dont les affaires conviennent aux affaires vacillantes de Jean-Pierre Grange, le père. Or ce Robert est l’homme dont elle a sectionné les doigts. Il tient sa vengeance : « Depuis trois ans, il passait son temps à la haïr. » Peu de temps après le mariage, il la poignarde en plein bois et l’y abandonne. Elle n’est pas morte, mais elle ne trahira pas Robert pour sauver l’honneur de la famille. Elle est enceinte : si elle n’a jamais aimé Robert, elle aime Henri, son fils, leur fils. Pour la faire souffrir et s’assurer d’un moyen de pression sûr elle, Robert fera enlever l’enfant.

 La seconde moitié du roman est consacrée à la recherche de ce fils aimé et maudit : Gaspard a promis de le retrouver. On a vu l’enfant ici ou là, on a parlé d’un enfant, ici ou là. Gaspard parcourt la région à l’affût du moindre indice. L’ombre de Robert pèsera jusqu’à la fin. Longtemps absent, il revient et fait valoir ses droits. Pourrat excelle à décrire cette angoisse qui étouffe Anne-Marie. Gaspard est aux trousses de son rival, il s’en approche, s’en éloigne mais il sait qu’Anne-Marie, « Anne-Marie des grandes mœurs », ne lui pardonnerait pas une vengeance inspirée par la jalousie. Gaspard et Anne-Marie sont pris au piège de circonstances qu’ils n’ont pas voulues : « Notre destin, c’était nous deux ensemble. Et elle ira vivre avec cet homme ; je n’aurai plus le droit d’être rien dans sa vie. » Ils ne seront libres qu’à la mort de Robert et d’Henri. Telle est la vie en Auvergne.

 Mon édition de poche, en deux volumes, compte un millier de pages ! Les personnages foisonnent. Plampougnis est le compagnon de Gaspard, c’est une force de la nature, il faut l’avoir avec soi dans les bagarres. Jeuselou est le joueur de vielle qui anime les fêtes. Le père Grange part aux Antilles recueillir la succession de son frère. Le bossu Gervais sait plus de choses qu’il ne veut en dire, c’est un traître. Valentin Verdier, amoureux de la sœur de Pauline, n’est pas assez riche pour y prétendre. La Poule-Courte est la commère au courant de tous les cancans et elle les colporte. Elmire est amoureuse Gaspard : son amour en fait une alliée, sa jalousie en fait une ennemie.

 Souvent Pourrat met l’intrigue entre parenthèses : il nous raconte les bons tours de Gaspard, ses ruses, ses voyages. Il nous parle de la geste napoléonienne car il a situé son roman au début du XIXème siècle : « C’était, dit la vieille en commençant, au temps du grand Napoléon. » La vieille, la conteuse qui raconte l’histoire de Gaspard des montagnes durant les veillées, ne s’interdit pas les digressions : elle nous raconte quelques contes et légendes de la région (Histoire de saint Barthélémy qui délivra un enfant vendu au diable et se tira lui-même des griffes du Malin, Histoire d’un sort jeté sur les vaches d’un domaine)[1]. Et il y a des bagarres et des morceaux de bravoure, comme une battue, des poursuites, l’incendie final : c’est un roman d’aventures. La conteuse, alias Pourrat, donne aussi ses commentaires, frappés au coin de la dure expérience que chacun a pu faire de la vie : « La mort, c’est encore la meilleure trouvaille de la vie », « Devant une rivière, il faut passer par l’eau ou par le pont », « Il ne faut que vivre pour tout voir », « Voilà la vie : sans qu’on sache comment, rien ne tient, rien ne demeure. ».  

 Ce roman est en quelque sorte une somme, c’est l’œuvre d’une vie. Pourrat mit treize ans à l’écrire, de 1918 à 1931. Le succès a été au rendez-vous : Grand prix du roman de l’Académie française en 1931.

 

[1] Pourrat a recueilli et édité les contes et légendes d’Auvergne, en plusieurs volumes.