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Les Ensablés - Notes de voyage de L.Jouannaud : "L'amant" de Marguerite Dura, indéniablement un monument

Les ensablés - 12.04.2011

Livre - Jouannaud - Duras - monument


Cher Hervé,

J’ai dans ma cuisine un calendrier à motifs littéraires : chaque semaine est illustrée par la photographie d’un écrivain. Il y a eu Perec, Gide, Joyce, l’Autrichien Thomas Bernhard. En février, il y avait Marguerite Duras, perdue dans une veste rouge, la tête enfoncée dans les épaules, face au vent et au soleil couchant, devant la mer, à Trouville, là où elle a écrit L’Amant. L’Amant ! Quel succès cela a été en 1984 ! Plus de deux millions d’exemplaires vendus. Ce monument n’est pas épais, j’en suis surpris, à peine 140 pages. Je l’ai revisité en une après-midi.

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

La première page m’a rivé au texte et la dernière phrase m’a fait venir les larmes aux yeux. Une femme « âgée déjà » pense à la jeune fille qu’elle a été et dont elle est seule à se souvenir : « Je pense à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. » Le roman raconte un épisode de la vie de cette jeune fille, son aventure avec celui qu’elle appelle « l’amant ». Je suis moi aussi à l’âge où l’on repense à sa jeunesse, ce moment où certains êtres brisent les barrières, exigent l’impossible, commettent l’irrémédiable.

 

Marguerite Duras a connu ce moment extraordinaire en vivant une histoire d’amour : jeune fille, elle accepte les avances d’un homme dont tout la sépare, l’âge, la situation sociale et la race. Duras en fait un acte fondateur de son existence : elle l’appelle ici « l’experiment », en anglais.  Après ce pas franchi, elle était différente à jamais. Elle avait, dit-elle, quinze ans et demi. Cet acte, c’est l’acte sexuel, la fameuse « première fois ». Expérience marquante pour chacun. Expérience presque toujours tenue secrète : qui parle de sa première fois ? Mais la littérature est là pour lever les mystères et le voyeurisme a toujours été un moteur de lecture.

 

Duras a soixante-dix ans quand elle écrit L’Amant : que de temps il lui aura fallu pour raconter cet événement ! Elle dit tout, c’est la force du texte : le sang, la douleur, le plaisir, « la jouissance qui fait crier », le désir, la tristesse après l’amour, les pleurs, les fantasmes. Le lit, les odeurs (« cacahuètes grillées, soupes chinoises, viandes rôties, herbes, jasmin, encens »), les bruits de la ville. Le corps imberbe, la peau dorée, la douceur du sexe. Il faut en dire assez, mais pas trop : Duras ne perd jamais le sens de l’équilibre littéraire. « Là tout est bon, il n’y a pas de déchet, les déchets sont recouverts, tout va dans le torrent, dans la force du désir. »

 

C’est une femme qui a écrit ce roman, et c’est moi, un homme, qui le lit en retenant mon souffle. Mon cher Hervé, j’en ai par-dessus la tête de ces livres et ces films pour femmes, fabriqués d’ailleurs autant par des femmes que par des hommes, de ces œuvres qui flétrissent a priori le sexe auquel j’appartiens. Marguerite Duras traite au contraire l’homme et la femme à égalité : chacun joue son difficile rôle, sans victime ni coupable. Cet amour est raconté par-delà le bien et le mal. Le séducteur séduit mais il est séduit lui aussi, la vierge mène le jeu, cette liaison n’a pas d’avenir, aucun des deux n’aime l’autre, et pourtant, il s’agit bien du mystère de l’amour, celui d’Hiroshima mon amour, que j’ai revu il y a peu, si poignant : « Nous retournons à la garçonnière. nous sommes des amants. Nous ne pouvons pas nous arrêter d’aimer. » Marguerite Duras a raison : c’était le grand amour de sa vie, cet amour bref, non vécu, impossible, cet amour qui l’a grandie. Vers la même époque, en 1936, André Breton concluait L’Amour fou par ces mots adressés à sa fille à peine née : « Je vous souhaite d’être follement aimée. »

 

La jeune fille, « l’enfant », fait preuve d’une détermination qui défait l’image convenue de la femme passive, séduite, possédée. Le titre est trompeur car les trois-quarts du livre parlent d’elle, qui n’est jamais une simple maîtresse, et non pas de l’homme, ce chinois de hasard. Mais Duras donne à ce personnage, secondaire dans le roman, la place centrale qu’il occupe dans l’imaginaire des femmes et des hommes : celui qui sait faire jouir.

 

Cette liaison sulfureuse et dissolvante, Marguerite Duras l’immerge dans le courant de la vie, avec d’autres caillots de souvenirs. Au lieu de diminuer l’intensité du récit, cela donne au texte son épaisseur bouleversante. Ce n’est pourtant guère construit : des paragraphes brefs ou longs, séparés par un blanc, évoquent des scènes du passé. Marguerite Duras rend parfaitement la discontinuité du vécu, cette persistance d’événements lointains tandis que des pans entiers de vie ne sont même plus des souvenirs : j’admire le désordre agencé de ces pages. Il y a les sales histoires de famille que chacun connaît plus ou moins : « c’est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. » Il y a la mère et les deux frères, morts tous trois et pourtant immortels tant elle les a aimés et haïs. Il y a un paysage obsédant, l’Indochine avec le soleil, le Mékong, le Pacifique, cette nature écrasante qu’elle retrouvait parfois à Trouville face à la marée. Il y a des noms et leur visage, ces compagnons éphémères qu’on égrène au cours d’une vie : la folle de Vinhlong, Hélène Lagonelle, Dô. Ou Betty Fernandez, « morte depuis longtemps maintenant, depuis trente ans peut-être, c’est trop tard maintenant pour que je l’oublie ». Ou Marie-Claude Carpenter, « plutôt belle je crois », « elle était, je crois me souvenir, de Boston » : voisines ou camarades de hasard. Il y a aussi l’Histoire, à laquelle personne n’échappe : la colonisation, la guerre, « c’était Stalingrad », « mon mari était déporté ». Et puis le temps qui déforme tout : «  C’est fini, je ne me souviens plus. » Dans L’Amant, Duras cueille les quelques épis qui se dressent sur la terre labourée de son existence : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. » J’avoue que je suis remué par ce survol erratique du passé, c’est bien ainsi que j’écrirais ma biographie.

 

Je suis étonné de ne pas chercher davantage à savoir si cette histoire est vraie… Marguerite Duras a raconté les choses autrement dans d’autres livres ! Vérité ou fiction ? Autofiction, dit-on maintenant : biographie romancée ou roman vécu. Avec le temps, la frontière entre les faits et les mots, entre les pensées et les actes se fait plus difficile à établir : Duras le montre mieux que personne. Mais il est sûr que penser à la liberté, c’est déjà la liberté. L’idée de briser les tabous suffit à les ébranler : l’héroïne du roman est « allée jusqu’au bout de l’idée » mais la seule idée d’aimer un chinois aurait suffi à déplacer les bornes. Marguerite Donnadieu devient peut-être Marguerite Duras à ce moment-là : « Dès qu’elle a pénétré dans l’auto noire, elle l’a su, elle est à l’écart de cette famille pour la première fois et pour toujours. » La liberté ne dure jamais bien longtemps : elle apporte d’autres contraintes, d’autres peurs, d’autres douleurs. C’est un mouvement qui s’enlise toujours, mais qui l’a connu ne revient jamais totalement à la vie normale.

 

Cet amour pur et sordide qui l’aiguille vers un autre avenir, Marguerite Duras le relie à l’écriture : la jeune fille qui accepte cet amant veut écrire. Elle l’a dit à la mère : « Je lui ai répondu que ce que je voulais avant toute autre chose c’était écrire, rien d’autre que ça, rien. » Transgression sexuelle et transgression littéraire vont de pair. La mère lui dit : « Tu leur plais ? » « Je réponds : c’est ça, je leur plais quand même. C’est là qu’elle dit : tu leur plais aussi à cause de ce que tu es toi. » Écrire, écrire vraiment, mon cher, « être soi », c’est une transgression, vous l’avez sans doute compris, et qui se paie.

Cet amour se termine de façon banale : la jeune fille quitte la colonie pour la métropole et l’amant la voit s’éloigner, assis dans sa limousine noire garée sur le port. « Elle savait qu’il la regardait. Elle le regardait aussi, elle ne le voyait plus mais elle regardait encore vers la forme de l’automobile noire. Et puis à la fin elle ne l’avait plus vue. Le port s’était effacé et puis la terre. » Image de film.

Longtemps après, à la dernière page de ce court roman, après une vie entière, « après les mariages, les enfants, les divorces, les livres », l’amant qui est de passage à Paris téléphone. Elle le reconnaît tout de suite. « Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort. » Comme avant.

Monumental, indéniablement.

 

Laurent Jouannaud - avril 2011




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