Les Ensablés - Notes de voyage de L. Jouannaud: "Les trois Mousquetaires", de A. Dumas (1844)

Les ensablés - 03.07.2016

Livre - Jouannaud - Dumas - Mousquetaire


Entre Duras et Dumas, il n’y a qu’une lettre de différence. Voilà pourquoi ces deux auteurs se côtoyaient sur les étagères de la librairie d’occasion. Je cherchais du Duras, je suis reparti avec un exemplaire des Trois mousquetaires, en un volume, avec introduction, notes, répertoire des personnages fictifs et historiques, dans la collection Classiques de poche. Je n’avais jamais lu jusqu’à aujourd’hui ce roman célèbre entre tous. Les trois mousquetaires, qui ne les connaît de nom ? Ils sont d’ailleurs quatre : Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan. J’ai décidé de combler cette lacune, et j’ai voulu me plonger dans un monde d’aventures et de bravoure.

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

Mon cher Hervé, je vous le dis tout de suite, je préfère Duras à Dumas. Cela commençait pourtant bien. Le jeune d’Artagnan a quitté le Béarn pour Paris. Il a 18 ans, il ressemble à Don Quichotte, et son cheval à Rossinante. En chemin, à Meung-sur-Loire, à 150 kilomètres de Paris, il se fait rosser par la troupe d’un gentilhomme qu’il provoque en duel parce qu’il croit qu’on s’est moqué de lui et de son cheval. Cet homme dont il veut se venger, il le croisera plusieurs fois au cours du roman et n’arrivera pas à le saisir. Ce gentilhomme, balafré, parlait à une femme, nommée Milady, à la beauté inoubliable. Au cours de l’altercation, on vole à d’Artagnan son sésame, la lettre d’introduction auprès de Monsieur de Tréville, capitaine des mousquetaires du roi, ancien compagnon d’armes de son père. Arrivé à Paris, il s’attire un duel avec trois mousquetaires, Athos qu’il bouscule, Porthos qu’il bouscule aussi, et Aramis qui nie qu’un mouchoir de dame est tombé de sa poche alors que d’Artagnan l’a bel et bien vu en tomber. Ces trois duels sont prévus pour le jour même, à midi, une heure et deux heures. D’Artagnan est virtuellement mort : « Décidément, je n’en puis revenir ; mais au moins, si je suis tué, je serai tué par un mousquetaire. » (p. 116)

 

Les trois mousquetaires arrivent en même temps sur le lieu du duel puisqu’ils se servent réciproquement de témoins. D’Artagnan va engager le premier combat quand les hommes du Cardinal de Richelieu arrivent et veulent arrêter les mousquetaires : en effet les duels sont interdits, et il y a une haine farouche entre les hommes du Cardinal et ceux du Roi, bien que le Cardinal et Louis XIII gouvernent ensemble la France. Les hommes du Cardinal sont plus nombreux, et Aramis a été sérieusement blessé lors d’un duel récent. Les  trois mousquetaires ont peu de chance de s’en sortir mais refusent de se rendre. D’Artagnan se met de leur côté. C’est un redoutable bretteur, il défait son homme, puis sauve la vie à Athos. Ils l’emportent. « Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis en franchissant la porte de l’hôtel de M. de Tréville, au moins me voilà reçu apprenti, n’est-ce pas ? » (p. 130) Les trois mousquetaires ne sont donc que trois, comme l’indique le titre. D’Artagnan est nommé garde de la compagnie de Monsieur des Essarts, il doit d’abord prendre de l’ancienneté.

 

A partir de ce moment-là, le mot « ami » (« nos amis » », « les quatre amis ») revient sans cesse dans le texte. « L’amitié qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l’un après l’autre comme des ombres. » (p. 166) Dumas les décrit longuement au chapitre  VII, avec leurs valets respectifs, Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin. Les trois mousquetaires portent des noms d’emprunt, ce sont des gentilshommes. Cela a du piquant, nous apprendrons leur passé par bribes.

 

Il fallait donner du grain à moudre à ces quatre hommes, il faut une situation qui les emploie. Ce sera l’histoire des ferrets de la reine. Il se trouve que le propriétaire de d’Artagnan, Monsieur Bonacieux, vient lui demander de l’aider à retrouver sa femme qui a disparu. D’Artagnan habite dans la maison du couple. Or Constance Bonacieux, est la lingère de la Reine : « Elle était la filleule de Monsieur de La Porte, l’homme de confiance de la Reine. Eh bien, Monsieur de la Porte l’avait mise près de sa Majesté pour que notre pauvre Reine  au moins eût quelqu’un à qui se fier, abandonnée comme elle l’est par le Roi, espionnée comme elle l’est par le Cardinal, trahie comme elle l’est par tous. » Cette Constance est au courant, de l’histoire d’amour que vivent la Reine et le duc de Buckingham, anglais et ennemi de la France. C’est ce que Dumas appelle lui même « une intrigue de cour ». Nous ne sommes ni dans la grande politique, ni dans la vraie guerre, nous sommes dans les histoires d’alcôve. 

 

D’Artagnan raconte à ses amis ce début d’aventure, ils se promettent de tirer l’affaire au clair et prononcent la jolie formule : « Tous pour un, un pour tous. » Peu après, on vient arrêter Bonacieux et tendre une souricière dans la maison, dont d’Artagnan occupe l’étage. Or Constance s’est évadée (« A l’aide de mes draps je suis descendue par la fenêtre »), elle rentre chez elle. La police qui surveillait la maison, l’arrête. D’Artagnan, juste au-dessus (ce genre de coïncidences va se multiplier au cours de l’histoire), entend tout et la délivre. Ils tombent définitivement amoureux l’un de l’autre. Mais Constance Bonacieux doit d’abord servir la Reine. Elle part en ville, il la suit. Elle a rendez-vous avec le duc de Buckingham lui même qu’elle va conduire chez la Reine : « Suivons dans les détours du Louvre, le duc de Buckingham et son guide. » (Fin du chapitre XI).

 

Viennent alors de longs dialogues émaillés de bons mots entre le Duc et la Reine (« Je vous vois enfin pour vous dire qu’il ne faut plus nous voir», « Je ne vous ai jamais dit que je vous aimais. -Mais vous ne m’avez jamais dit non plus que vous ne m’aimiez point», « Et avec quoi voulez-vous donc que je vive ? Je n’ai que des souvenirs, moi »). Ils se séparent, mais la Reine lui fait un ultime cadeau, « un petit coffret en bois de rose à son chiffre, tout incrusté d’or ».

 

Vous savez sans doute, mon cher Hervé, que ce coffret contenait des bijoux, les fameux ferrets, cadeau de Louis XIII à la Reine. Ces ferrets de métal forment la pointe des cordons servant à lacer les vêtements : ils étaient incrustés de diamants. Le Roi, mis au courant de la disparition des ferrets, exige que la Reine les porte au prochain bal de la cour. La Reine est au désespoir, elle se confie à sa lingère, Constance, qui lui propose son aide (!). Constance veut envoyer son mari en Angleterre chercher les ferrets, avec une lettre de la Reine adressée à Buckingham. Mais le mari, vieux et lâche, refuse. D’Artagnan, cette fois encore dans la chambre du dessus, a tout entendu. C’est lui qui partira à Londres rechercher les ferrets. Nous sommes à la page 302 : « Ce hasard faisait donc presque du premier coup, pour lui, plus qu’il n’eût osé demander à la Providence. » Et plus qu’on en peut demander à la crédulité du lecteur.

 

Ensuite, tout va très vite, Dumas n’aime ni les gros plans ni les ralentissements. En 44 pages, les « quatre amis » mettent au point leur voyage et partent. Porthos  se bat en duel, Aramis est blessé dans une embuscade, Athos se fait arrêter, seul d’Artagnan arrive à Londres, malgré le blocus des ports. Il rencontre Buckingham. Mais il manque deux ferrets qui ont été volés par la Comtesse de Winter, « vengeance de femme jalouse ». Ces deux ferrets sont remplacés à prix d’or, d’Artagnan les rapporte à temps pour que la reine les porte le jour du ballet de la Merlaison, à la grande satisfaction du roi, à l’humiliation du Cardinal qui déteste Anne d’Autriche, la Reine.

 

L’histoire est finie, non ? Il y a encore 400 pages, c’est un roman feuilleton.

 

Le Cardinal cherche à savoir qui a rapporté ses bijoux à la Reine, on va partir à la recherche des trois mousquetaires perdus en route, il faut retrouver Constance Bonacieux, et savoir exactement qui est Milady, comtesse de Winter. Et puis, plus simplement, une mystérieuse lettre attendait d’Artagnan, lui donnant rendez-vous « à dix heures à Saint Cloud en face du pavillon d’Estrées ». Est-ce Constance ? Peut-être, mais elle est enlevée à nouveau au nez et à la barbe de d’Artagnan.

 

Dumas nous raconte en passant les amours de Porthos, d’Aramis, d’Athos. Puis d’Artagnan retrouve par hasard des Anglais auxquels il a joué un mauvais tour à Calais. L’un d’eux est Lord de Winter, baron de Sheffield,  demi-frère de Milady de Winter, l’espionne du Cardinal. A ce moment du roman, Dumas intercale un épisode digne du théâtre de boulevard qui apparaît à cette époque. D’Artagnan tombe amoureux de Milady qui le hait. Ketty, la soubrette de Milady est amoureuse de lui. Il finit par coucher avec elle, et deux fois avec Milady, une fois en se faisant passer pour l’homme qu’elle aime, et une seconde fois en tant que d’Artagnan (« Ce fut une maîtresse ardente et passionnée s’abandonnant tout entière à un amour qu’elle semblait éprouver elle-même »), car Milady croit que son amant la délaisse et veut s’en venger. J’avoue que j’ai trouvé de mauvais goût cet épisode qui dure sur trois chapitres, où d’Artagnan se cache dans l’armoire et s’enfuit déguisé en femme. On y voit aussi que Milady de Winter est marquée d’une fleur de lis sur l’épaule, ce qui prouve qu’elle a été condamnée par la justice. Evidemment, le lecteur attend la suite de l’histoire de Milady qui est certainement mouvementée. 

 

Le siège de La Rochelle, en 1627, permet à Dumas de réunir  tous ses personnages, les quatre amis qui sont des militaires (il y a une embuscade, puis douze bouteilles de vin d’Anjou empoisonnées), le Cardinal (qui dirige le siège), Milady (que le Cardinal envoie en mission en Angleterre pour tuer Buckingham qui dirige la flotte anglaise). Au chapitre XLVII, les quatre amis défendent héroïquement le Bastion Saint-Gervais, ce qui vaut à d’Artagnan son entrée dans les mousquetaires du Roi, aux ordres de Monsieur de Tréville. C’est un avancement que le Cardinal lui octroie pour cette action d’éclat : « Il n’est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie. » Nous sommes à la page 660.

 

Et je m’arrête là, cher Hervé. Il me reste deux cents pages à lire, les mousquetaires sont quatre maintenant, ils sont encore devant La Rochelle, mais moi, je lève le camp. Il y aura certainement des rebondissements, mais justement, je ne tiens pas à rebondir, à courir derrière le ballon que Dumas expédie dans tous les coins de page, passez-moi, cher Hervé, cette image due à l’actualité sportive. Tant pis pour le siège de La Rochelle, pour Milady et Constance, pour le balafré et Buckingham, pour les amours d’Athos et d’Aramis. Je n’y crois guère.

 

Cette lecture des Trois Mousquetaires ne m’aura pas été inutile, elle me fait réfléchir aux mystères de la création. Ce roman manque de substance, mais nous sommes placés ici devant la double fonction de la littérature, divertir et instruire. Le divertissement sans instruction m’ennuie, c’est le feuilleton, la série télévisée. L’instruction sans divertissement m’ennuie autant, c’est le roman à charge ou à thèse. L’équilibre est difficile. Les grands livres satisfont à ces deux besoins. Dumas a résolument choisi de distraire et d’amuser.

 

L’introduction rappelle qu’il a écrit ce roman pour gagner de l’argent et qu’il rédige en même temps Le Comte de Monte-Cristo. Mais Balzac à la même époque écrivait aussi pour payer ses dettes. Le succès de Dumas au théâtre est passé de mode, il a plusieurs maîtresses et beaucoup d’enfants. C’est le feuilleton dans les journaux qui marche, avec Paul Féval et Eugène Sue. Ça se vend, on en redemande, Dumas en écrit. Aujourd’hui, nous avons les séries télévisées, qui ont le même rôle et qui sont sans doute composées sur les mêmes principes.

 

Il lui faut écrire vite… Ecrire vite et bien ? Les grands livres se font-ils en quelques mois ? Certains, oui. Ecrire vite implique d’utiliser des clichés, des situations convenues, des péripéties superficielles. Or l’art devrait décaper les esprits et les cœurs. Certains clichés que reprend Dumas sont déjà bien installés, et il est peut-être en train d’en créer de neufs. Il me semble retrouver dans Les Trois Mousquetaires une sorte de mythologie gauloise toujours à l’honneur : le provincial qui monte à Paris, l’amitié virile, l’honneur militaire, le français galant, le français malin, le français mangeur et buveur, le jeune homme dont « la valeur n’attend pas le nombre des années ». Le miroir nous tend une image flatteuse, d’où peut-être le succès de ce roman ? 

 

Alexandre Dumas m’a donc déçu. Ai-je passé l’âge ? Suis-je insensible à la verve, à la rapidité, à l’imprévu, à la drôlerie ? Peut-être. Je n’aime guère le rocambolesque, mot qui vient de Ponson du Terrail, maître du roman feuilleton. Le grand auteur de ma jeunesse, celui qui m’a enchanté, que j’ai relu tant de fois, c’est Jules Verne. Peut-être y a-t-il des esprits pour Dumas et des esprits pour Verne ? Mais Jules Verne appréciait Dumas et lui a dédié Mathias Sandorf  (1885) !

 

 

 P.-S. :

 Il y a plusieurs sites littéraires qui recensent et analysent les romans. Si vous tapez sur Google < Critiques libres. com  + Les Trois Mousquetaires >, vous trouverez 52 critiques de lecteurs à propos des Trois Mousquetaires. La majorité des avis sont positifs, mais je ne suis pas le seul à m’être ennuyé à la lecture de ce roman.

Et puis, j’ajoute, mon cher Hervé, que Proust, tout imprégné de lettres françaises, citant Balzac, Hugo et Stendhal qui sont contemporains de Dumas père, ne dit pas un mot des quatre mousquetaires dans son chef d’œuvre. Ce silence vaut à mon avis condamnation.

 

Laurent Jouannaud - Juillet 2016