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Les Ensablés - Notes de voyage de Laurent Jouannaud: Jean Racine (1639-1699) est moderne, mais pas cool!

Les ensablés - 23.03.2014

Livre - Jouannaud - Jean Racine - Théâtre


Mon cher Hervé, j’ai relu trois pièces de Jean Racine (1639-1699): Britannicus (1669), Bérénice (1670) et Phèdre (1677). Chaque pièce ne dure qu’une cinquantaine de pages : c’est bref. Les personnages sont des rois, des reines, des princes, des princesses, et il s’agit à chaque fois de mettre en scène le pouvoir et l’amour. Voilà deux thèmes toujours d’actualité, toujours passionnants, et il en allait, il y a 350 ans, comme il en va aujourd’hui : le maître veut forcer l’amour. Dans les pièces de Racine, la situation des personnages est présentée à la fois avec brutalité et avec élégance. Celui qui a le pouvoir met à sa proie le marché en main : ou tu cèdes, ou tu le paieras cher. Il y a toujours des dialogues avant le recours à la violence : on parle aux autres et à soi-même avant de passer à l’acte. Ces dialogues constituent le texte de la tragédie. Racine résumait ainsi son esthétique théâtrale : « une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l’élégance de l’expression ». Cette esthétique fonctionne encore parfaitement.

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

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Dans Britannicus, Néron aime Junie, et il la fait enlever : « J’aime, que dis-je, aimer ? j’idolâtre Junie. » Or Junie et Britannicus s’aiment : « Il sait, car leur amour ne peut être ignorée, /Que de Britannicus Junie est adorée ». Mais Néron est l’empereur : il est le maître. Narcisse, son âme damnée, lui conseille de suivre son bon plaisir : « Vivez, régnez pour vous. » Néron met la vie de Britannicus entre les mains de Junie : « Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous. » Mais Junie aime toujours Britannicus et Néron empoisonnera son rival : « Néron impunément ne sera pas jaloux. » Ce premier crime en annonce d’autres. Junie, pour échapper au tyran, devient religieuse, prêtresse de Vesta, personnage sacré que même l’empereur ne peut plus toucher. Néron se désespère de la voir lui échapper !

 

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Ne pas aimer le maître qui vous aime, c’est un drame. Mais aimer le maître qui ne vous aime plus, c’est aussi un drame. Dans Bérénice, Titus accède au trône puisque son père vient de décéder. Après huit jours de deuil, il devrait annoncer qu’il épouse la reine Bérénice, sa liaison de cinq ans, et Bérénice y compte bien : « Titus m’aime : il peut tout ; il n’a plus qu’à parler. » Or Titus a choisi de renoncer à elle dès la mort de son père : « Mais à peine le ciel eut rappelé mon père,/Dès que ma triste main eut fermé sa paupière,/De mon aimable erreur je fus désabusé./Je sentis le fardeau qui m’était imposé ;/Je connus que bientôt, loin d’être à ce que j’aime,/Il fallait, cher Paulin, renoncer à moi-même /Et que le choix des dieux, contraire à mes amours,/Livrait à l’univers le reste de mes jours. » Il a décidé seul de la renvoyer. Il n’a pas hésité pas à renoncer à elle, mais il hésite à le lui dire en face : « Mais par où commencer ? Vingt fois, depuis huit jours, j’ai voulu devant elle en ouvrir le discours. » Bérénice n’a rien vu venir, rien pressenti. La coutume romaine interdit à l’empereur d’épouser une reine étrangère. Mais Titus peut tout : il pourrait braver le peuple, il pourrait abdiquer. Son confident Paulin le confirme : « Vous pouvez tout : aimez, cessez d’être amoureux./ La cour sera toujours du parti de vos vœux. » Aime-t-il encore Bérénice ? Oui, peut-être. En tout cas, il le dit : « Maintenant que je l’aime encore plus que jamais ». Mais cet amour est-il encore actuel ? Dans la grande scène 5 de l’acte IV, Titus et Bérénice sont face à face. Titus souffre, il pleure : « Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez ? » Mais il a décidé : «  Il ne s’agit plus de vivre, il faut régner. –Eh bien ! régnez, cruel, contentez votre gloire. » Entre deux passions, Titus a choisi. Et certes, assumer le pouvoir est un choix « noble » (le bien de l’état, des peuples, de la patrie, etc.) mais ce choix sacrifie un être humain, Bérénice. Elle lui rappelle qu’il savait qu’un jour, arrivé au pouvoir, il devrait l’imposer aux autres. Titus lui répond : « Mon  cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir/Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir. » Bérénice évoque son suicide. Titus hésite : « Pourquoi suis-je empereur ? Pourquoi suis-je amoureux ? » Il menace lui aussi de se suicider. Pour finir, Bérénice, la vieille maîtresse, accepte son destin : « Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte. » La raison d’état l’a emporté. Bérénice n’a plus rien. Il reste à Titus, la gloire et le pouvoir.

 

phèdre

Dans Phèdre, Phèdre aime Hippolyte, qui est son beau-fils, le fils que son mari Thésée a eu d’un premier mariage : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;/Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;/Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;/Je sentis tout mon corps et transir et brûler. » Phèdre cache sa passion mais Thésée meurt, et tout change. Sa confidente le lui dit : « Vivez ; vous n’avez plus de reproche à vous faire : /Votre flamme devient une flamme ordinaire. » Elle se déclare à Hippolyte. Hippolyte la repousse : « Dieux ! Qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous/ Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ? ». Phèdre a un atout : elle est reine d’Athènes, elle peut offrir ce trône à Hyppolite, au détriment même de son propre fils : « Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder./Il instruira mon fils dans l’art de commander./Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père:/Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère. » Mais Thésée n’était pas mort, il revient. Phèdre accuse Hyppolite de l’avoir harcelée : Thésée la croit et maudit son fils qui meurt peu après. Phèdre s’empoisonne : « Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu/Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ; /Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage/Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;/Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,/Rend au jour qu’ils souillaient toute sa pureté. » Néron, c’est le prédateur sexuel : s’il désire, il prend. Titus, c’est celui qui met fin d’un coup à une histoire d’amour : s’il n’aime plus, il répudie. Phèdre, c’est la femme couguar dans une famille recomposée. Racine n’instruit pas de procès : il décrit simplement le passage à l’acte, quand ses personnages tout puissants cèdent à leur désir. Ce passage à l’acte est difficile car les personnages savent où est le bien et où est le mal : ils hésitent. On fait le mal et on fait du mal par cruauté (Néron), par faiblesse (Phèdre), par raison d’état (Titus). Ils choisissent le mal en connaissance de cause. La tragédie dure le temps de leurs dernières hésitations, quelques heures. Racine se montre grand psychologue : tous les arguments pour et contre sont passés en revue et pesés au trébuchet de l’alexandrin. Racine et ses spectateurs savaient eux aussi où est le bien et où est le mal. Le spectacle tragique devait détourner de ces mauvaises passions qui entraînent nécessairement le malheur après elles : « Les passions n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité.  » (Préface de Phèdre) Les personnages raciniens pouvaient faire pitié, mais jamais provoquer sympathie, admiration ou indulgence. Ils étaient moralement condamnés. Aujourd’hui, la sévérité de Racine ne serait plus de mise : suivre ses pulsions, vivre sa vie, se faire plaisir sont en soi des valeurs. Inversement, la pudeur d’Hippolyte, l’intransigeance de Junie, la fidélité de Bérénice ont vraiment quelque chose d’un cool !

 

Mon cher Hervé, je n’ai pas modernisé Racine : Racine est actuel, la bête humaine n’a guère changé depuis les rois. Il y a bien sûr d’autres choses dans ces pièces : le conflit mère-fils (Néron et Agrippine), le conflit père-fils (Thésée et Hippolyte), le rôle néfaste des conseillers en politique, les « dommages collatéraux » dans les familles recomposées (mais oui !), etc. Il y a enfin la clarté et la précision de la langue, parfaitement compréhensible à trois siècles de distance !

 

Laurent Jouannaud - Mars 2014