Les Ensablés - Notes de voyage de Laurent Jouannaud : "La nausée, glissons dessus, il n'y a rien à lire"

Les ensablés - 13.03.2011

Livre - Jouannaud - Sartre - Nausée


On trouvera ci-dessous la première lettre que m'a adressée Laurent Jouannaud, comme il me l'avait promis, sur la Nausée de Sartre. Ces lettres s'intituleront "Notes de voyage", car il s'agira à chaque fois d'un voyage vers les grands monuments "touristiques" de la littérature. Hervé Bel.

 

Mon cher Hervé, Vous avez cité ce livre dans votre blog du dimanche 2 janvier 2011 quand vous ressentiez devant Paris un sentiment de nausée, « comme celle de Roquentin, dans le roman éponyme de Jean-Paul Sartre ». Je commencerai par ce roman-là. J’ai dans ma bibliothèque L’Être et le Néant, Les Mots, Qu’est-ce que la littérature ?, Huis clos, Les Mouches, Le Diable et le Bon Dieu. Mais pas La Nausée que j’ai lu il y a très longtemps. Je vais l’acheter : la librairie universitaire du centre ville est généralement bien fournie. Voilà, c’est fait : j’ai relu La Nausée. Recalé. Parfaitement, cher Monsieur, je vous déconseille la visite du monument intitulé La Nausée. Vous vous y ennuieriez, comme moi : aucun des personnages n’a réussi à me convaincre de son existence, ni l’Autodidacte, ni Anny, ni Roquentin. L’action se passe à Bouville, quelque part en Normandie, votre région d’élection.

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

 

 

 

L’Autodidacte complète son instruction en lisant dans l’ordre alphabétique le fonds de la bibliothèque municipale, celle que Roquentin fréquente pour écrire un livre d’histoire. Il en est à la lettre L. Ce personnage qui aurait pu être un naïf attachant se montre durant les cinq semaines que dure le roman raisonneur madré, puis conformiste humaniste et socialiste bêlant. Il finit en pédéraste qu’on expulse de la bibliothèque manu militari : c’est le moment où il devient sympathique au narrateur sans que j’aie bien compris pourquoi. Anny est une ancienne liaison de Roquentin. Elle lui donne rendez-vous à Paris après quatre ans de séparation : « Mais qu’est-ce qu’elle veut ? Je ne peux pas le deviner. » Leur longue discussion d’un soir se conclut ainsi : - Alors, il faut que je te quitte après t’avoir retrouvée. - Non, dit-elle lentement, non. Tu ne m’as pas retrouvée. Anny se met à rire. - Le pauvre ! Il n’a pas de chance. Pour la première fois qu’il joue bien son rôle, on ne lui en sait aucun gré. Allons, va t’en. C’était un dialogue de théâtre : Anny est un rôle. Elle annonce la thèse qui fait le thème du roman. Elle a compris avant Roquentin que la vie ne suffit pas : elle cherchait « des moments parfaits », « des situations privilégiées  qui avaient une qualité tout à fait rare et précieuse. » Mais le théâtre sans les acteurs m’ennuie vite.

 

 

Si l’Autodidacte et Anny sont schématiques, Roquentin, en revanche, est une pièce montée un peu trop chargée. Il a voyagé et travaillé en « Europe Centrale, en Afrique du Nord et en Extrême-Orient ». Il évoque Rome, Barcelone, Burgos, Mekhnès, Bakou, Tokyo, Hambourg, Shanghai, une « petite statuette khmère » et une mission archéologique (car Sartre a lu Malraux). Il y a du baroudeur en lui : « Un Marocain sauta sur moi et voulut me frapper d’un grand canif. Mais je lui lançai un coup de poing qui l’atteignit au-dessous de la tempe. » Une fois rentré en France («j’aurais pu tout aussi bien me fixer à Paris ou à Marseille»), Roquentin est devenu historien et vit depuis trois ans à Bouville où il dépouille la correspondance du marquis de Rollebon léguée par un de ses descendants à la bibliothèque. Il a ses fiches, consulte les dictionnaires et les revues d’époque. Il abandonnera cette activité à la fin du roman : « Je n’écris plus mon livre sur Rollebon ; c’est fini, je ne peux plus l’écrire. Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? » Il s’est mis à rédiger un journal intime « pour y voir clair » dans la crise qu’il traverse. Ce journal qui devient La Nausée est un fourre-tout auquel manque le mystère, la pudeur et l’impudeur, le sens du doute.

 

A la bibliothèque, au café, au musée, Roquentin est un observateur impitoyable mais il sait aussi manier le registre lyrique : « Est-ce que je vais… ? caresser dans l’épanouissement des draps blancs la chair blanche épanouie qui retombe douce, toucher les moiteurs fleuries des aisselles, les élixirs et les liqueurs et les florescences de la chair, entrer dans l’existence de l’autre, dans les muqueuses rouges à la lourde, douce, douce odeur d’existence, me sentir exister entre les douces lèvres mouillées, les lèvres rouges de sang pâle, les lèvres palpitantes qui bâillent toutes mouillées d’existence, toutes mouillées d’un pus clair, entre les lèvres mouillées sucrées qui larmoient comme des yeux ? » Quelle préciosité tout d’un coup ! Démodé. Bien entendu, Roquentin est philosophe puisque Sartre l’était : « L’essentiel, c’est la contingence. Je veux dire que, par définition, l’existence n’est pas la nécessité. Exister, c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi. » Il y a évidemment des bons mots, comme cette formule qui m’a tant impressionné dans ma jeunesse : « Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre. » Vivre exigerait donc plus de lâcheté que de courage ? Possible, oui. La philosophie ne me gêne pas : elle me gêne dans un roman, quand le personnage pense au lieu de souffrir. Le défaut principal de La Nausée, c’est le mélange des genres. On dit que le roman peut prendre toutes les formes : peut-être, mais pas toutes en même temps. Et puis Roquentin ne souffre pas assez. J’ai attendu un vomissement qui n’est pas venu, une crise violente, un dégoût irrépressible, une rupture dramatique. Pas du tout ! Il se donne bien un coup de canif dans la main mais cela ne convainc personne, même pas lui : «Mon canif est sur la table. Je l’ouvre. Pourquoi pas ? De toute façon, ça changerait un peu. » C’est encore du théâtre.

 

Il y a un curieux abus de langage dans le titre du roman. Ce n’est pas Roquentin qui a la nausée, c’est le monde qui devient nauséeux, qui perd de sa consistance : « La Nausée n’est pas en moi : je la ressens là-bas sur le mur, sur les bretelles, partout autour de moi. Elle ne fait qu’un avec le café, c’est moi qui suis en elle. » Plus rien n’a de sens, l’absurde envahit l’existence mais Roquentin a déjà trouvé la parade. Anny voulait vivre des moments parfaits. Roquentin les vit en écoutant la musique de jazz dans le premier café venu : « Quand la voix s’est élevée dans le silence, j’ai senti mon corps se durcir et la Nausée s’est évanouie. » Bref, l’art introduit le nécessaire, « le métal », dans l’existence ramollie par l’absurde. Il faut du jazz, bien sûr, et une voix de « négresse » : Bach ou Verdi, cela aurait fait un peu trop bourgeois. Et « quatre notes de saxophone », pas du violon. Dans les dernières pages, Roquentin décide d’écrire un roman au lieu de continuer ses recherches historiques : l’art contre la contingence de tout le reste. Écrire un roman pour se sauver. Roquentin change de plume mais ne quitte pas sa chaise. C’est sans doute le malentendu central de ce roman : « Voici ce que j’ai pensé : pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. » Non, ce n’est pas si simple : d’abord, ce n’est pas facile de raconter. Cela, Sartre le sait sans doute. Mais bien raconter ne suffit pas pour écrire un monument.

 

La Nausée est roman auquel manque l’essentiel : la voix. Et puis cette clé d’entrée au paradis est bien rouillée. Quelle naïveté de la part de Sartre : «La Négresse chante. Alors on peut justifier son existence ? Un tout petit peu ? » Écrire, mon cher Hervé, ne vous sauvera pas. Sartre l’a compris vingt ans plus tard et il s’en est expliqué dans Les Mots, cet émouvant chef d’œuvre : « La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. » C’est dans Les Mots que la grand-mère de Sartre déclare devant des vérités dérangeantes : « Glissez, mortels, n’appuyez pas. » Glissons sur La Nausée, il y a mieux à lire.

 

Laurent Jouannaud