Les Ensablés - Notes de voyage de Laurent Jouannaud: "Le diable au corps" de R.Radiguet, le roman et le scandale

Les ensablés - 03.05.2014

Livre - Jouannaud - Radiguet - diable au corps


Cher Hervé, j’ai relu Le Diable au corps de Raymond Radiguet[1]. C’est ma contribution aux commémorations de la Grande Guerre. En effet, l’action du roman est précisément datée : de mars 1917 jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918. Le roman décrit l’arrière et pas le front : nous sommes à F… et à J… , au bord de la Marne, pas loin de Paris. Il y a un poilu dans l’histoire, qui sera blessé, qui viendra en permission, qui sera enfin libéré, mais ce n’est pas lui le héros. Les personnages principaux du roman sont Marthe, sa femme qui le trompe, et l’amant, trop jeune pour aller se battre puisqu’il n’a que seize ans. Pauvre poilu !

 

Par Laurent Jouannaud

 

diable

 

Ce roman d’une centaine de pages a évidemment fait scandale lors de sa parution en 1923. C’est un scandale à plusieurs étages, si je puis dire, et un scandale calculé. Le Diable au corps est une histoire d’amour physique. Le texte est chaste mais clair : Marthe et François n’enfilent pas des perles. D’ailleurs les voisins du dessous se régalent : « Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction des Martin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de l’après-midi et de surprendre nos caresses. » Marthe trompe donc son mari, histoire éternelle. Tromper son conjoint, est-ce scandaleux ? Toujours un peu, tout de même, surtout quand c’est la guerre : « Nous entendîmes le canon. On se battait près de Meaux. » D’avril à juin 1917, au Chemin des Dames, il y a 200 000 morts français : c’est le moment où Marthe et le narrateur se rencontrent. Le scandale, c’est qu’on s’aime et s’amuse quand on meurt juste à côté. Pire ! Jacques, le poilu cocu, risque sa vie au moment même où sa femme le trompe. Cette fois, c’est l’honneur de l’armée et de la France qui est en cause. Tromper un poilu, c’est presque passer à l’ennemi !

 

Raymond Radiguet

Raymond Radiguet

 

L’amant est très jeune : « Est-ce ma faute si j’eus douze ans quelques mois avant la déclaration de la guerre ? » Quand il rencontre Marthe en avril 1917, trois ans plus tard, il a quinze ans. Ce sera souligné : « le jour anniversaire de mes seize ans, au mois de mars 1918 ». Etait-il nécessaire que le héros soit si jeune ? Non, bien sûr, sauf pour ajouter au scandale, et le désamorcer en même temps : le héros coupable est trop jeune pour être responsable. Marthe a dix-neuf ans, c’est une adulte qui séduit un mineur : aujourd’hui encore (et même plus qu’hier !) la loi ne plaisanterait pas avec de tels actes. Enfin, ce plaisir que prend le jeune amant fait problème : a-t-il l’âge de faire l’homme ? à quel âge a-t-on le droit (légal, moral) de faire l’amour, d’avoir une liaison ? Cette question n’a toujours pas de réponse claire et seize ans semble un âge limite. Surtout que Marthe tombe enceinte ! Père à dix-sept ans ? Y a-t-il un âge minimum pour être père ? Autre question épineuse à laquelle le héros répond vite : « A notre âge, il me semblait impossible, injuste que nous eussions un enfant qui entraverait notre jeunesse. » Il y a un absolu de la passion qui excuse ou explique tout (ou presque).

 

Mais cette histoire sulfureuse ne reste pas dans les hautes sphères. Marthe, devenue la maîtresse du narrateur, couche avec son mari rentré en permission, ce qui permet à Radiguet d’entretenir ensuite une équivoque (un peu forcée) sur l’identité du vrai père. Cette infidélité de Marthe à son amant abîme le tableau. Quant au jeune homme qui vient tout juste de se dépuceler, il est lui aussi infidèle : il ne résistera pas à la première tentation. Il couche avec un « gracieux animal, Espagnole blonde », la maîtresse de son ami René qui lui a demandé de la mettre à l’épreuve. Le narrateur commente : « Cette légère infidélité renforça mon amour. »  Et plus tard, quand Marthe est déjà enceinte, il cherche une aventure avec Svéa, une Suédoise amie de Marthe. Le texte n’est pas clair, on ne sait pas s’il a couché, mais en tout cas, il a essayé, il croyait « bénéficier d’un viol facile ». Et ça s’est passé chez Marthe : « Ailleurs que dans la chambre de Marthe, l’eussé-je désirée ? » Notre héros, disons-le, est une canaille qui profane lui-même son premier amour.

 

Le film (Pierre Bost était un des scénaristes)

Le film (Pierre Bost était un des scénaristes)

 

Ce jeune homme est un homme à femmes : il a le don. C’est lui qui a pris les choses en main dès leur première rencontre et pendant les travaux d’approche. Juridiquement, elle suborne le jeune homme ; pratiquement, c’est lui qui flirte, drague, ment, séduit. Au moment de l’acte, il hésite, il tergiverse, il doute, il ne sait pas encore s’il possède l’attirail nécessaire. Il l’a. « Son visage s’était transfiguré », constate-t-il après l’acte. Un don Juan s’éveille. Don Juan, le scandale fait homme. Cette histoire, ni platonique ni sublime, n’échappe pas aux trivialités de toute liaison : les reproches, les mensonges, les scènes (« Comme tu as été méchant ! »), la jalousie physique (« Je maudissais l’homme qui avait avant moi éveillé son corps »). Avant même le retour du guerrier avec l’armistice, cet amour a fané, il n’aura duré que quelques mois : « J’appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se sentir seul dans un lit aux draps frais. J’alléguais des raisons de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. » Puis, il y a un regain, ainsi justifié : « Je voulais profiter de Marthe avant que l’abîmât sa maternité. » Quel mufle ! Ce premier amour, raconté sans fard, sans embellissement, sans poésie, n’est pas ragoûtant, et c’est le ton même de cette narration qui est scandaleux. Celui qui dit « je », celui qui se rappelle et se raconte, n’a jamais un moment de regret ou de remords : il se place au-dessus du scandale qu’il provoque. Sa propre vie est déjà compromise (il abandonne le lycée), sa famille est montrée du doigt. Il y a une femme infidèle qui meurt, un mari trompé, un enfant adultérin, et le narrateur reste imperturbable. Il analyse froidement le passé : « Elle n’aimait déjà plus Jacques quand elle l’épousa. » Sa sincérité, son respect des faits, ses remarques ont quelque chose de glaçant : « Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que l’amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres, s’imaginent qu’ils innovent. » Ce psychologue a le cœur déjà sec : « Tout amour comporte sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. » Cette cruauté narrative, cette objectivité sans passion jettent un froid. Mais ce n’est pas tout.

 

Il se trouve que Raymond Radiguet, né en 1903 a dix-sept ans quand il rédige son roman, vingt ans quand il le publie. Peut-on être écrivain si jeune ? Violoniste peut-être, ou poète, mais romancier ? Quelle expérience de la vie peut avoir un si jeune homme ? Quel poids humain peut contenir ce roman ? La précocité romanesque choque, elle semble factice. La seule justification serait que l’auteur ait vécu cette histoire : ce serait donc un témoignage. Et de fait, le réalisme des dates, des lieux, des détails suggère qu’il s’agisse d’une histoire vraie. D’ailleurs, Radiguet aurait eu en 1917 une liaison avec une femme de vingt-quatre ans. Dans ce cas, le scandale rebondit : fallait-il publier ce témoignage ? n’est-il pas scandaleux que celui par qui le scandale arrive se confesse en public et en tire bénéfice ?

 

Jean Cocteau et Raymond Radiguet sur la plage vers 1921

Jean Cocteau et Raymond Radiguet sur la plage vers 1921

 

Il y a enfin le scandale qu’a constitué le lancement de ce roman scandaleux. Raymond Radiguet est déjà connu, il fréquente Cocteau, Max Jacob, la famille Hugo, les salons, les princes. Bernard Grasset organise le lancement : affiches, photos, film. Un bandeau sur le livre annonce : « Le chef d’œuvre d’un romancier de dix-sept ans. » Des bonnes feuilles ont été publiées. Le roman est connu avant d’être lu. Le prix littéraire du Nouveau-Monde lui est décerné (les membres du jury sont des amis de Radiguet), avec traduction en anglais et publication à New York. Succès. Le livre est devenu une marchandise : est-il bon parce qu’il se vend, se vend-il parce qu’il est bon ? Scandaleux mélange des genres, équivoque toujours actuelle. Le jour même du lancement, un article mielleux signé Radiguet paraît dans les Nouvelles littéraires. L’auteur y prévient les critiques qu’on va lui faire à propos de sa jeunesse et de ce lancement publicitaire. Il se félicite d’avoir un éditeur qui sait « lancer les livres ». Il précise encore : « Ce petit roman d’amour n’est pas une confession, et surtout au moment où il semble davantage en être une. » C’est « une fausse autobiographie », écrit-il. Qu’on sache bien que Radiguet n’est pas le bad boy dont il raconte l’histoire. Le scandale a des limites soigneusement pesées. Radiguet n’est pas Jean Genêt. La fin est très rapide. « Marthe comprit tout », tomba malade, retourna chez ses parents, accoucha en janvier 1919 (« j’ai failli mourir »), donna à son fils le prénom de son amant, décéda. Le narrateur s’est bien remis puisqu’il raconte son premier amour, « mon amour avec tout ce qu’il avait de monstrueux. » Ultime scandale : le poilu ne saura jamais rien, il ne tuera pas son rival, il élèvera son petit bâtard, la morale ne sera pas sauve. Faisons le bilan. Scandale et littérature sont liés, là n’est pas la question, l’encre n’est pas de l’eau bénite, et je vous souhaite, cher Hervé, d’écrire un roman qui fasse scandale.

 

Mais il y a les scandales de circonstance et les scandales impérissables. Les Fleurs du Mal, A la recherche du temps perdu et Voyage au bout de la nuit feront toujours scandale. De même Lolita, L’Amant de Lady Chatterley ou L’Amant. Le Diable au corps fait partie des romans scandaleux qu’on peut relire. Oui, ce jeune homme sensuel impatient de jeter sa gourme, qui s’enferre et s’en sort, il existe encore. C’est ça aussi la jeunesse, et son cynisme plus actuel que jamais. Quant à la forme du roman, elle est remarquable. L’analyse psychologique va loin. C’est une éducation sentimentale bien menée, celle d’un libertin à son coup d’essai. Rien à voir avec le tendre Blé en herbe qui paraît la même année ni avec le triste roman de Flaubert. Ce don Juan naissant a encore des doutes ; il croit aimer quand il ne fait que désirer (« Je désirais Marthe et ne le comprenais pas ») ; les portiers d’hôtel le font rougir, mais il grandit au cours des pages. A la fin, il sait même que le scandale est soluble dans le temps : « Je compris que l’ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses. » Quant à Marthe, la mal mariée, elle aime un jeune homme, un frère, un amant, un mentor (c’est lui qui choisit les meubles du couple), un rêve d’amour : cruel portrait de femme-enfant, l’antithèse de La Garçonne de Margueritte (1922). C’est un roman habile, avec des effets appuyés, visant la sensation, mais réussi, dans la tradition psychologique. Dernier scandale, cette fois bien involontaire : le roman paraît en le 10 mars 1923, et Radiguet meurt de typhoïde le 12 décembre de la même année. Il avait eu vingt ans en juin. Comme si le destin lui donnait raison d’avoir été si vite publié.  

 

[1] Raymond Radiguet, Œuvres complètes, édition établie par Chloé Radiguet et Julien Cendres, Stock, 1993. Il y a une notice biographique et des notes sur les textes.

 

Laurent Jouannaud - Mai 2014