Les Ensablés - Notes de voyage de Laurent Jouannaud : "Les dieux ont soif" d'Anatole France (1844-1924)

Les ensablés - 29.05.2016

Livre - Jouannaud - Anatole France - Dieux


Mon cher Hervé, j’ai lu il y a quelques semaines une biographie de Robespierre, ce qui m’a donné envie de me replonger dans la Révolution française. Cette époque m’a toujours fasciné. Ces dix années, de 1789 à Bonaparte, ont profondément transformé la France et il n’est pas si facile de faire bouger ce pays où j’ai parfois l’impression que rien n’a vraiment changé durant les trente dernières années. J’ai donc relu Les Dieux ont soif d’Anatole France (1844-1924), publié en 1912. Anatole France est bien oublié, son succès fut pourtant considérable et il passe pour le modèle du Bergotte de Proust.

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

Son roman se situe au moment de la Terreur, en 1793, quand la Révolution dévore ses enfants. L’auteur s’appuie sur une documentation très précise, c’est du moins ce qu’affirme mon édition de poche dont je lis les notes avec soin. De ce roman, je ne me rappelais que la figure de Brotteaux, lecteur de Lucrèce, athée sans préférences politiques, image de l’homme tolérant que la furie de ses contemporains condamne à mort. Mais le personnage principal est Evariste Gamelin, la trentaine. Il est artiste peintre.

 

On le voit dès la première page signer une pétition contre 22 membres de la Convention, pétition proposée par la section parisienne du quartier  où il habite :

« - Je savais bien que tu viendrais donner ton nom, citoyen Gamelin. Tu es un pur. Mais la section n’est pas chaude ; elle manque de vertu. J’ai proposé  au Comité de surveillance de ne pas délivrer de certificat de civisme à quiconque ne signerait pas la pétition.

- Je suis prêt à signer de mon sang la proscription des traîtres fédéralistes. Ils ont voulu la mort de Marat : qu’ils périssent !

- Ce qui nous perd, répliqua Dupont l’aîné, c’est l’indifférentisme. Dans une section, qui contient neuf cents citoyens ayant droit de vote, il n’y en a pas cinquante qui viennent à l’assemblée. Hier, nous étions vingt-huit.

- Eh bien ! dit Gamelin, il faut obliger sous peine d’amende, les citoyens à venir.

- Hé ! Hé ! S’ils venaient tous, les patriotes seraient en minorité… »

 

Ce dialogue éclaire la situation politique de 1793. La ville de Paris veut imposer sa loi aux événements. Proclamée « Commune », la capitale est divisée en 48 sections armées qui font pression sur la Convention élue par la France entière. Les Conventionnels, à la demande des sections parisiennes, créent des Comités (Comité de salut public, Comité de sûreté générale, Comité de surveillance, etc.) qui dirigent le pays. Cette activisme de la population parisienne, plus rouge que le reste du pays et qui veut commander aux départements modérés, est une caractéristique, toujours actuelle, de la vie politique française. Le Conseil général de la Commune de Paris délivre un certificat de civisme, qui est une attestation de bonne conduite et d’orthodoxie politique. En vertu de la Loi des suspects du 17 septembre 1793, les personnes qui ne l’ont pas peuvent être arrêtées. Tout en déplorant l’indifférentisme des autres Parisiens, une minorité exerce le pouvoir par la force et la menace. C’est dans ces circonstances qu’Evariste Gamelin va être nommé juré du Tribunal révolutionnaire.

 

Evariste est un bon garçon. Il aime sa mère et s’occupe d’elle : « Jusque sur mon lit de mort, je te rendrai ce témoignage, Evariste, que tu es un bon fils. Après le décès de ton père, tu m’as courageusement prise à ta charge, bien que ton état ne te rapporte guère, tu ne m’as jamais laissé manqué de rien ». Il a pitié des pauvres : on le voit partager sa ration de pain avec une malheureuse qui en a plus besoin que lui. Il est joli garçon, il tombe amoureux de la belle Elodie qui lui ouvre les bras, il est jaloux de celui qui l’y a précédé, il aime le plaisir. Ce sont des sentiments très humains. En art, il a de la technique et pas assez de sensibilité, c’est « un artiste froid et savant ». Il suit les événements et participe à la vie de sa section. C’est un pur.

 

Evariste est nommé juré du Tribunal révolutionnaire, au chapitre VIII, sur recommandation de Robespierre qui ne le connaît pas mais à qui il a été recommandé. Il entre en fonction le 14 septembre 1793 : « Les prisons regorgeaient ; l’accusateur public travaillait dix-huit heures par jour. Aux défaites des armées, aux révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons, la Convention opposait la terreur. Les dieux avaient soif. » Le Tribunal révolutionnaire est très légalement l’organe qui rend la justice en France. La Commune de Paris a réclamé sa création en 1792, il existera jusqu’en 1795. Je coupe-colle, cher Hervé, quelques informations tirées de Wikipedia : « Le Tribunal révolutionnaire de Paris tenait séance au Palais de justice, installé le 17 avril 1792 dans la Grande chambre rebaptisée « Salle de la Liberté » et devant un parterre de personnes désœuvrées, essentiellement des femmes, qui recevaient des secours de la Commune pour y occuper les places et représenter l'opinion. En moins de 28 mois d'activité, il a jugé 2 807 personnes, et il en a condamné 2 742 à mort (ces nombres varient selon les listes publiées à l'époque). »

 

Evariste enverra à la mort des dizaines de suspects, dont l’amant de sa sœur qui vient le supplier de l’épargner, dont son voisin Brotteaux qui a partagé avec lui ses repas. Au plus fort de la Terreur, les choses vont vite. C’est l’acquittement ou la mort. Il n’y a pas d’instruction, une dénonciation suffit pour passer en jugement. Il n’y a pas d’avocat, pas de témoins. L’accusé a quelques minutes pour se défendre. « Il faut asséner le verdict comme un coup de massue sur les ennemis de la République. » Il n’y a pas possibilité de faire appel. On finira par juger non plus un individu, mais plusieurs prévenus ensemble, par « fournées ». L’exécution a lieu dans la journée même, en place publique, par décapitation [1].

 

Evariste n’est pas un profiteur, ni un opportuniste. Anatole France en fait un convaincu. Il a des scrupules de conscience, mais sa mission passe avant tout sentiment : « Je suis impitoyable pour que demain tous les Français s’embrassent en versant des larmes de joie. » Quand le vent changera, quand la Convention nationale reprendra le pouvoir sur la ville de Paris, Evariste Gamelin ne cherchera pas à reculer ni à renier son engagement. Il meurt guillotiné le 10 thermidor, soit le 27 juillet 1794, en même temps que Robespierre dont Anatole France raconte la chute : Robespierre est arrêté par la Convention, libéré par la Commune de Paris, puis repris par la Convention.

 

L’auteur n’explique pas le phénomène Gamelin. C’est un monstre, dit sa sœur. Sa mère le dit aussi : « Je ne voulais pas le croire, mais je le vois bien : c’est un monstre… ». Brotteaux déclare : « Surtout n’essayez pas d’émouvoir les juges, les jurés, un Gamelin. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses : on ne s’explique pas avec les choses. » Gamelin a « la foi révolutionnaire ». Il croit en Marat, puis en Robespierre. Mais sa mère constate : « Ce que tu dis de Marat, tu l’as dit autrefois de Mirabeau, de La Fayette, de Pétion, de Brissot. » Evariste croit aux hommes providentiels. Il croit aussi à quelque chose de plus abstrait, quelque chose que ces hommes prétendent incarner. Anatole France appelle  cela des « dieux ».

 

Quels sont ces dieux qui ont soif ? La liberté, l’égalité, le salut public (« Au nom du salut public, je somme le citoyen juré d’être impitoyable pour les conspirateurs et les traîtres »), la République, la France, la Raison ? En fait, semble dire l’auteur, tout dieu, quel qu’il soit, réclame du sang pour baptiser ses adeptes. Evariste « avait l’esprit religieux », et, comme pour Robespierre, l’athéisme lui semble le pire des crimes : « Il exécrait les athées, surtout lorsqu’ils étaient d’un cœur ouvert et joyeux, comme le vieux Brotteaux. »

 

C’est un roman sans illusion. Les innocents n’inspirent guère de sympathie, on sent qu’ils pourraient eux aussi, si tout changeait, prendre la place des bourreaux. L’amour qu’Elodie éprouve pour Evariste a quelque chose de glaçant : « Elle l’aimait de toute sa chair, et, plus il lui apparaissait terrible, cruel, atroce, plus elle le voyait couvert du sang de ses victimes, plus elle avait faim et soif de lui. » A la mort d’Evariste, elle prend un nouvel amant et quand il la quitte le soir, elle lui dit mot pour mot ce qu’elle disait à Evariste quelques mois auparavant : « Pour te faire ouvrir la porte de la rue, frappe trois coups à la fenêtre de la concierge. Adieu, ma vie ! adieu, mon âme ! »

 

Brotteaux accueille et cache le prêtre Longuemare qui n’attire pas non plus la sympathie. Persécuté pour ne pas s’être rallié à la Révolution, il sera lui aussi guillotiné. Il est courageux, mais sa foi n’inspire guère : il aime les autres « parce que Dieu le lui ordonne ».

 

Brotteaux lui-même n’est pas le personnage sympathique que j’avais gardé en mémoire. C’est un matérialiste, disciple d’Epicure et Lucrèce : « Il faisait de la recherche du plaisir la fin unique de la vie. » Il ne croit pas à la justice, ni celle d’hier, ni celle du jour. Ses bonnes actions manquent de chaleur. Il sauve le prêtre Longuemare, mais pas par amour de l’humanité : « Je le fais pour vous montrer de quoi un athée est capable. »

 

On l’approuve quand il dit : « J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes. » Mais il n’est pas contre la religion, il l’estime « nécessaire aux peuples », et mieux vaut une religion ancienne qui est déjà repue : le catholicisme lui va.

 

Son scepticisme est prudent : « Brotteaux s’était donné pour loi de ne jamais contrarier le sentiment populaire, surtout quand il se montrait absurde et féroce, parce qu’alors, disait-il, la voix du peuple était la voix de Dieu. » Il faut préciser qu’Anatole France n’est certainement pas le personnage de Brotteaux. Grande conscience morale, dreyfusard de la première heure, un des fondateurs de la ligue des Droits de l’homme, c’était un sceptique engagé.

Brotteaux n’a commis aucun crime, il est innocent, il a été dénoncé, il est accusé de conspiration et d’athéisme. Sa mort est courageuse, il aime la vie et ne la quitte point sans regret : « Tout lié qu’il était et secoué dans l’infâme charrette, il gardait une attitude tranquille et comme un souci de ses aises. »

 

Les dieux ont soif est un roman amer sur la condition humaine. On pourrait reprocher son pessimisme à Anatole France, mais la Terreur a bien eu lieu et  il y a eu des Evariste Gamelin. D’ailleurs, trente ans après la parution de son roman, la Terreur est revenue. On a connu en France, non plus les certificats de civisme, mais bien les certificats d’aryanité, pour pouvoir travailler dans la fonction publique. Et il y eut des lois exceptionnelles, mais légales, pour une partie de la population : interdiction de sortir à certaines heures de la journée, interdiction de posséder un appareil de radio, obligation de porter une étoile jaune. Dans bien des pays, dont la France, une assemblée démocratiquement élue a confié légalement tous les pouvoirs a un homme qui a gouverné sans aucun contrôle parlementaire. Les régimes tyranniques de l’époque ont recruté des hommes jeunes et amoureux, ou de bons pères de famille, pour exécuter les basses œuvres au nom d’un idéal politique.

 

On peut imaginer que la Terreur revienne ici un jour, elle est en action sur d’autres continents. Les dieux ont toujours soif. Le roman d’Anatole France est actuel, on en modernisera les détails en relisant 1984, de Georges Orwell. Un décret de 1792 interdisait aux Français de s’appeler « Monsieur » ou « Madame ». Il fallait dire : « Bonjour, citoyen » ou « Bonjour, citoyenne » [2]. Nous n’en sommes pas là, mais je serai prudent en ce beau jour de printemps : « Bon dimanche, citoyens et citoyennes qui lisez Les Ensablés ! »

 

[1] J’ai longtemps eu une idée naïve de la guillotine, propre, rapide, indolore. En bref, chirurgicale. Mais l’illustration de mon édition Folio montre un des aides du bourreau qui tend un baquet pour recueillir le sang qui gicle à gros bouillons du tronc de Marie-Antoinette. Et dans le texte, Anatole France évoque « le couteau ensanglanté » qui se lève.

[2] Il s’agit du décret du 9 octobre 1792. Cette information n’est pas dans Les dieux ont soif, mais dans Un épisode sous la Terreur, une courte nouvelle de Balzac.