Les Ensablés - Paris au mois d'août, de René Fallet : la mélancolie du sourire

Les ensablés - 27.11.2011

Livre - Bel - Fallet - Mélancolie


C'est une histoire qui ne laissera pas indifférents ceux qui aiment Paris et les amours sous son soleil. "Paris au mois d'août" raconte comment un homme dont la femme et les enfants sont partis en vacances va, le temps d'un mois, vivre un grand amour, en sachant très bien que, le 31 août venu, l'aventure s'arrêtera. Histoire toute simple, mais qui résonne en chacun de nous. Ce ne furent pas forcément les mêmes circonstances, nous n'étions pas forcément mariés, mais tous, dans notre mémoire, conservons le souvenir d'un amour à court terme : des parenthèses inoubliables, vécues intensément, auxquelles on songe parfois, avec une nostalgie mesurée, car on savait qu'elles ne dureraient pas.

 

Par Hervé Bel

 

 

 

 

Fallet, je le connais par Brassens. Les deux hommes portaient de grosses moustaches et étaient de vieux copains. Il y a un film, sur le site de l'INA où on les voit discourir ensemble de littérature. L'amitié éclate au grand jour (cliquer ici), ainsi que la modestie de l'un et de l'autre. Fallet devait être drôle. Son roman, mélancolique sur le fond, regorge de passages qui m'ont fait sourire: Le soleil cuisait la foule dans un malodorant court-bouillon de chaussettes et de balançoires à Mickey. Paris l'été, six heures du soir, fleurait l'aisselle et la vaisselle. Toutes les robes à fleurs ne moulaient pas, loin de là, des Brigitte. Les cravates poissaient à des cols sales, sous des faces lunaires de pendus. Un flic, parfois, éclaboussait la rue comme une tache sur une page de cahier. Un piston projetait des giclées d'hommes et de femmes dans la gueule grise du métro. Un automobiliste tournait en rond depuis une heure et demie, épié par l’œil gourmand de charognards dits "contractuels". La multitude fusait en tous sens, évoquant, vue des toits, soit un grouillement mou d'amibes, soit tout un charleston de spermatozoïdes pressés de faire mouche. Je cite cet exemple parmi d'autres.

 

Fallet ne cesse en effet d'entrelacer le comique et les réflexions graves, de sorte que ce texte a quelque chose qui fait penser à Calet. Oui, c'est ça: Calet, Calet étant un descendant de Eugène Dabit. Il y aurait sans doute, si j'avais le temps, beaucoup de choses à dire sur cette filiation qui me frappe tout à coup, tandis que je vous écris en ce dimanche. Le héros s'appelle Henri Plantin, 40 ans, vendeur de cannes à pêche à la Samaritaine. Il n'était pas laid. D'accord, il n'avait plus la chevelure ondulée et touffue de son adolescence. Ses tempes s'étaient fleuries de pâquerettes de cimetière (...) Il avait dans la voix les musiques des Halles, des frites, de la Rambute, de la Quincampe et du Topol, du pavé natal, accent facile, coulant comme Seine sous le Pont-Neuf, et qui fait du Parisien le dessus du panier des casernes. (...) Cet ensemble avenant n'était guère mis en valeur par la blouse grise de la "Samar" (...).

 

 

Et cet homme comme tous les autres se retrouve seul le 31 juillet au soir, un peu étonné, mal à l'aise: le voilà célibataire occasionnel. Des soirées devant lui, personne pour lui dire: "Tu rentres tard", "Tu as trop bu", ces petits gentils qui enferment peu à peu, parce qu'on ne veut pas décevoir. Il a le temps pour penser, rêver. Le calme. Et puis les copains qu'il s'empresse d'aller retrouver au bar-tabac de Rosembaum. Il y a là Gogaille, le meilleur ami de Plantin, clochard de profession à la suite de circonstances cocasses qu'il vous faudra lire. D'autres amis encore. Un petit monde qui joue à la belote tout en devisant.

 

Un exemple: parlant des travaux à Paris, Gogaille s'exclame: Moi, je vais vous dire: ce qu'ils veulent détruire, c'est pas les vieux quartiers. Les taudis, ça les empêche pas de dormir, vu qu'ils ont jamais dormi dedans. Ce qu'ils veulent détruire; c'est l'amitié. Oui l'amitié. Dans les H.L.M., au moins, y en a plus, y a plus de conversations, plus rien. Les types se voient pas, se connaissent pas, leur reste que la famille, et c'est pas toujours primesautier, pas vrai? Le propos n'est pas idiot si l'on songe que le roman date de 1960. Et Plantin, se promenant sur la rive droite de la Seine, aperçoit soudain une silhouette merveilleuse. Une femme, La Femme, l'incarnation d'une image longtemps espérée. Elle marche, touriste nonchalante. Il faillit avoir un geste fou pour l'empêcher de s'en aller, de disparaître. Ah! ce n'était pas juste qu'elle partît si vite! Mais la chance va lui sourire. Quelque minutes après, il la revoit, la belle blonde à la robe rouge. Elle est perdue et, avec un accent anglais prononcé, lui avoue qu'elle est perdue! Perdue! Quel bonheur.

 

Jour de chance, de bonheur, qui me fais songer à cette chanson de Trenet: L'autobus que j'appelais, / Ô stupeur, n'était pas complet... / Sans plus attendre, je l'ai pris / Tout me sourit... / Je m'suis assis à côté / D'une blonde et jeune beauté... / Arrêt brusque et, patatras, / Voilà qu'ell' tombe dans mes bras... / Comm' j'avais l'air plein d'émoi, / Ell' m'a dit : "Accompagnez-moi, / Je demeure au parc Montsouris... / Tout me sourit...

 

Pendant un mois, pas un jour de plus, la vie est merveilleuse pour ce pauvre Plantin. La jolie touriste lui dit qu'elle est mannequin; il lui répond qu'il est artiste peintre. Pieux mensonge, il a tellement honte de sa blouse grise, de son petit métier. Et ce mensonge, bien entendu, nécessitera d'autres mensonges que je vous laisse découvrir... Quand viendra l'heure du départ, quand finira l'histoire, Plantin sera un autre homme. C'est un livre charmant qui fait rire, tout en suscitant la mélancolie. Pas trop, juste qu'il faut pour à notre tour songer au passé où nous fûmes des Plantin.  

 

Hervé Bel - Novembre 2011