Les Ensablés - “Pierre de Régnier et Scott Fitzgerald semblent être cousins”

Les ensablés - 19.06.2016

Livre - Deauville Pierre Regnier - Scott Fitzgerald cousins - Deauville réédition Regnier


Comme moi, vous aimez Deauville, vous aimez les années folles, vous aimez la mer, les villas en briques et fenêtres blanches, la plage et l'idée des jeunes filles en fleur d'autrefois? Alors, aucune hésitation, chers lecteurs, précipitez vous dans votre librairie et achetez "Deauville" (ici) de Pierre Régnier réédité par les Editions de la Thébaïde Nous avons déjà parlé de cet auteur singulier, fils supposé de Henri de Régnier, et noceur désabusé, voire désespéré, qui consuma sa vie en plaisirs variés (ici). C'est ici l'occasion de connaître, après ses "Chroniques de Patachon", un nouvel aspect de son art. Pour la circonstance, nous avons rencontré Emmanuel Bluteau, éditeur, à qui nous devons cette réédition soignée.

 

Par Hervé Bel

 

 

Hervé Bel : Bonjour Emmanuel et merci de bien vouloir répondre à nos questions. Vous rééditez aujourd’hui « Deauville » de Pierre de Régnier, auteur pour le moins négligé, et non seulement vous le rééditez, mais en plus il est le premier titre de votre nouvelle collection qui s’intitulera « L’Esprit des lieux ». Pourquoi « Deauville » et pas un autre texte d’un écrivain moins oublié ?

 

Emmanuel Bluteau : Les raisons de la publication d’un livre ne sont jamais univoques. À propos de Deauville, j’avais repéré ce texte à cause du style, délicieux et suranné, de Pierre de Régnier. Sa brièveté entre aussi en ligne de compte : c’est léger, représentatif de ces années folles, qui allaient prendre fin bientôt. Il y a aussi une unité de lieu, de temps et d’action : nous vivons ici une saison, avec ses acteurs, l’auteur, et le jeu des vanités sociales. Et puis, le lieu en lui-même est emblématique par ce qu’il évoque de frivolité, d’élégance.

 

Il paraît hors du temps à cause des rites mondains avec les courses, les dîners, le jeu, les hôtels, etc. . Il s’agit d’une villégiature pleine de promesses, dont la destination est synonyme d’un certain chic, d’un statut assumé, d’une forme de snobisme. Deauville est parfois évoquée comme le XXIe arrondissement de Paris... De plus, l’auteur donne l’historique de la création de Deauville, pour une mise en bouche du lecteur à la manière d’un cocktail.

 

HB : Quand Deauville est-il édité pour la première fois ?

 

EB : Deauville est un texte qui a paru en 1927 aux éditions Emile-Paul Frères, dans la collection « Portrait de la France », dirigée par Jean-Louis Vaudoyer, au tirage limité, et conçue pour les bibliophiles. Ce titre n’a jamais été réédité depuis 1927. Donc à 90 ans de distance, c’est le bon moment pour vérifier si un texte ou une œuvre a bien vieilli...

 

HB : Et qu’en est-il ?

 

EB : Pour Pierre de Régnier, elle n’a pas vieilli, elle a bien vieilli, il n’y a pas de doute, même si lui-même est mort jeune, en 1943, à 45 ans.

 

HB : Pourquoi, alors, a-t-il sombré dans l’oubli, lui dont les chroniques mondaines qu’il signait « Tigre » étaient attendues et adorées par le public ?

 

EB : On peut considérer que l’ombre portée par son père (ou supposé tel) Henri de Régnier a pu lui causer du tort : l’académicien est davantage connu que son fils, en raison de sa production bien sûr, mais aussi à cause de sa « position sociale » dans le monde des lettres : académicien, symboliste, admirateur de Mallarmé et faisant partie du club des « Longues moustaches ». Paul Morand évoque ce cénacle rencontré au café Florian dans son ouvrage « testamentaire » Venise, et composé d’Edmond Jaloux, Charles du Bos, Emile Henriot, Francis de Miomandre... 

 

HB : Selon vous, à quels auteurs peut-on rattacher Pierre de Régnier ?

 

EB : J’apparente volontiers Pierre de Régnier à Francis Scott Fitzgerald : ils me semblent être des cousins séparés par l’Atlantique. Même style pour décrire le monde des riches et des heureux, le milieu de la fête, même désenchantement, même inaptitude à vivre, même courte existence (Fitzgerald aussi est mort à 45 ans...) « Deauville » se place, pour moi, sous les auspices de Morand et de Fitzgerald. Grâce au talent et à la plume de Pierre de Régnier, Deauville représente une des formes de la quintessence de l’esprit français.

 

Cet ouvrage, le premier d’une nouvelle collection qui s’appelle L’Esprit des lieux, me paraissait idéal et emblématique pour la lancer. Il indique bien le contenu des textes à venir. Humeur vagabonde bien entendu, mais aussi géographie sentimentale pour des ouvrages brefs, pour les apprécier en une lecture d’une traite, avant de partir ou sur place, afin d’en extraire le suc et la substance d’une ville ou d’une région. Ou pour en conserver le souvenir de l’esprit d’un lieu.

 

HB : Pour finir, je ne résiste pas à citer ce poème placé au début de ce beau texte qu’est Deauville. C’est charmant et mélancolique, comme Pierre de Régnier :

 

A Fred, Barman du casino

Qui m'a empêché de mourir de soif.

 

Deauville, mon cœur oublieux
Qui oublia tant de maîtresses
Pourquoi te revient-il sans cesse,
Mon pauvre cœur qui devient vieux ?

Est-ce pour ton bar ou tes jeux,
Pour mes souvenirs de jeunesse,
Pour des matins pleins de détresse
Ou des soirs que je crus heureux ?

Est-ce pour les femmes qu'on croise
Avec des paupières d'ardoise
Et des bouches en as de cœur ?

Ou bien pour les nuits désolées
Où je sens passer des bonheurs
Et des minutes envolées...