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Les Ensablés - "Populisme pas mort. Autour du Manifeste du roman populiste (1930) de Léon Lemonnier", dossier préparé par François Ouellet et Véronique Trottier

Les ensablés - 26.04.2014

Livre - Bel - Ouellet - Populiste


Le populisme est un mouvement aujourd'hui à peu près complètement oublié, déclarent François Ouellet et Véronique Trottier, au début de ce passionnant dossier réalisé par l'université Laval au Canada, et dont j'ai pu recevoir un exemplaire grâce aux soins de François Ouellet (qu'il en soit remercié!). Ce document de 160 pages, composé d'une dizaine d'articles savants, fait le point sur ce mouvement littéraire dont on parla beaucoup avant guerre, sans trop savoir, finalement, en quoi il consistait. On compte parmi les auteurs dits "populistes" des noms aussi connus qu'Eugène Dabit et Louis Guilloux, mais surtout des noms inconnus ou presque, comme André Thérive, Léon Lemonnier, Henri Pollès, Marcel Richard, et tant d'autres... Des ensablés donc. Le mouvement populiste survit encore de nos jours au travers du Prix Eugène Dabit du roman populiste (cliquer ici) créé en 1931 et remis annuellement. Son dernier lauréat est l'écrivain Violaine Schwartz pour son roman Le vent dans la bouche qui porte sur la chanteuse Frehel. Notons encore à propos de ce prix qu'en 1940, Jean-Paul Sartre le reçut pour Le mur.

 

Par Hervé Bel

 

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François Ouellet et Véronique Trottier tentent de définir cette littérature dont le qualificatif "populiste" (on pense aussitôt à "Démagogie") a pris une connotation négative qu'il n'avait pas en 1930, date à laquelle le romancier Léon Lemmonier publia son Manifeste. L'idée lui en était venue en 1929, lors d'une rencontre avec André Thérive, romancier et critique alors très connu, et qui est considéré, avec Lemonnier, comme un des fondateurs de ce mouvement. Le Manifeste constatait la domination de la littérature écrite par des bourgeois à l'intention d'autres bourgeois, et dont le propos était l'analyse psychologique des membres de cette classe sociale dominante.

 

Le peuple était oublié.

 

Et de fait, la scène littéraire était alors occupée par André Gide, François Mauriac, Paul Morand, et tant d'autres, et même par Proust qui, quoique mort, était devenu une référence. Or, le monde d'après 1918, ce n'était pas la bourgeoisie, cela ne pouvait pas être seulement les bizarreries, les tourments d'une classe sociale minoritaire. Non, c'était avant tout, affirmait Lemonnier, le peuple pris dans une définition large puisque, comme l'indique F.Ouellet: Le petit-bourgeois n'est pas exclu, car lui aussi est un "travailleur salarié". Le peuple, parce qu'il représentait la quasi-totalité de la population, c'était donc la réalité, "la vraie vie", comme on dit maintenant en France (horrible expression, d'ailleurs), avec ses obligations, cette nécessité de travailler et de frayer avec les autres, qui induisaient des comportements, des pensées et des mœurs que le romancier se devait de décrire.

 

Aussi, André Thérive explique que par "roman populiste", il faut entendre tout roman qui présente des personnages ayant une vie sociale (à prendre au sens restreint du terme). Un roman "populiste" était donc un roman parlant du peuple... Rien d'original à cela. Comme Monsieur Jourdain et sa prose, beaucoup auteurs, dans le passé, avaient été populistes sans le savoir... Lemonnier et Thérive l'ont d'ailleurs reconnu: parmi ces auteurs "populistes", ils songeaient, non pas à Zola ("scientisme primaire", p.11), mais à Maupassant et Huysmans (dans sa première période surtout, avec les Sœurs Vatard).

 

Mais alors, en quoi le mouvement populiste se distingue-t-il des autres littératures se rapportant au peuple? La distinction doit porter non pas sur le contenu (le peuple), mais sur la façon de l'aborder. Pour rendre rendre compte de la réalité, l'auteur doit être absolument absent de son texte. Il s'agit pour lui de montrer et non pas de démontrer. Il faut, pour reprendre l'expression de Maupassant, "faire vrai", rien de plus. En ce sens, bien que parlant du peuple, la démarche de l'auteur ne peut être qu'apolitique, ce qui écarte du populisme les écrivains du réalisme socialiste (Paul Nizan), et même les écrivains prolétaires d'Henri Poulaille (autre école littéraire de la même époque). Comme le résume Ouellet, les populistes doivent montrer la réalité des humbles sans détour ni jugement, et surtout ne pas s'efforcer de résoudre toutes les questions que la vie soulève.

 

Le roman, œuvre de fiction, a ainsi la chance de devenir pour l'avenir un document historique qui apprendra aux générations futures ce qu'étaient les hommes du temps. Rendre compte de la réalité est complexe: il y a les faits, mais il y a aussi les âmes, les pensées, les sentiments. Le roman populiste, s'il veut être vrai, doit embrasser tous ces aspects, y compris l'analyse psychologique pour autant qu'elle ne se rapporte pas à des bizarreries bourgeoises, des pensées compliquées, hors du commun. Léon Lemmonier: Le romancier doit recréer les âmes par le dedans, non seulement dans leur complexité, mais encore dans leur incohérence interne. En quelque sorte, le roman populiste doit rendre compte du chaos. D'où cette remarque de Lemonnier, citée par Véronique Trottier: "Si  le roman a reproduit les apparences de la vie (...), il portera aux mêmes spéculations que la vie réelle et comme elle il mènera les esprits divers à des conclusions diverses."

 

 Oui, tout cela est beau, et bien, et si séduisant! Qu'on me permette d'avouer que j'essaye moi aussi d'écrire de cette manière, afin de donner à mes romans les effets du réel... Mais est-ce pour autant appartenir au populisme? Et même un tel roman (que Thérive appelait "le roman pur") est-il possible en ce monde, sauf à supposer que l'auteur, le vrai auteur, soit une espèce de Dieu? Bien sûr que non. Louis Martin-Chauffier, autre romancier oublié, écrit avec bon sens : Je ne vois pas d'autre moyen de créer la vie que d'installer les hommes qu'on invente dans sa propre notion de l'univers. Dès lors, la manière populiste est une gageure.

 

Au bout du compte, comme le montre F.Ouellet, le mouvement populiste était voué à l'échec. Trop flou dans son contenu (le peuple), il ne se distinguait pas vraiment du passé. Trop ambitieux dans sa forme (une objectivité impossible), il ne pouvait que donner des œuvres multiples et variées qui pouvaient être aussi bien considérées populiste qu'autre autre chose. Même ceux qui furent désignés comme les populistes les plus achevés ne se considéraient pas comme tels. Ainsi Eugène Dabit déclare-t-il à Martin du Gard: Ils veulent que je sois un romancier populiste... Il faut toujours qu'ils vous classent! Lemonnier lui-même, comme le démontre V.Trottier, n'était pas lui-même un vrai populiste. Ses personnages appartenant au peuple n'ont aucune réalité tangible. Ils sont soumis, ils sont bons, et ne servent qu'à montrer, par l'effet du contraste, l'abomination bourgeoise qui, elle, paraît mieux campée.

 

Mais qu'importe après tout? La tentative populiste est intéressante, oblige le lecteur, et l'écrivain à réfléchir sur l'art d'écrire. Et pour nous qui sommes désormais si loin des années trente, à relire les auteurs oubliés qui s'en réclamaient. Le dossier de l'Université Laval présente le portrait de quelques écrivains oubliés, proche du populisme, qui a le mérite de nous donner envie de les découvrir: Luc Durtain, Marc Bernard (prix Goncourt), Henri Pollès (également prix Goncourt). Comptez, chers lecteurs des Ensablés, sur notre blog pour vous les faire découvrir. Et merci à nos amis canadiens d’œuvrer à leur redécouverte!

 

PS. François Ouellet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages et de deux monographies consacrées à Emmanuel Bove.