Les Ensablés - "Proust" selon Christian Péchenard (1930-1996)

Les ensablés - 28.07.2019

Livre - Bel - Proust - Péchenard


Marcel Proust est un peu le saint patron des "Ensablés". Comme le bon Dieu au-dessus des nuages, il règne sur le peuple des écrivains oubliés devenus des ombres... Ceux qui comme moi sont intoxiqués par Proust, y reviennent toujours.  Alors on relit La Recherche, ou bien une nouvelle biographie, un nouvel essai, curieux d'y trouver de nouveaux détails: Painter, Tadié, Picon, chaque biographe essayant de prendre un biais original pour approcher cette vie où, il faut bien l'avouer, il ne se passa pas grand-chose...



 
Et puis, il y a Christian Péchenard (1930-1996), lui, c'est autre chose, un biographe certes, mais pas que; on ne sait pas comment le qualifier exactement. Entre 92 et 96, il a publié successivement trois livres, autant le dire passionnants, originaux, que la Table Ronde a rassemblé dans sa collection la petite Vermillon pour un prix modique: un peu plus de 10 euros. Proustiens, précipitez-vous!
de Hervé BEL
 
Il ne s'agit pas d'un énième ouvrage sur Proust, mais bien, à mon avis, d'une oeuvre originale dont Marcel serait le héros vu à travers trois lieux emblématiques: Cabourg, avec "Proust et Cabourg", Illiers avec "Proust et son père" et enfin la chambre d'écriture du boulevard Haussman et de la rue Hamelin, via "Proust et Céleste".

Ce n'est pas tant les informations qui sont fournies dans ces ouvrages qui nous importent ici (tout proustien qui se respecte les connaît déjà) que la façon dont elles sont dites et exploitées. Péchenard sait écrire et manie le paradoxe comme personne. Régulièrement, il affirme des choses étonnantes, contradictoires, imitant ainsi son modèle qui n'était pas non plus à une contradiction près. De la sorte, il l'approche peut-être davantage que les autres biographes.

Proust, ce livre le montre amplement, pouvait être tout et son contraire à la fois. Lors de ses séjours à Cabourg, en 1907 en particulier, il est heureux. La maladie fait relâche. Il peut sortir tous les jours, dit-il (sans que l'on sache si cela lui fait vraiement plaisir). Mais à ses amis, sur un ton sincère, et peut-être l'est-il au moment où il le dit, il se plaint de l'hôtel et de ses hôtes où le "Directeur des galeries Lafayette et un ancien croupier en sont les personnalités les plus élégantes". Snob Proust? Assurément. Péchenard dit: "Il paraît impossible que puisse exister un snobisme génial, les deux mots étant antinomiques. Marcel Proust a démontré le contraire."

Péchenard aime étonner, poétique, ce que n'est jamais un biographe :  "La restauration des monuments funéraires est une aberration du souvenir. Leur seul mérite est de tomber en ruines. Rien n'est plus émouvant que les pierres défoncées et les chapelles dévastées où les noms des propriétaires s'effacent, vieux morts qui vivent dans la curiosité de la postérité, ou mieux dans la grande légende de l'oubli." Ce pourrait être l'extrait d'un roman.

Comme son maître Marcel, Christian Péchenard a de l'humour: "Depuis le temps qu'il se disait agonisant et mourissant, personne ne crut que Marcel Proust était mort le 22 novembre 1922 (...). A force d'entretenir (...) ses malaises alambiqués en une interminable litanie (....), il passait pour un mystificateur, ce qu'il était aussi."

Dans cette biographie décidément pas comme les autres, Péchenard se met en scène en n'hésitant pas à donner son avis, à prêcher le faux peut-être. Il mène une enquête active, collectant les faits, sans doute, mais les interprétant, ce qui fera dire à Bernard Frank : "Chez Christian Péchenard, il y a un côté Watson (...) qui nous livrerait quelques unes des meilleurs recherches de Marcel Proust, le plus grand écrivain de tous les temps."

Lire "Proust et Cabourg" est donc un enchantement. Y revit un monde de disparus dont on se souvient des noms uniquement grâce à ce petit snob de Proust qui, chaque soir, dans le grand hall, se plaçait dans un fauteuil pour observer le bal des têtes.

Dans "Proust et son père", la tonalité est moins enthousiaste, de par le sujet. On ne sait pas grand-chose des rapports de Marcel avec Adrien. Il n'existe quasiment aucune lettre du fils à son père, alors qu'elles ne se comptent plus avec sa mère. Madame Proust était une épouse fidèle, mais, selon Péchenard, ne prenait pas trop au sérieux son mari. Il y avait elle et Marcel, échangeant des mots codés, des regards.... Et Adrien Proust avec son fils Robert. Deux camps.

On a pris le pli d'admettre sans discuter cette idée selon laquelle le père aurait joué un rôle réduit dans la vie de Proust. Péchenard essaye de démontrer que la réalité est plus complexe. Il note d'abord que la partie introductive, essentielle, de La Recherche se déroule à Combray, alias Illiers où son père est né. Contrairement à Cabourg, Proust a très vite cessé de s'y rendre, mais il a été hanté toute sa vie par ce lieu pourtant bien quelconque. On apprend au fil des pages qu'il a écrit certains discours de son père, ce qui laisserait entendre une certaine complicité. Enfin il est rappelé que c'est le père qui fait céder la mère lors de la cérémonie du baiser et précipite donc la catastrophe et, à terme, La Recherche... Est-ce convaincant? Difficile à dire, mais le lecteur est ravi d'avoir enfin à sa disposition une biographie succincte du père de Marcel. Assurément, l'homme l'aimait.

Publié en 1996, année de la mort de Péchenard à l'âge de 66 ans, le "Proust et Céleste" est crépusculaire, sans être dépourvu d'humour, non plus. Il dresse un portrait élogieux de la servante pour qui Proust, dit-il, eut à sa manière un véritable amour d'ailleurs partagé. Non moins admirable, ai-je pensé, fut le mari de Céleste, Odilon Albaret, obligé de supporter les horaires de travail invraisemblables de sa femme. Quand Marcel fut mort, Céleste et son mari achetèrent un hôtel de dernière catégorie rue des Canettes, une rue alors malfamée. Plus tard, à la mort d'Odilon, elle sera la gardienne de la vila de Ravel.

Péchenard est mort depuis longtemps. Où est-il parti? Dans un lieu où je lui souhaite d'avoir retrouvé celui qu'il aimait tant, Marcel Proust. Peut-être, face à la mer, parlent-ils ensemble?

Idéal pour lire pendant ses vacances!

Hervé BEL, juillet 2019.

Proust et les autres, de Christian Péchenard. La petite Vermillon. 10.5 Euros - ISBN 978-2-7103-8706-0


 


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