Les ensablés, quelques idées sur l'oubli en littérature

Les ensablés - 02.01.2014

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L’écrivain meurt deux fois. D’abord, il meurt comme tout un chacun. Puis ce sont ses œuvres qui s’éteignent, à cause de lecteurs ingrats ou trop occupés à lire ce qui leur est contemporain, ou plus simplement parce qu’elles n’étaient pas bonnes –mais comment savoir ? La mort littéraire vient parfois très vite, car l’oubli d’un livre n’est pas proportionnel à la quantité de temps écoulé depuis sa première édition. La littérature française du vingtième siècle est déjà un vaste cimetière… Depuis plusieurs années, je m’y promène, effaré par ces immenses caveaux sur lesquels ne figurent plus que des noms à demi-effacés. Dessous, dorment les ensablés. Parmi eux, combien de grands écrivains que les circonstances, l’injustice du public, les aléas de l’histoire ont placés là, à tout jamais. A tout jamais ?

 

Par Hervé Bel

 

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L’écrivain meurt deux fois. D’abord, il meurt comme tout un chacun. Puis ce sont ses œuvres qui s’éteignent, à cause de lecteurs ingrats ou trop occupés à lire ce qui leur est contemporain, ou plus simplement parce qu’elles n’étaient pas bonnes –mais comment savoir ? La mort littéraire vient parfois très vite, car l’oubli d’un livre n’est pas proportionnel à la quantité de temps écoulé depuis sa première édition. La littérature française du vingtième siècle est déjà un vaste cimetière… Depuis plusieurs années, je m’y promène, effaré par ces immenses caveaux sur lesquels ne figurent plus que des noms à demi-effacés. Dessous, dorment les ensablés. Parmi eux, combien de grands écrivains que les circonstances, l’injustice du public, les aléas de l’histoire ont placés là, à tout jamais. A tout jamais ?

 

C’est ainsi, l’oubli, cette deuxième mort qui menace tout écrivain, est la règle commune à la quasi-totalité des écrivains. Le chemin qui conduit à lui est en quelque sorte « balisé » par le monde de l’édition. Chez Gallimard, le livre est d’abord publié dans la Collection Blanche à liseré rouge, et réédité plusieurs fois en cas de succès. Suit l’édition en Folio Poche qui permet, pour quelques années encore, la survie de l’œuvre. Si les ventes ne suivent pas, elle disparaît des étals et n’est plus disponible que sur le marché de l’occasion. Certaines d’entre elles ont parfois la chance d’être exhumées pour paraître dans « L’imaginaire ». Créée en 1977, « L’imaginaire » est, comme l’indique Gallimard, une collection de réimpressions de documents et de textes littéraires, tantôt œuvres oubliées, marginales ou expérimentales d’auteurs reconnus, tantôt œuvres estimées par le passé mais que le goût du jour a quelque peu éclipsées. Elle compte désormais 637 titres de 302 auteurs différents, français ou étrangers, où cohabitent, pour parler des Français, des écrivains très connus (Yourcenar, Perec) et d’autres qui le sont beaucoup moins (Guérin, Forton, Calet etc.). Grasset, en 1983, a développé le même concept avec la Collection « Les cahiers rouges » où l’on retrouve, à côté d’œuvres un peu oubliées d’écrivains connus, celles de Charles-Louis Philippe, Calet, Hémon, etc. Vendues à des prix raisonnables (prix du poche), ces œuvres destinées aux vrais amateurs de littérature sont au bord de l’oubli.

 

Tout au moins n’y sont-elles pas encore, tandis que tant d’autres, qui n’ont pas eu leur chance, y ont depuis longtemps sombré. L’oubli comme le succès est capricieux en littérature. Il paraît impossible de le prévoir. Certains livres connaissent ainsi le succès à leur parution. Leurs auteurs sont adulés, cités à tout moment (Bourget, Duhamel etc.). Puis ils meurent, et leurs livres avec, presque aussitôt. On ne les lira plus. Ils n’existeront plus que dans les manuels d’histoire littéraire. Inversement, des livres, longtemps inconnus, connaissent la gloire posthume, car l’oubli, en littérature, n’est jamais définitif. L’exemple le plus extraordinaire de ces dernières années en France est la résurrection de l’écrivain Irène Némirovsky morte en 1942 à Auschwitz. Pour son roman « La suite française », elle a obtenu à titre posthume, en 2004, le prix Renaudot. Depuis, toutes ses œuvres ont été réédités et le succès ne se dément pas.

 

Régulièrement, des noms d’écrivains reviennent dans l’actualité, pour quelque temps, avant de sombrer à nouveau. Récemment, les Editions Losfeld ont réédité les romans de Jean Meckert (1910-1995) et publié un inédit. La presse a suivi, quotidienne ou hebdomadaire. Plusieurs titres de Jean Forton (1930-1980) ont été récemment réédités par Le Dilettante, maison d’édition qui, à côté d’œuvres contemporaines, a le courage financier de publier chaque année des titres oubliés. Ces rééditions ont le mérite de relancer un temps la machine, de conquérir quelques lecteurs qui perpétueront encore la mémoire pour quelques années. Mais bien vite, malheureusement, parce que l’auteur n’est plus de ce monde pour paraître à la télévision, l’oubli, un instant battu en brèche, revient. L’oubli est donc intermittent, mais il est là, pesant comme une malédiction sur des auteurs qui ont été remarquables. L’oubli peut être aussi provisoire : on l’appelle alors le purgatoire, et il a concerné les plus grands écrivains et correspond à cette durée qui s’étend de la mort physique de l’auteur à sa résurrection éditoriale et définitive (et qui n’est constatée qu’après). Dans « Le sabbat », Maurice Sachs écrit à la fin des années 30 à propos de la Recherche du temps perdu : « Elle en est aujourd’hui à ce moment difficile par lequel passe toute œuvre, celui où (…) ses qualités de fraîcheur et d’intimité ne sont plus assez proches de nous dans le temps pour qu’on voisine et pas assez éloignées encore pour qu’on fasse le voyage pour les aller retrouver (…), car Marcel Proust a commencé ce long trajet de la postérité dont la courbe vous écarte d’abord du pays natal et vous ramène dépouillé sur les rivages d’où l’on est parti. » Ainsi, même Proust fut relativement oublié… »

 

En réalité, tout est promis à l’oubli sans que cela soit certain. Tout lecteur chevronné a le loisir de redécouvrir les œuvres injustement oubliées, mais pour cela, il faut lire, lire beaucoup, être déçu souvent, pour extraire enfin la pépite. L’oubli n’est pas forcément injuste. Sans doute, d’ailleurs, ne l’est-il que rarement. Mais la masse des livres ensevelis est telle qu’un infime pourcentage d’injustice suffirait déjà à remplir des bibliothèques.

 

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Un seul lecteur suffit à faire revivre un livre. Je songe à ce roman de Jean Ray, Malpertuis, qui prétend que les dieux de l’Olympe sont morts parce que plus personne ne croyait en eux. Depuis plusieurs années, j’explore le vingtième siècle, je suis celui qui, chez les bouquinistes, ne va plus vers les grands livres, mais vers les cageots à légumes où s’empilent les vieux livres vendus pour rien ou presque. Je rapporte avec moi beaucoup de découvertes qui m’ont appris à mieux comprendre les mécanismes de l’oubli, ceux en tout cas qui entraînèrent l’ensevelissement de nombreux auteurs français au courant du XXe siècle. L’oubli a de multiples causes. La principale, la plus redoutable, est d’un caractère physique : le nombre croissant de livres qui s’entassent, car les siècles passent, et on ne peut pas tout lire, on écarte donc sans lire, souvent parce que personne n’est là pour nous montrer le chemin. Il est inévitable d’être injuste, même si l’on est de bonne volonté. Un écrivain chasse l’autre.

 

L’oubli est une nécessité, faute de quoi, il n’y aurait plus de nouvelle littérature. Une vie ne suffirait d’ailleurs pas à lire les chefs-d’œuvre du passé. Il faut choisir. Mais pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ? Il est frappant, après avoir lu tant d’auteurs ensevelis, de constater combien leurs œuvres  ressemblaient à celles qui ont perduré dans la mémoire. Il y a des époques en littérature, des façons d’écrire, que l’on peut dater, de la manière qu’un œnologue reconnaît un cru, une année. On a retenu Simenon, mais il y avait Emmanuel Bove, Astruc, Meckert (lisez « L’homme au marteau ») qui ont écrit à sa façon. Céline n’a pas inventé un style, quoi qu’il en ait dit : beaucoup ont écrit comme lui, à son époque. Alors, pourquoi eux ?... Parce qu’ils eurent la chance, un jour, d’écrire un livre remarqué par la presse, par le petit monde de l’édition. Ce fut le « Voyage » pour l’un. Pour l’autre, quelques « Maigret ». Raymond Guérin, lui, écrivit de nombreux livres de qualité « L’apprenti », « Quand vient la fin » qui auraient pu avoir un grand succès. Il eût peut-être suffi d’une fois, et son œuvre serait demeurée. Mystère des succès publics…

 

Examinant le destin de certains écrivains injustement oubliés du vingtième siècle français, on peut néanmoins apercevoir certaines causes récurrentes. La première, d’ordre physiologique, est liée à la durée de vie des écrivains, car, évidemment, plus l’on vit longtemps, plus on écrit et plus l’on parle de vous. Il est frappant de constater que Bove, Henri Calet, Eugène Dabit, Paul Gadenne, Charles-Louis Philippe, Martinet, Enard, Hémon, Huguenin et tant d’autres sont mort avant l’âge de cinquante ans. Ils avaient une œuvre derrière eux, mais l’âge leur aurait permis de publier encore, d’asseoir leurs réputations qui venaient, car elles venaient, hélas. Autre phénomène évident qui s’ajoute au précédent et qui concerna aussi certains des auteurs déjà cités: les deux guerres mondiales. Celle de 14-18 tua André Lafon (auteur du merveilleux « L’élève Gilles ») et Emile Clermont (« Amour promis ») ; celle de 39-45, Jacques Decour et Jean Prévost morts dans la résistance. Pour les écrivains qui survécurent, les guerres eurent ce redoutable effet de les anéantir non plus physiquement, mais spirituellement. Soudain, pour le public éprouvé par des années de privations, assoiffé de nouveautés, ils furent considérés comme dépassés, tandis que d’autres montaient au firmament, Sartre, Camus, Sagan, nouveaux apôtres du nouveau monde, si brillantes constellations que plus personne ne vit, à côté, les autres étoiles qui palpitaient. Pierre Bost interrompit ainsi en 1945 son œuvre de romancier qui comptait déjà une dizaine de romans dont certains (Faillite, Le scandale) méritent encore la lecture.

 

L’irruption du cinéma, de la radio, puis du téléviseur, a rendu soudain l’écrivain visible. Certains ont bien voulu le devenir ; d’autres plus timides, ont refusé, sans se douter qu’en ne paraissant pas, dans ce nouveau monde qui réclamait des images, ils n’existeraient pas, ou très peu. La deuxième moitié du vingtième siècle a accéléré la « médiatisation » de l’écrivain. Il lui a fallu s’engager, se montrer, toujours plus, « l’art pour l’art » ne faisant plus recette auprès du public qui demandait des prises de position, de fortes paroles, des excès. Tout autre chose que l’écrit ! C’est au cours de ces années que l’écrivain a cessé d’exister par ce qu’il écrivait, mais parce qu’on le voyait et qu’il plaisait. Sartre, Sagan, chacun à leur façon, le savaient bien, tandis que André Hardellet, Robert Margerit, se taisaient, publiant régulièrement des livres dont on parlait un moment, mais dont l’essor n’était pas aidé par la publicité orchestré par l’auteur lui-même. Il existe donc une littérature souterraine française, celle qu’ont faite tous ces gens dont j’ai mentionné le nom, et bien d’autres, qu’il est urgent de redécouvrir, de faire lire, pour le plaisir de lecteur. Il reste à écrire cette histoire, et notre blogue y contribue depuis plus de trois ans. L'article que vous venez de lire devrait également paraître en Roumanie (en langue roumaine), dans la revue "Conversations Littéraires". Par la suite, il me faudra régulièrement rédiger des articles sur certains écrivains ensablés, susceptibles d'intéresser les lecteurs roumains qui, comme vous le savez, et pour combien de temps encore? s'intéressent à notre littérature.