Les Ensablés - Réédition des Mémoires de Léon Daudet (1867-1942) chez Laffont.

Les ensablés - 16.05.2015

Livre - Bel - Daudet - souvenirs


Passionnés d'histoire littéraire, amateurs de portraits écrits avec mordant et humour (parfois féroce), il vous faut rapidement acquérir les mémoires de Léon Daudet (32 euros) que viennent de rééditer les Éditions Laffont dans la Collection Bouquins sous le titre "Souvenirs et polémiques". Le volume (1400 pages) se compose des "Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux", "Député de Paris", "Paris vécu", "Le stupide XIXème siècle". On le sait, Léon Daudet conserve une réputation détestable, en raison de ses prises de position antisémites et de son appartenance à l'Action française (qui compta cependant dans la vie intellectuelle de son temps) . C'est oublier, comme le rappelle Antoine Compagnon dans son introduction, que Léon Daudet confiait avant-guerre s'être éloigné de l'antisémitisme, qu'il fut un proche de Marcel Schwob et que son engagement ne se traduisit jamais par un soutien aux  Allemands.

 

Par Hervé Bel

 

 Souvenirs

 

Bien au contraire, comme Maurras, Léon Daudet était germanophobe. Et Daudet le disait lui-même, en littérature, il ne fut jamais question pour lui de politique. Membre de l'académie Goncourt, il joua un rôle déterminant dans l'attribution du Prix à Marcel Proust (à moitié juif) en 1919 contre Dorgelès qui présentait "Les Croix de bois", excellent roman au demeurant mais qui ne pouvait concurrencer "A l'ombre des jeunes filles en fleurs". Homme paradoxal, capable du pire comme du meilleur, Daudet possédait un tempérament sanguin et jouisseur. Il appréciait les hommes possédés par l'amour de la vie et de l'intelligence. Bien que doté d'une culture extraordinaire dans tous les domaines artistiques (en peinture notamment), il tenait parfois des raisonnements absurdes, outrés, et caricaturaux. C'était un bon ami, un excellent convive aimant le vin, l'amitié, les femmes, et qui se fâchait soudain, fonctionnant par exclusion ou absorption. En lisant ce qu'il écrit sur Hugo, on ne peut s'empêcher de penser qu'il se décrit lui-même: Ce qui a manqué à ses critiques, apologistes ou détracteurs, c'est de tenir suffisamment compte de l'écart énorme, anormal, tératologique, entre ses facultés sensuelles et verbales et son jugement, son régime d'idée: celles-là presque infinies dans leur ardeur et leur diversité. Ceux-ci quasi atrophiés, d'une puérilité déconcertante. Il écrivit des milliers d'articles, et une vingtaine de romans où surnagent "Le voyage de Shakespeare" (que j'ai lu lorsque j'étais étudiant) et "les Morticoles" (sur le milieu médical qu'il fréquenta lors de ses études de médecine et dont il parle longuement dans "Devant la douleur"). De ce côté, c'est un ensablé... S'agissant de ses "Souvenirs", il en va tout autrement.

 

Léon Daudet

 

Fils d'Alphonse Daudet, mari de Jeanne Hugo (petite-fille du Maître), Daudet a baigné dans la littérature dès son enfance. Très tôt, il rencontre les plus célèbres écrivains d'avant la guerre 14, grâce à son père. La nouvelle génération, celle des romanciers dits réalistes, tenait ses assises rue de Grenelle, chez l’éditeur Georges Charpentier. Néanmoins mes premiers souvenirs littéraires datent de plus loin. Périodiquement, Tourgueniev, Flaubert et Edmond de Goncourt venaient dîner chez mes parents, rue Pavée, au Marais, et leur haute taille m’impressionnait. Je demandais : « Sont-ce des géants ? 

 

Sous la pl ume de Daudet, les grands écrivains, ceux "pléiadisés" revivent, oui, car Daudet s'attache à les décrire physiquement, à caractériser leurs comportements, et leurs façons de parler. Il parle peu des œuvres: ce n'est pas l'objet de ses Souvenirs: ce qu'il veut, c'est faire renaître l'homme disparu, derrière l'écrivain, le musicien et le peintre. Voilà Maupassant qui apparaît: On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. Ils ont évolué depuis séparément, les deux premiers ayant tendance à s’absorber dans le troisième. Mais, avec la malveillance naturelle à la jeunesse, c’était surtout l’imbécile qui nous frappait par sa fatuité. Avec le temps, Daudet deviendra de plus en plus critique vis-à-vis de Zola ("le cacographe") : Maupassant ne devait rien à Zola, ce qui n’empêcha pas Zola de le colloquer parmi ses disciples, avec une voracité de père Saturne. Il importait de meubler la série d’articles critiques que l’auteur des Rougon-Macquart publiait alors au Figaro et qui tournaient tous autour de son éthique et de sa personne. C’était chez les Charpentier qu’il fallait voir Zola, gras, content, dilaté, bon homme, affichant les chiffres de ses tirages avec une magnifique impudeur. Deux traits frappaient ses auditeurs : son front vaste et non encore plissé, qu’il prêtait d’ailleurs généreusement à ses personnages, quand ceux-ci portaient quelque projet de génie, artistique, financier ou social, son front « comme une tour » ; et son nez de chien de chasse, légèrement bifide, qu’il tripotait sans trêve de son petit doigt boudiné. Il était coquet de son pied, chaussé dans les grandes occasions de bottines vernies à élastiques, le cambrait, l’étirait volontiers. Il zézayait en parlant, disait « veuneffe » pour « jeunesse », « f’est une fove fingulière » pour « c’est une chose singulière » et semait son discours de « hein, mon ami ? hein, mon bon ? hein, mon bon ami ? » qui exigeaient l’assentiment de son interlocuteur. Pas mal, n'est-ce pas? des anecdotes de ce genre, il y en a des milliers. On voit passer le musicien Massenet moqué pour son "énervement sexuel", José-Maria de Heredia, pâle et noir, splendide et velu jusqu’aux yeux. Je n’ai jamais entendu bégayer avec autant de force"; Barbey, pauvre et fier comme Artaban, illusionné de la Manche française comme l’autre de la Manche espagnole, mais d’un à-pic extraordinaire dans quelques-uns de ses jugements; puis Huysmans: Huysmans est là, railleur et décharné, avec son masque de vautour apprivoisable, son ironie familière, ses fins de phrase légèrement traînantes. Jamais personne n’a dit comme lui d’un mauvais confrère : « C’est en vérité un bien déconcertant animal. » Il n'aimait pas Dumas fils: Clinicien ergoteur pour crises d'âmes exceptionnelles: "J'aime mon mari, je ne puis me défaire de mon amant et j'ai une cousine, ma meilleure amie, qui aime à la fois mon mari et mon amant. Elle-même est mariée. Que me conseillez-vous?" On dirait qu'il parle d'un romancier d'aujourd'hui.

 

D'ailleurs, ce qui se dégage de la lecture, c'est cette impression rassurante que la médiocrité littéraire était toute aussi répandue qu'elle l'est maintenant... Sauf qu'on hésitait pas à dire ce qu'on pensait, qu'il n'y avait pas de politiquement correct. Plusieurs pages sont consacrées à Marcel Proust. Daudet a l'occasion de passer avec lui une semaine dans un hôtel de Fontainebleau. Proust reste enfermé dans sa chambre, sauf le soir. Il accepte des promenades en calèche aux côtés de Daudet. Cela donne lieu à une belle description que je vous laisse découvrir. Ne pas oublier non plus que les "Les souvenirs" comportent toute une partie sur les grands médecins de la fin du dix-neuvième siècle que Daudet connut par ses études et son entregent : Charcot, Potain, et les oubliés qui eurent en leur temps leurs heures de gloire. Au détour, on rencontrera Clemenceau, Gambetta... Ce sont bien ses souvenirs qui nous resteront de Daudet. Les polémiques des années trente sont retombées, on ne comprend plus ou peu l'adoration de Daudet pour Maurras (qui ne fut pas non plus le repoussoir que les gens souvent mal informés agitent). Demeure Léon, le gros Léon comme on disait de lui, un homme avec ses défauts, et son extraordinaire talent d'observateur que je vous engage à découvrir.  (ci contre Charles Maurras)

 

Hervé Bel