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Les Ensablés - Robert Walser, un enneigé parmi les ensablés, par Mate Viskovic

Les ensablés - 04.12.2011

Livre - Viskovic - Walser - Enneigé


La belle histoire qui se conclut par cet article n'a été possible que grâce l'existence de ce blogue. Sans lui, je n'aurais pas connu Mate Viskovic, lecteur assidu des "ensablés", et avec qui, peu à peu, j'ai noué des liens. Plusieurs fois, il a laissé des messages en bas de mes articles, et j'ai bientôt compris que cet homme était un grand lecteur. Nos échanges sont devenus plus réguliers. Tout naturellement, je lui ai proposé de nous écrire un article à propos d'un auteur injustement méconnu. Juriste de formation, Mate Viskovic a trente-deux ans. La littérature est sa seconde vie. Il aime, comme moi, redécouvrir les auteurs oubliés... A tendance aussi à préférer les auteurs morts aux auteurs vivants. Mais s'agissant de littérature contemporaine, il m'écrit: "(...) j’avoue aimer Houellebecq, même si je préfère de loin l’un de ses pères spirituels (la vulgarité et les excès en moins) : Jean-Louis Curtis, qui a été ma découverte de cette année. J’avoue avoir été bouleversé par "L’échelle de soie", "Un jeune couple", ainsi que par "Le roseau pensant". Je suis convaincu que cet auteur me poursuivra pendant de nombreuses années. Il a su parler à mon âme au moment le plus approprié." C'est avec grand plaisir que je l'accueille ici pour nous parler de Robert Walser, écrivain de langue allemande dont je ne connaissais que le nom.

 

 

Allons droit au but : Robert Walser n'est pas un ensablé, mais un enneigé. Eh oui ! C'est bien beau de parler d'ensablés et d'y consacrer un  blog, mais n'oublions pas qu'il existe une catégorie parallèle qui comprend au moins un membre. Et quand je dis que Robert Walser est un enneigé, je veux dire par là qu'il l'est au sens propre comme au sens figuré. Comme les ensablés, son œuvre est aujourd'hui méconnue, négligée, ce qui naturellement me désole et me conforte dans ma conviction que, souvent, la majorité a tort. Mais, à la différence des ensablés que Monsieur Bel s'évertue avec force et vigueur à remettre en lumière, Robert Walser est mort dans la neige, au cours d'une de ses promenades quotidiennes dans la campagne helvète, le 25 décembre 1956. C’est à un certain Enrique Vila-Matas que je dois la découverte de Walser. Ce qui m’a d’emblée donné l’envie d’en savoir davantage sur l’homme et son œuvre, au-delà des conseils avisés de l’auteur de Bartleby et compagnie, c’est d’abord un chiffre : 27, comme les 27 années que Walser a passées en hôpital psychiatrique. Deux de ses frères ont d’ailleurs, eux aussi, eu l’occasion de s’illustrer dans le domaine de la folie, ou de la dépression. Son frère Hermann s’est suicidé à l’âge de 49 ans. Ernst, catalogué comme schizophrène, a bien connu l’asile de Waldau, avant Robert : il y est mort à 43 ans, d’une chute qu’il a semble-t-il lui-même provoquée. Et je devrais également mentionner la mère de Robert, pour bien mettre en exergue le côté attachant de cette famille.

 

 

Dans l’excellente biographie que Catherine Sauvat a consacrée à Robert Walser, on peut lire que « dans la vie quotidienne, elle est saisie d’accès de colère ou de peur, elle a des gestes incohérents pour ne pas dire dangereux : elle lance brusquement des couteaux ou des fourchettes au milieu de la salle. » La volonté de Walser de se faire discret est touchante. C’est l’anti-héros par excellence. Il aime se sentir petit. Pour lui, être rien est « d’une ardeur plus élevée que d’être quelque chose ». Il a multiplié les emplois alimentaires. Tour à tour commis dans une banque, employé de bureau, garçon à tout faire auprès d’une dame, domestique dans un château de Haute-Silésie où il a excellé dans l’art de nettoyer les cuillères en argent. On ne peut s’empêcher de penser à tous ces écrivains qui, de nos jours encore, travaillent pour survivre et non par vocation, dans l’espoir d’être un jour publiés et surtout de vivre de leur talent. La solitude a été la plus fidèle compagne de Walser. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il puisse en aller autrement lorsque l’on consacre sa vie à la littérature, ou à l’art en général ; les compromis ne sont pas tolérés en la matière. Quand il ne travaillait pas pour survivre, ses journées étaient entièrement consacrées à l’écriture… et à la marche à pied. Car s’il y a bien une seconde activité qui caractérise Walser, outre l’écriture, c’est la marche, les promenades. Il a tiré de cette activité un récit réjouissant qui a pour titre La promenade. La vie de Walser a beaucoup inspiré son œuvre. Dans Les enfants Tanner, publié en 1907, il met en scène sa propre famille. Pour Le commis (1908), que je recommande vivement, il n’a presque rien eu à inventer. Il y relate son expérience de commis auprès d’un ingénieur et de sa famille ; il ne se passe pas beaucoup de choses dans cette villa ; la succession des événements n’est pas à proprement parler importante. Néanmoins le personnage de ce commis me plaît et me parle. L'Institut Benjamenta

 

 

L’Institut Benjamenta (1909) a pour toile de fond une école de domestiques. On sait que Walser a lui-même suivi les enseignements d’une telle école. Mais celle décrite dans L’Institut Benjamenta n’a, comme le souligne Catherine Sauvat, « rien de classique, et semble comme l’envers ironique, la caricature d’un système éducatif promouvant jusqu’à l’absurde des non-valeurs comme l’effacement, l’infériorité, le manque. » Qu’il me soit permis de citer dans son intégralité la première phrase de ce roman : « Nous apprenons très peu ici, on manque de personnel enseignant, et nous autres, garçons de l’Institut Benjamenta, nous n’arriverons à rien, c’est-à-dire que nous serons tous plus tard des gens très humbles et subalternes. » L’ambiance est donnée dès le départ. Et je dois avouer que, une fois achevée la lecture de ce roman, je me suis demandé à quoi tout cela rimait. J’en ai parlé à mon épouse, laquelle, pleine de bon sens, m’a conseillé d’arrêter de lire des livres bizarres et que je ne comprends pas. Il faut dire qu’avant de lire L’Institut Benjamenta, j’avais lu Thomas l’obscur, de Maurice Blanchot, dans sa première version, celle de 1941. Texte extrêmement étrange, dérangeant à bien des égards, comme la plupart des écrits de Blanchot.

 

J’avais également lu, une ou deux semaines plus tôt, Le Château de Franz Kafka, roman pour le moins énigmatique. Signalons au passage que L’Institut Benjamenta était le livre préféré de Kafka (et de Walser lui-même). Il m’a fallu relire ce roman, une première fois, puis une seconde, pour vraiment l’apprécier à sa juste valeur. Cet institut est pour le moins curieux. Les élèves n’y font pas grand-chose. L’enseignement se résume à un unique cours intitulé : « Comment un garçon doit-il se conduire ? » Quant aux manuels utilisés, il n’y en a qu’un seul : « Quel est le but de l’école de garçons Benjamenta ? » Hormis ce cours dispensé par Mademoiselle Benjamenta, la sœur du directeur, très appréciée des élèves, on peut dire que ces derniers végètent. Comme le constate le narrateur, Jacob von Gunten, ils sont pour ainsi dire « condamnés à une oisiveté étrange qui dure parfois la moitié de la journée ». Cette situation pose un sérieux problème à Jacob dans les jours qui suivent son arrivée à l’institut. Il s’en ouvre au directeur qui n’accorde pas la moindre importance aux remarques faites à ce sujet par Jacob. Puis, peu à peu, il semble trouver ses marques à l’institut et finit même par s’y plaire. Il lui arrive parfois de sortir de l’institut pour aller se promener. « Souvent, à l’heure du déjeuner, je reste à ne rien faire sur un banc. Les arbres de la promenade sont tout à fait ternes. Les feuilles pendent comme du plomb, sans naturel. Parfois c’est comme si tout ici était de tôle et de fer léger. Puis il y a une nouvelle averse et tout est mouillé. On ouvre des parapluies, des fiacres roulent sur l’asphalte, les gens se pressent, les jeunes filles retroussent leurs jupes. Ces jambes de femmes, avec leurs bas bien tirés, on ne les voit jamais, et tout à coup on les aperçoit. Les chaussures épousent si joliment la forme des jolis pieds potelés. Puis le soleil reparaît. Il y a un peu de vent et l’on pense à la maison. Oui, je pense à maman. Elle pleurera. »

 

On ne peut s’empêcher de penser que Jacob von Gunten et Robert Walser ne font qu’un. L’un et l’autre personnifient l’absence d’ambition poussée à son paroxysme. « Mais ce que je sais, c’est que je serai plus tard un ravissant zéro tout rond. Dans ma vieillesse, il me faudra servir de jeunes rustres sûrs d’eux-mêmes et mal élevés, ou bien j’irai mendier, ou je périrai. » « Avec des sentiments comme ceux que j’éprouve à l’égard du monde, on n’obtient jamais rien de grand, jamais, à moins de se moquer des hauteurs scintillantes et d’appeler grand ce qui est tout gris, silencieux, dur et bas. Oui, je servirai, et je me chargerai toujours des obligations dont l’accomplissement n’a rien d’éclatant, toujours, et je rougirai de bonheur comme un benêt quand on me dira étourdiment merci. C’est bête, mais absolument vrai, et je ne suis pas capable de m’attrister de cette constatation. »

 

Quant au frère de Jacob, dont il est question à plusieurs reprises, il s’agit à n’en point douter de Karl, le frère de Robert Walser, ce peintre et décorateur de théâtre qui, à la différence de Robert, a réussi à percer dans le monde si fermé des artistes de la capitale. Le contraste entre la réussite de Karl et les échecs successifs de Robert est saisissant, tout comme le contraste entre la situation de Jacob von Gunten, le modeste élève destiné à devenir domestique, et son frère Johann qui fréquente le beau monde. Le récit bascule quand le directeur avoue à Jacob avoir pour lui une certaine inclination, qu’il qualifie lui-même de très étrange. Le caractère exact de cette attirance n’est jamais expressément mentionné. On note seulement que le souhait du directeur est de faire de Jacob son ami, son confident : c’est ce qu’il affirme. Mais j’avoue que j’ai cru que son but était autre ; autrement dit, qu’il éprouvait en réalité une attirance physique pour son élève. Peut-être est-ce le cas, mais, au fond, cela n’a pas grande importance.

 

Toujours est-il que, in fine, après la mort de Mademoiselle Benjamenta, et après que tous ses camarades ont quitté l’institut, Jacob consent à demeurer auprès du directeur et à le suivre. Ensemble, ils font leurs bagages pour un lieu indéterminé. Le désert ? Il se dégage de L’Institut Benjamenta une atmosphère insolite, quasiment irréelle, onirique, que l’on retrouve également dans l’œuvre de Kafka. L’auteur du Château et du Procès a manifestement été influencé par les écrits de Walser. Ce climat déconcertant et, d’une certaine manière, énigmatique met le lecteur mal à l’aise et exige de lui un effort, au demeurant captivant. A lire. Mate Viskovic




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