Les Ensablés - "Rouge" de Carl Aderhold (2016), un interview de l'auteur réalisé par L. Jouannaud

Les ensablés - 24.04.2016

Livre - Jouannaud - Aderhold - Rouge


Cher Hervé, ce printemps très humide est une invitation à la lecture. Ces dernières semaines, j’ai lu un bon roman policier français, un bon thriller américain, deux romans autobiographiques de François Nourissier (beaucoup de répétitions !), une biographie de Robespierre, et Rouge, le dernier roman de Carl Aderhold qui est un collaborateur des Ensablés.

 

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

C’est un roman original qui bouscule les genres et le lecteur. S’il fallait le classer, je parlerais volontiers de « roman personnel », une formule qu’un personnage emploie à la fin du livre : « Les souvenirs forment ce que j’appelle notre roman personnel. Chacun en rédige un dans sa tête. (…) Nous passons notre existence à l’écrire. Nous comblons les blancs, nous inventons les passages qui nous manquent. C’est une œuvre interminable. » Ni autofiction complaisante, ni autobiographie résignée, ni souvenirs déjà funèbres, ce livre est à la fois général et particulier, évocateur et actuel. Un homme se retourne sur le passé à la mort de son père. Situation exceptionnelle pour l’individu, banale dans l’espèce humaine, souvent reprise en littérature.

Ce père imposant, aux convictions politiques affichées, ambitieux, a mené la vie dure à son entourage, mais le roman qui commençait comme un procès jugé d’avance se termine par un non lieu. Il n’y a plus de juges dans l’affaire Pierre Aderhold, et en tout cas, ce ne serait pas le fils : « Chaque proche, chaque ami, chaque personne que j’ai aimée a été tout à la fois l’accusé et le procureur, sans qu’il me soit possible de sortir du prétoire. »

J’ai demandé à Carl Aderhold de répondre à quelques questions sur son livre complexe et touffu, à la langue subtile quand l’auteur avance à tâtons dans le passé, sensible pour rendre les palpitations du cœur, et colorée s’il faut enfourcher les événements.

 

L.J. : Rouge, tel est le titre de votre livre. Avez-vous pensé à d’autres titres avant de vous arrêter à celui-là ?

 

C.A. : Non. Ce titre m’est apparu évident, une fois le point final mis au manuscrit. Le mot en lui-même a une sonorité très belle. Surtout, il est riche à mes yeux de plusieurs sens intéressants suggérés par les divers aspects du roman. « Rouge » est un mot et une couleur très présents dans l’univers communiste. C’est celui du sang, « Rouge du sang de l’ouvrier » dit une chanson révolutionnaire. C’est aussi le surnom péjoratif donné aux communistes que nous aimions reprendre à notre compte avec fierté. « Rouge », c’est également le mot qui revenait sans cesse dans les cuites de mon père, qui en marquait en quelque sorte le premier stade, lorsqu’il voulait nous démontrer la supériorité de la langue française sur les autres…

 

L.J :…et le rouge de la honte (« Le rouge me montait au visage »), le rouge de l’écriture (« Le sang épais de la prose »), le rouge de la colère. C’est aussi le chef d’accusation principal : votre père était un rouge. Son engagement dans le Parti communiste, tel que vous le racontez, était actif, profond, sincère. C’était un mode de vie qui impliquait toute la famille, femme et enfants compris.

 

C.A. : Oui, le communisme était pour nous une forme d’électrisation de tous les instants, comme un alcool fort. Lorsqu’on a été élevé dans cette attente fiévreuse qui se nourrit chaque jour du moindre événement, tout le reste après n’a qu’un goût fade. Cet engagement était une passion pour les excès, jusque dans les erreurs les plus évidentes. Avec la fin du communisme, la légitimité même de l’excès s’effondrait. La politique n’avait de sens que si elle promettait un bouleversement total de nos existences et qu’elle nécessitait un abandon total.

 

L.J. : Vous décrivez très bien cette enfance où, d’autorité, le père engage le fils. « Conçu sous les portraits de Marx et Lénine », vous avez manifesté contre la guerre du Vietnam, participé à la « Fête de L’Humanité », connu les distributions de tracts et les fièvres des soirées électorales, fait un séjour en Allemagne de l’Est, et attendu le Grand soir avec papa. Cette chronique d’une enfance politisée appartient à une époque pas si lointaine dont la fin coïncide avec la chute du Mur de Berlin.

 

C.A. : Oui, le communisme fut pour moi cette passion dans laquelle j’ai grandi. Souvent les gens qui ont lu mon roman m’interrogent pour savoir quand j’ai cessé d’être communiste, ou bien si j’y crois encore. J’ai l’impression que ce n’est pas la bonne question. Il me semble que c’est plutôt de savoir si la vie vaut la peine d’être vécue sans excès. Pour moi la réponse est non. « On ne guérit jamais du communisme… » disait Nizan.

 

L.J. : Au début du roman, c’est la mort du père qui provoque la remontée des souvenirs : « Je croyais pourtant avoir tout oublié. J’avais tout oublié. » Mais vous évitez immédiatement l’odeur de naphtaline des autobiographies en faisant du narrateur le personnage d’un roman qui se déroule en même temps que reviennent les souvenirs. Le narrateur a une sœur, il est marié, il a lui-même des enfants et la vie suit son cours. Les souvenirs deviennent alors des éléments actifs de sa personnalité et influent sur ses actes.

 

C.A. : En effet, il m’a semblé que pour écrire aujourd’hui son autobiographie (surtout en venant d’un milieu communiste où la morale joue un rôle central), la sincérité qui me tient tant à cœur ne pouvait plus résider dans l’aveu de ses propres errements comme Rousseau dans ses Confessions, ni dans l’analyse du caractère humain et de ses ressorts comme Montaigne. Il fallait prendre le sujet comme un personnage de roman. Les faits sont pour la plupart vrais, mais ce qui m’importe, c’est le mouvement, la dynamique. Comment faire de toutes ces vies, une matière romanesque.

 

L.J. : Le livre part en effet dans plusieurs directions à la fois : le présent du narrateur qui vide avec sa sœur la maison de famille, parle sur Skype avec sa fille qui se trouve au Canada, a rendez-vous avec sa femme, tombe malade ; le passé de l’enfance ; le grand passé des Aderhold ; l’avenir de Simon et de Pauline, les enfants du narrateur ; le temps de la chronique politique française qui occupe la vie du père. Cela donne à votre récit une épaisseur et un foisonnement qui en font un bon reflet de la société française de l’époque.

 

C.A. : Je suis parti de l’exergue du Journal d’un homme de 40 ans de Jean Guéhenno (dont j’ai fait le compte-rendu pour le site des Ensablés) : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. » Cette phrase de Victor Hugo a constitué le fil rouge, si j’ose dire, de mon roman. À rebours de l’autofiction, j’ai tenté de rendre la foison d’existences qui m’ont nourri, qui m’ont fait. Mon autobiographie n’est que la focale à travers laquelle le lecteur peut observer les existences des Aderhold depuis l’arrivée de mon arrière-grand-père allemand en France à la fin du XIXe siècle. Un peu comme Obaldia avec ses Exo-biographies qui rend compte des gens qu’il a croisés durant sa vie, j’ai voulu exhumer, raconter tous ces hommes dont je suis à la fois l’héritier et le passeur puisque l’autre thématique du livre est centrée sur la transmission de ce passé à mes enfants.

 

L.J. : Le père est la figure centrale du roman, c’est une personnalité, et l’enfant ne peut que le suivre, le souffrir, l’admirer. Mais le militant communiste modèle, qui donnerait sa chemise aux prolétaires et au Parti, a d’autres facettes. A la vie politique s’ajoutent sa vie amoureuse et sa vie professionnelle. On le sait, mais on l’oublie : un être humain joue toujours plusieurs rôles. Ici, il est Néron, et là, il est Le Cid. Ceux qui l’ont vu dans Corneille ont du mal à l’imaginer dans Racine ou Labiche. Votre père, je veux dire le père de votre narrateur, incarne cette contradiction puisqu’il est acteur et puisqu’il a deux noms, un nom civil (Pierre Aderhold) et un nom de scène (Pierre Decazes). Vous évoquez la vie professionnelle du personnage, ses hauts, ses bas, et pour finir la sécurité matérielle sans devenir une star. Un comédien n’est pas un prolétaire, votre père a eu du mal à tenir ces deux bouts-là. C’était l’époque où les artistes s’engageaient. Picasso, Montand, Aragon ont longtemps été les soutiens du parti communiste, le parti du peuple et de la classe ouvrière…

 

C.A. : …oui, l’importance accordée à la politique était vraiment une caractéristique de la société française des années 1960-1970. Je me rends compte aux réactions des lecteurs plus jeunes que bien des choses qui me semblaient évidentes ne le sont pas pour eux. Un ami de mon âge dont les parents étaient du PSU me racontait récemment que ses parents n’achetaient que des Renault parce que c’était la régie, l’entreprise nationalisée… Aujourd’hui, ça prête à sourire mais l’époque était ainsi.

 

L.J. : C’était aussi un homme à femmes et un mari violent. Il y a des scènes dures dans votre roman. Le personnage n’en sort pas grandi, mais vous ne voulez pas cacher la face sombre du quotidien.

 

C.A.  Cela correspondait à l’image de l’homme que l’on se faisait à l’époque. La virilité se devait d’être violente. Je pense que pour des garçons qui avaient grandi durant la guerre, la violence était une façon courante d’exprimer ses émotions. Et ma sœur et moi ne la ressentions pas avec l’acuité qu’elle a à nos yeux aujourd’hui. J’ai l’impression qu’à chaque génération, le seuil acceptable de violence évolue. Dans mon enfance, j’avais plein d’amis qui redoutaient une mauvaise note parce qu’ils avaient droit à une raclée en cas de mauvais bulletin… Ce qui nous paraissait surtout pénible à ma sœur et à moi, c’étaient les raisons de cette violence. Elle nous échappait souvent ou se portait sur des sujets qui n’auraient jamais valu la moindre réprimande chez les autres. Le plus violent savon que j’ai pris concernait le film surréaliste L’Âge d’or que j’ai vu adolescent. Parce que je ne l’avais pas aimé, mon père n’a pas décoléré contre moi pendant plusieurs jours, m’accusant d’avoir le goût petit-bourgeois… Pour revenir à votre question, je ne suis pas sûr que cette violence soit l’expression d’un pouvoir mais plutôt celle des frustrations, des déceptions que mon père subissait à la fois dans ses attentes politiques et sa carrière de comédien.

 

L.J. : Vous oscillez alors entre votre autobiographie et une biographie de Pierre Aderhold-Decazes, les deux projets s’entremêlant naturellement puisque les vies d’un père et d’un fils sont mêlées. Vous remontez les lignées ascendantes, et apparaissent la mère du père et le père du père. Vous comprenez que cet homme était lui-même soumis à des influences, des récits ou légendes familiales : une mère qui était une maîtresse femme et du côté paternel, on remonte deux siècles en arrière et on quitte la France. Votre père, écrivez-vous, aurait aimé que vous rédigiez une chronique familiale…

 

C.A. : … mon père voulait que je sois l’historien de la famille, j’ai préféré en être le romancier. L’exactitude des faits n’est pas un but en soi, ni même une aspiration. Il ne s’agissait pas pour moi de retrouver la sensation précise éprouvée lors de tel ou tel événement mais d’écrire la trace laissée dans ma mémoire. Certains neuropsychologues expliquent que nos souvenirs sont des fictions que nous nous attachons à entretenir, parfois même à créer, pour donner un sens à notre histoire. C’est exactement ce que j’ai cherché à rendre. Le pacte autobiographique, pour employer un terme de la critique littéraire, repose me semble-t-il, non pas sur la vérité mais sur la sincérité. Mes souvenirs d’enfance ne sont pas un témoignage, mais constituent un roman, ou si vous préférez une histoire, mon histoire, je veux dire la version de l’histoire que je me suis créée pour vivre. Tout l’enjeu de mon roman tourne autour de cet aspect. Beaucoup de faits ne se sont pas passés tels que je les raconte. Approximations, erreurs, décalages, omissions, volontaires ou non, tout ceci est présent. C’est le jeu de la mémoire. « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende » dit un des héros de L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford. Cet affranchissement assumé de la réalité correspond à l’enjeu profond de Rouge : qu’est-ce qui se transmet de génération en génération, comment chacun en fait son propre miel. Le poids des échecs de mon arrière-grand-père et de mon grand-père a pesé sur l’existence de mon père d’une façon si lourde qu’il n’en avait pas même conscience et que j’en ai à mon tour subi les échos assourdis, comme les circonvolutions que dessinent les pierres en tombant dans l’eau.

 

L.J. : La mémoire est en effet un thème central de votre roman. En l’écrivant, vous avez décidé de transmettre à vos enfants l’histoire de la saga Aderhold. Mais vous précisez que vous avez refusé de leur imposer vos convictions. Faut-il ou non mettre sur disque dur le passé, les souvenirs, les origines ? Ne vaut-il pas mieux les effacer ? La société actuelle veut préserver toutes les traces, et je me demande si l’oubli n’a pas aussi ses vertus. Mais le « héros » de votre roman ne peut guère passer inaperçu. Sa dernière « scène », à Berck, quand il est malade et qu’on le transporte en brancard sur la plage, qu’il se met à chanter L’Internationale, a quelque chose de fellinien, à la fois tragique et risible. Le père en sort grandi : l’acteur joue jusqu’au bout le rôle qu’il a choisi et qui est devenu sa vie, rouge un jour, rouge toujours.  Ce père, finalement, était-il admirable ?

 

C.A. : Il est difficile pour moi de répondre à cette question. Chaque fils entretient avec son père des rapports à la complexité charnelle, qui dépassent le cadre du raisonnement. La réflexion, la mise en distance ne sont d’aucun secours. Si je l’admire ? Il a fait en grande partie ce que je suis. Est-il admirable ? Je pense qu’à sa façon, oui. La condamnation est pourtant presque évidente : intolérant, alcoolique, violent… Mais il y a dans son entêtement à échouer malgré les chances qui s’offrent à lui, dans sa volonté de faire de sa vie et de la nôtre, une scène de théâtre, dans ses excès mêmes, quelque chose de puissant comme un fleuve charriant alluvions et boue, allant à la mer, quels que soient les barrages des hommes. Il est tout à la fois ridicule, détestable, voire méprisable et aussi lyrique, passionné, enivrant. Il n’y avait pas de repos avec lui, toujours en perpétuelle inquiétude, en quête de quelque chose, un rôle, une aventure, un combat politique. Il est des hommes qui ne sont pas faits pour prendre l’autobus, mon père était de ceux-là. Il y a effectivement quelque chose de fellinien dans sa manière de vivre qui en fait un héros de roman. Après, ce ne fut pas toujours facile pour nous d’avoir pour père un tel personnage romanesque.

 

L.J. : Votre père était comédien, vous êtes écrivain. La différence n’est pas si grande puisqu’un écrivain met en scène et « joue » des personnages. Je vous pose donc la question la plus banale qui soit : « Pourquoi écrivez-vous ? »

 

C.A. : L’écriture fut pour moi une façon de m’opposer à l’implacable logique marxiste du devenir, le grain de sable dans la machine. Puisqu’il me semblait impossible d’échapper à mon destin, les histoires étaient la possibilité de tracer un autre chemin. Tant que je pouvais raconter, j’étais affranchi de l’histoire. L’histoire au sens de ce qui devait advenir était advenue. Mes petites histoires étaient le hasard qui dérange les systèmes philosophiques prétendant aboutir à une théorie générale du devenir humain. Les histoires réintroduisaient la part aléatoire, l’inattendu. D’une certaine manière, les petits romans que j’écrivais étaient une façon de réécrire le grand rouleau dont parle Jacques le fataliste dans le roman de Diderot. C’est écrit là-haut, dit-il à chaque événement qui survient. Inventer des histoires est cette échappatoire qui détricote le destin. Je crois en le pouvoir fondamentalement libérateur de la littérature. Ecrire ou lire un livre, c’est s’abandonner au désordre, accepter de ne pas savoir la suite, attendre et espérer tous les possibles.

 

 Mon cher Hervé, le roman de Carl est une réussite. J’espère que vous le lirez.

 

Laurent Jouannaud.