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Les Ensablés - "Sur le chemin des glaces" (1988) de Werner Herzog

Les ensablés - 05.04.2020

Livre - Gombert - Herzog - Sur le chemin des Glaces


La marche comme expérience mystique... En novembre 1974, le réalisateur Werner Herzog apprend que sa grande amie Lotte Eisner, célèbre critique de cinéma allemande qui vit et travaille à Paris à la cinémathèque française, est très gravement malade. Elle risque de mourir.  « J’ai répondu : cela ne se peut pas ». Saisissant une veste, une boussole et un sac, Herzog part sur le champ pour la retrouver. Mais il fera le voyage à pied, convaincu que c’est par la marche, vécue comme un acte de foi, qu’il sauvera son ami. Tête baissée, il se lance dans un improbable périple au cœur de l’hiver, quittant Munich pour rejoindre Paris. Sur le chemin des glaces est le journal de bord de sa folle aventure.
Par Denis Gombert



 
Du 23 novembre au 14 décembre 1974, progressant à une moyenne considérable de 50 kilomètres par jour, Herzog va braver les intempéries, la faim, la soif, pour se rendre à Paris au chevet de son amie malade. Il lui faut d’abord sortir de Munich par le Lech avant de s’enfoncer dans la Forêt Noire. Guettant les cabanes, les lieux désaffectés, les maisons vides, les granges, les remises à outils, les auberges quand il en trouve une, Herzog dort et s’abrite où il peut.

Une âme et un corps nouveaux se forgent petit à petit dans l’épreuve. Ses bottes trop neuves lui font mal, ses habits sentent trop fort la transpiration, son sac qui cogne contre ses vêtements forme un trou de plus en plus large. Chaque jour, sa perception s’altère davantage. Son odyssée se transforme en une expérience de « dérèglement de tous les sens », une métempsychose où, par le corps, le marcheur pénitent se met à vivre de l’intérieur, le vol d’un oiseau, la chair d’un fruit cueilli sur l’arbre, le ballet des arbres au gré du vent.

Mais plus le corps d’Herzog donne des signes de faiblesse, plus la rage qui l’anime le pousse à avancer. Comme chez les martyrs, ses pieds deviennent des plaies géantes. Ampoules à chaque doigt, inflammation des tendons, douleur terrible à l’aine, jambe qui gonfle, son état physique empire. Il s’arrête un temps pour se soigner. Et repartir. 

« Comment va Lotte Eisner ? Vit-elle ? Vais-je assez vite ? Je ne crois pas, non. Le pays est un tel désert ! J’y vois le même abandon qu’autrefois en Egypte. Si jamais j’arrive un jour, je veux que personne ne sache ce qu’aura été cette marche. Des poids lourds roulent dans la pluie triste. Kirchberg, Hadberg, Loppenhausen ». Enfin Herzog atteint le Danube et les Alpes souabes. La neige a fait son apparition. Elle enveloppe tout le territoire d’un voile blanc et donne un supplément d’irréalité aux choses et aux êtres. Face à un paysan debout, en arrêt devant sa machine dont la mécanique est bloquée par le gel, les deux hommes se rencontrent sans se voir : « nous nous sommes croisés sans nous saluer, nous les fantômes ».

Sorti enfin de la forêt noire, Herzog doit lutter contre le vent. Des pointes à 130 ! Mais rien ne peut le faire renoncer. Il continue en se raccrochant à des petites épiphanies qui, aussi minimes soient-elles, deviennent vitales : le suc d’une mandarine, le sourire d’un enfant croisé en chemin, le réconfort d’une vallée, le spectacle des étoiles. Quand il boit aux rivières, quand il se désaltère aux ruisseaux, il se met désormais « dans la posture de l’animal ».

Enfin Werner atteint le Rhin. Il prend le bac à Kappel et touche les Vosges. « La solitude est-elle bénéfique ? pense-t-il. Oui assurément. Seulement elle nous ouvre à des intuitions dramatiques de l’avenir ».

Ce calvaire voulu, cette passion du Christ vécue dans sa chair, cette expérience fervente et parfaitement déraisonnable pour sauver à distance, par la force de l’esprit et par l’épreuve du corps, son amie des griffes de la mort, Werner Herzog va l’endurer sans faillir - pieusement pourrait-on dire - jusqu’à Paris. « Brûlé, nu, exténué, les sens vidés », au bord de l’abandon, l’espoir renaît cependant à tout moment. Il suffit qu’un miracle se produise. « Devant moi un arc-en-ciel me remplit soudain d’une folle espérance. Quel merveilleux signe au-devant et au-dessus de celui qui marche. La marche ! Chacun de nous devrait marcher. »

Etonnant livre. Court, chargé d’une puissante intensité. Sur le chemin des glaces est paru chez POL en 1988. Il est toujours disponible en petite bibliothèque Payot. Expérience de lecture surprenante, il est la preuve qu’un acte de foi peut hâter la vie. Et la sauver.

Connu pour son tempérament à risque et surnommé « le cinéaste de l’impossible » (son seul autre texte est Conquête de l’inutile où il décrit l’enlisement ubuesque du tournage de Fitzcarraldo avec Klaus Kinski, complètement allumé, que les Indiens embauchés sur le tournage lui proposent de tuer gratuitement), Werner Herzog, loin de ses folles mises en scène baroques, relate dans Sur le chemin des glaces une expérience de vie si intime qu’elle confine au dépouillement sublime. Elle tient toute entière dans un journal de bord et le récit quotidien d’un homme qui s’est mis dans la tête qu’il sauverait son amie en marchant jusqu’à elle. « Je me mis en route pour Paris par le plus court chemin, avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à elle à pied ».

Fou Herzog ? Aberrante cette prière en marchant ? On pourrait voir aussi dans cette bravade disproportionnée la conduite de l’enfant entêté qui entend du réel qu’il se confonde à son désir. Pensée dite magique ou conjuratoire. Toujours est-il que le samedi 14 décembre 1974, Wermer rejoint Lotte, terriblement marquée par la maladie. Il lui parle, ils se sourient. Elle va guérir. Elle ne mourra que bien des années plus tard. Les fous, les enfants et les saints ont toujours raison.     

Werner Herzog, trad. allemand Anne Dutter - Sur le chemin des glaces - Petite bibliothèque Payot - 9782228916622 - 6,80 €
 


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